‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 669 sur 851 · TRADITION SUR LE PÉCHÉ ORIGINEL · texte numérisé non relu

TRADITION SUR LE PÉCHÉ ORIGINEL

par où il montre, poursuit ce théologien, qu'il a I voulu parler des adultes, h qui seuls celle connais- \ sance peut appartenir; et en général ce docteur ! estime que la volonté de sauver tous les hommes ' ne peut pas comprendre tous les petits enfants', i Sa raison est que cette volonté de sauver tous les ; hommes ne subsiste que dans celle de leur donner à tous des moyens, du moins sutTisants, pour par- I venir au salut; or, est-il que selon lui, beaucoup ' de petits enfants n'ont aucuns moyens , même suffisants^, pour parvenir au salut, dont il allègue pour ; exemple incontestable ceux qui meurent dans le sein de leur mère sans sa faute, le nombre desquels est infini, et ceux qui, trouvés mourants dans un désert aride, ne pourraient être baptisés faute d'eau. Tous ceux-là, dit le docte Vasquez , n'ont aucun moyen pour être sauvés. Car encore, continue-l-iP, que le baptême soit un moyen suffisant en soi pour sauver tous les enfants d'Adam, afin qu'il soit suffisant pour les enfants dont il s'agit, il faut qu'il puisse leur être appliqué. Or est-il qu'il ne leur peut être appliqué, et il n'y a aucun moyen de le faire. Il n'est donc pas suffisant pour eux, et Dieu par conséquent, selon ses principes, ne peut avoir la volonté de les sauver.

Lorsqu'on lui répond que si le baptême ne peut pas être appliqué à ces enfants, il ne le faut pas imputer à Dieu, mais à l'ordre des causes secondes qu'il n'est pas tenu de renverser, il traite cette réponse d'échappatoire inutile'', et il y réplique en premier lieu, qu'elle fait pour lui; « puisque quand » Dieu ne ferait autre chose que de permettre que » l'enfantement fût empêché par l'ordre des causes » naturelles, c'en serait assez pour nous faire dire » que les remèdes suffisants ont manqué à cet en- » fant, puisqu'aucune diligence humaine ne les lui » a pu appliquer; et cela, » dit-il, « serait vrai » quand Dieu n'userait en cette occasion que d'une )) simple permission, sans exclure expressément ces » enfants du remède nécessaire. » Mais secondement, il passe plus avant : « et qui osera dire, » conlinue-t-il, « que cet ordre des causes naturelles » qui a empêché cet enfant de venir heureusement f> au monde, ou qui en d'autres manières lui a ôlé » la vie après sa naissance, n'a pas été prédéfini et » ordonne de Dieu spécialement et en particulier, » speciatim et minutim, puisque Notre Seigneur a » dit des passereaux, qu'wH seul de ces petits ani- » maux ne tombe pas sa7is le Père céleste'^. » Mais de peur qu'on n'ait recours à une simple permission, il presse son argument en cette sorte : « Qui )) assurera que ces enfants meurent sans une pro- » vidence qui l'ordonne ainsi; puisque Dieu étant » l'auteur de tous les événements, par sa volonté » et sa providence, à la réserve du péché, on ne » peut nier que la mort de cet enfant, en ce temps » et en ce lieu (du sein maternel) n'ait été prédéli- » nie , ni qu'elle ne soit arrivée, non-seulement par » la permission de Dieu, qui aura laissé agir les » causes secondes , mais encore par sa volonlé et » par son ordre; et je ne doute nullement que ceux ), qui attribuent cet ordre de causes à la permission » de Dieu , et non à sa volonlé et à son ordre , ne » se trompent manifestement; » ce qu'il inculque,

1. Dis-o. xcv, c. VI. — 2. l'lem,et disp. xcvi. —3. Ibid., c. m. ~~ 4. Ibid., c. II et m. — 5. Mullh., x, -ii).

B. — T. II

en assurant que ses adversaires doivent accorder « que Dieu a voulu expressément refuser ces re- » mèdes à certains enfants, sans qu'ils pussent leur » èlre appliqués par aucune diligence humaine; » à quoi il ajoute , « que Dieu a voulu premièrement » refuser ces remèdes, et disposer les causes natu- » relies pour cet elTet. »

Tel est le sentiment de Vasquez, qu'il confirme par les passages de saint Augustin, où il est dit que le baptême n'a pas été donné à ces enfants, parce que Dieu ne Va pas voulu, Dec nolente*, ce qui d'abord est incontestable en parlant de la volonlé absolue qui a toujours son efiet; mais \'asquez l'clend à la volonlé générale et antécédente, comme l'appelle l'Ecole; puisque Dieu , selon cet auteur, n'a voulu donner ni à ces enfants, ni à aucun homme vivant les moyens de les délivrer.

Après cela, dit saint Augustin dans l'épitre à Sixte^, on sera trop vain et trop aieugle , si on tarde davantage à se récrier : 0 profo.xdeur des richesses DE L.\ sagesse et DE LA SCIENCE DE DlEU^ !

Pourquoi permet-il de tels exemples, sinon pour nous tenir humbles et tremblants sous sa main , et au lieu de raisonner sur ses conseils, nous apprendre à dire avec l'Apôlre : Que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles'^ ?

Il n'en faudra pas moins venir à celte conclusion, quand on voudra suivre le sentiment des théologiens qui enseignent, que pour pouvoir dire que Dieu a voulu sauver ces enfants, c'est assez qu'il ait institué le remède du baptême , sans les en exclure, et au contraire avec une volonlé de les admettre à ce sacrement, supposé qu'ils vinssent au monde en état de le recevoir. .Je le veux : j'accepte aisément ces douces interprétations, qui tendent à recommander la bonté de Dieu ; mais il ne faut pas s'aveugler jusqu'à ne voir pas qu'il resle toujours du côté de Dieu une manifeste préférence pour (luclques-uns de ces enfants; puisqu'on préparant aux uns des secours suffisants en soi, mais qu'on n'a aucun moyen de leur appliquer, et en procurant aux autres les remèdes les i)lus infaillibles, il laisse entre eux une dilTérence qui ne peut pas être plus grande. Mais à ([uoi pourra-t-on l'altribuor? au mérite des enfants ou de leurs parents. Pour les enfants, on voit d'abord qu'il n'y en a point : d'ailleurs, dit saint Augustin^, on ne peut pas dire qu'un Olifant, qui ne pouvait rien par lui-même , aura été distingué par le mérite de ses proches; puisque tous les jours on voit porter au baftlême un enfant conçu dans un sein impur, exposé par sa propre mère , el recueilli par un passant i)ieux , pendant que le fruit d'un chaste mariage, le fils d'un père saint, expirera au milieu de ceux qui préparent tout pour le baptiser. Il n'y a ici aucun mérite, ni de l'enfant ni de ses parents; el quand il faudrait imputer le malheur de cet enfant, qui meurt sans baptême , à la négligence de ses parents, ce n'est pas lui qui les a choisis, el le jugcmenl de Dieu n'en sera pas moins caché ni moins redoutable.

Au défaut du mérite personnel, ou de celui des parents, aurons-nous recours aux causes secondes

1. De don. ;).■>•««»., C'ip. xii, »i. 31. —2. Ep. cxciv. al. cv, n.

I 33. — 3. Rom., xi. 33. — 4. Idem. — 5. hp. cxciv, /. i. aJ

Bonif., C. VI, vu; l. vi. cont. Jul., cop. v; De don.pers.,

\ c. XII.

DKFKXSE DK LA TRADITION ET DES SAINTS PERES

qui onlrainonl oo inalhouroux oiifanl tians la dainnalioii? Dieu , dit-on, n'est pas tenu d'en ompôchor le cours, il en est donc d'autant plus inévitable, cl la perte de l'eniant plus assurée. Souvenoz-vous du raisonnement de \'asqucz , qui ne permet pas d'enseigner que Dieu laisse seulement agir les causes naturelles, ou qu'il en permette simplement les ctTels. Cela serait bon, peut-être, si l'on parlait du péché; mais pour les ellels qui suivent du cours naturel des causes secondes, Dieu les veut. Dieu les préordonne , les dirige, les prédéfinit. On n'entre pas par hasard, dit saint Augustin', dans le royaume de Dieu : sa providence qui ne laisse pas tomber un jiassereau ni un cheveu de la tète, sans lui marquer le lieu où il doit tomber et le temps précis de sa chute , ne s'oubliera pas elle-même , quand il s'agira d'exercer ses jugements sur les hommes. Si ce n'est point par hasard que se déterminent de si grandes choses, ce n'est pas non plus par la force aveugle des causes qui s'entre-suivenl naturellement. Dieu qui les pouvait arranger en tant de manières ditlerentes, également belles, également simples, pour en diversifier les eirets jusqu'à l'infini, a vu dès le premier branle qu'il leur a donné , tout ce qui devait en arriver, et il a bien su qu'un autre tour aurait produit toute autre chose. Vous attribuez au hasard l'heureuse rencontre d'un liomme qui est survenu pour baptiser cet enfant , et tous les divers accidents qui prolongent ou qui précipitent la vie d'une mère et de son fruit; mais Dieu qui les envoie du ciel , ou par lui-même, ou jiar ses saints anges , ou par tant d'-aulres moyens connus ou inconnus qu'il peut employer, sait à quoi il les veut faire aboutir, et il en préparc l'clTet dans les causes les plus éloignées. Enfin, ce n'est pas l'homme , mais le Saint-Esprit qui a dil^ : Il a été enlevé, de peur que la malice ne lui changeât l'esprit , ou que les illusions du monde ne lui corrompissent le cœur : Dieu s'est hâté de le tirer du milieu des iniquités. Ce n'est donc point au hasard, ni précisément au cours des causes secondes qu'il faut attribuer la mort d'un enfant, ou devant ou après le baptême; c'est à un dessein formel de Dieu, qui décide par là de son sort; et jusqu'à ce qu'on ail remonté à cette source, on ne voit rien dans les choses humaines.

Je ne m'étonne donc pas si saint Augustin ramène toujours aux petits enfants les pélagiens et tout homme qui murmurait contrôla prédestination C'est là, dit-il', que leurs arrjumenls et tous les efforts du raisonnement humain perdent leurs forces : NeMPE TOTAS vires AIîGLME.NTATIONIS UUMANvBIN

pARvuLis I'Erdint. Vous ditos que si ce n'est point le mérite qui met la dilférence entre les hommes, c'est le hasard ou la destinée, ou l'acceftlion dos personnes, c'csl-à-dire, en Dieu une manifeste iniquité. Contre chacun de ces trois reproclies, saint Augustin avait des principes et des jtreuves particulières, qui ne souffraient point de réplique, cl d'abord pour ce qui regardait le dernier reitroche, c'est-à-dire, l'acception des personnes, qui était le plus apparent, il n'a pas même de lieu en celte occa.«-ion, et ce n'en est pas le cas*. L'acception des personnes a lieu, lorsqu'il s'agit de ce qu'on doit

I. Dedon. p^rurt., loe. cit.— 2. S'ip., iv. 11. — 3. A> r x< iv. — 4. LIb. II. ad Botiif., rap. vu. init.

par la justice; mais elle n'a pas lieu , lorsqu'il s'agil de ce qu'on donne par pure grâce '. C'est Jésus- Christ môme qui l'a décidé dans la parabole des ouvriers 2. Si, en donnant à ceux qui avaient travaillé tout le long de la journée le denier dont il était convenu , il en donne autant à ceux qui n'avaient été employés qu'à la dernière heure, il fait grâce à ceux-ci, mais il ne fait point de tort aux autres; el lorsqu'ils se plaignent, il leur ferme la bouche, en leur disant : Mon ami, je ne vous fais point de tort; ne vous ai-je pas donné le prix dont nous étions convenus : si maintenant je veux donner autant à ce dernier, de quoi avez-vous à vous plaindre? ne m'est-il pas permis de faire (de mon bien) ce que je veux? C'est décider en termes formels que dans l'inégalité de ce qu'on donne par une pure libéralité, il n'y a point d'injustice, ni d'acception de personnes. Si deux personnes vous doivent cent écus, soil que vous exigiez de l'une el de l'autre toute la dette, soit que vous la quittiez également à toutes les deux, soil que libéral envers l'une, vous exigiez de l'autre ce qu'elle doit, il n'y a point là d'injustice, ni d'acception de personnes, mais seulement une volontaire dispensation de vos grâces. C'est ainsi que Dieu fait, lorsqu'il dispense les siennes. De même, s'il punit l'un, s'il pardonne à l'autre, c'est le Souverain des souverains qu'il faut remercier lorsqu'il pardonne; mais il ne faut point murmurer lorsqu'il punit. Cela est clair, cela est certain. Il n'est pas moins assuré qu'il n'agit point par hasard en cette occasion, mais par dessein; puisqu'il a celui de faire éclater deux attributs également saints el également adorables , sa miséricorde sur les uns, et sa justice sur les autres. Il n'est pas non plus entraîné au choix qu'il fait des uns plutôt que des autres , par la destinée ou par une aveugle conjonction des astres. Ceux-là lui font suivre une espèce de destinée , qui font dépendre son choix des causes naturelles; mais ceux qui savent qu'il les a tournées dès le commencement pour en faire sortir les effets qu'il a voulu, établissent, non pas le destin, mais une raison souveraine qui fait tout ce qui lui plaît, parce qu'elle sait qu'elle ne peut jamais faire le mal. » Si l'on veut, » dil saint Augustin^, « appeler cela destin, et donner » ce nouveau nom à la volonté d'un Dieu lout-puis- » sant, nous éviterons, à la vérité, selon le précepte » de l'Apôtre, ces profanes nouveautés dans les » paroles; mais au reste nous n'aimons point à dis- » puter des mois. » Ces réponses de saint Augustin ne laissent point de réijli(|ue. Mais c'est sa coutume de réduire les vains disputeurs à des faits constants, à des choses qui ferment la bouche dès le premier mol, tel qu'est dans cette occasion, l'exemple des petits enfants. Disimtez tant qu'il vous plaira de la prédestination des adultes : dites qu'il la faut établir selon les mérites, ou bien introduire le hasard, la fatalité, l'acception des personnes; que direz-vous des petits enfants, où vous voyez sans aucune diversité des mérites, une si prodigieuse diversité de traitements; « où l'on ne peut » reconnaître, « dit saint Augustin *, « ni la lémé- » rite de la fortune, ni l'inllexibilité de la destinée, i> ni l'acception des personnes , ni le mérite des

1. Au(f.. Lih. 11. ad lionif.,cap. vu. inil. — 2. MuUh., xx. l.'?, 14,15 3 II. ndIio)iif.,c \'. —4. Lih. \i. conl.Jul.,c. xiv, «.43.

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