‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 76 sur 851 · IV" PASSAGE · texte numérisé non relu

IV" PASSAGE

1. Sur la Yulgate. — « Le décret du concile de » Trente (pour autoriser la Vulgate) n'a été fait que » pour le bon ordre , et pour empêcher toutes les » brouilleries qu'auraient pu apporter les dilTérentcs versions. » Il ajoute ailleurs, « que notre Vulgate a jeté dans l'erreur, non-seulement quelques-uns de nos traducteurs français, mais aussi plusieurs protestants'. »

REMARQUE

2. Dessein du concile de Trente, dans le décret qui autorise la Vulgate. — C'est penser trop indignement de ce décret , que d'en faire un simple décret de discipline; il s'agit principalement de la foi; et le concile de Trente^ a eu dessein d'assurer les catholiques, « que cette ancienne édition Vulgate, » approuvée par un si long usage de l'Eglise , » représentait parfaitement le fond et la substance du texte sacré par rapport aux dogmes de la foi ; ce qui se voit par ces paroles du décret : « Qu'elle doit » être tenue pour authentique dans les leçons, dis- » putes, prédications et expositions; en sorte que » personne ne présume de la rejeter, sous quelque » prétexte que ce soit. » Voilà ce qu'il fallait dire de ce célèbre décret du concile , et non pas à la manière du traducteur, le réduire à un règlement de police; ce qu'on ne peut exempter d'erreur manifeste. C'est aussi une irrévérence insupportable de dire que la Vulgate induise à erreur, surtout après avoir dit positivement ce qu'on vient d'entendre de la bouche du traducteur; mais il avait ses raisons, que nous allons voir, pour affaiblir un décret qu'il voulait si peu observer.

y"" PASSAGE.

1. Belle règle de l'auteur sur l'obligation de traduire selon la Vulgate. — Le traducteur a posé ces belles règles' : « Que dans les traductions de la » Bible, en langue vulgaire, qui sont destinées aux » usages du peuple, il est à propos de lui faire cn- » tendre l'Ecriture qui se lit dans son Eglise, et » qu'on l'a ainsi observé religieusement, non-seule- " ment dans l'Eglise romaine, mais aussi dans les » sociétés cliréliennes d'Orient; de sorte qu'un sage » traducteur qui se propose de faire entendre au )) peuple l'Ecriture qui se lit dans son Eglise , sera » toujours obligé de traduire plutôt sur le latin que .' sur le grec et l'hébreu; et c'est à quoi il s'oblige. »

REMARQUE

2. Le traducteur commence dès sa préface à violer sa règle. Traduction d'un passage de saint Paul, l\om., IX, 3. — Voilà une belle règle, mais qiTe l'auteur a mal gardée, puisqu'il commence à la violer dès la préface où il la propose", en disant que

1. I>r,:r.,r>,j,. 18 el H\. — 2. Sesa iv. — 3. Préf., p. 39. - \. l'.2\, 22.

PREMIÈRE INSTRUCTION

dans ce passage de l'épître aux Romains, chapitre IX, t. 3, Anathema à Christo ; il fallait traduire, propter Christum , à cause de Jésus-Christ , et non pas selon la Vulgate, et selon le Grec, de Jésus- Christ, ou par Jésus-Christ ; ce qu'il a suivi en effet dans la traduction de cet endroit de saint Paul , en traduisant hardiment, sans autorité et sans exemple, à Christo, àno X^içou, pour l'amour de Jésus-Christ.

3. L'auteur se glorifie d'avoir innové. — Il se glorifie néanmoins de cette traduction en ces termes : Je n'ai lu aucun traducteur ni aucun commentateur qui ait exprimé parfaitement le sens de ce passage de saint Paul , faute d'avoir fait réflexion sur la particule grecque à-rto : de sorte qu'au lieu de se corriger d'avoir ici abandonné non-seulement tous les interprètes , mais encore la Vulgate même qu'il avait promis de traduire, on voit au contraire qu'il en fait gloire.

4. Avis important au lecteur. — Au reste, dans cet endroit et dans les autres qui suivront, je ne m'attacherai point au fond des passages que je traiterai ailleurs, mais je me contenterai de marquer l'éloignement affecté de la Vulgate.

5. Divers exemples de contravention à l'autorité de la Vulgate. — J'en ait déjà rapporté plusieurs exemples , et les versions que j'ai relevées , comme favorables aux sociniens , sont la plupart autant de contraventions à la promesse de traduire selon la Vulgate : J'ai plus aimé Jacob qu'Esaû, Rom., IX, 13, est traduit contre la Vulgate : j'en dis autant de ce texte : Vous ne pouvez rien, séparés de moi , Jean, xv, 5, on a traduit contre la Vulgate : Il ne s'est point attribué impérieusement ; au lieu de traduire : Il n'a pas cru que ce fût une usurpation , Phil., II, 6, on a approuvé cette version : Le Fils de l'homme, autrement l'homme, afin de rendre l'homme en général , et non pas Jésus-Christ seul , maître du sabbat : Matth., xii, 8; Luc, vi, 5. C'est encore contre la Vulgate d'avoir mis les sacrificateurs du commun, Act., vi, 7, au lieu d'un grand nombre de sacrificateurs : la Vulgate traduit, réponse de mort, II. Cor., i, 9, et le traducteur, malgré tout le monde , a voulu dans le texte même que ce fût une assurayice de ne mourir pas . Je ne finirais jamais si je voulais relever tous les endroits où le traducteur substitue au texte de la Vulgate, nonseulement ses propres imaginations , mais encore les explications des sociniens.

6. Autre exemple sur l'Epître aux Hébreux , ch. n, t- 16. — Il viole encore sa règle, aux Hébreux, ch. Il, t. 16, où il traduit ce passage : Non enim semen Abrahœ apprehendit : Ce n'est point les anges qu'il met en liberté. Il ne s'agit pas ici de savoir si ce commentaire d'Estius est bon ou mauvais, ni si les traducteurs de Mons ont bien fait de l'insérer dans le texte. Notre auteur qui les a tant combattus, sans doute ne s'est pas astreint à les suivre, ni à autoriser de mauvais exemples, ni contre ses propres règles à se donner la liberté d'introduire le commentaire de qui que ce fut dans l'original. Ainsi il devait traduire simplement comme il a fait dans sa note : Il n'a nullement pris les anges; en quoi il aurait suivi non-seulement la plupart des Pères, comme il en demeure d'accord, mais encore en particulier tous les Pères grecs, les Alhanase, les Chry-

sostome, les Cyrille, qui ont dû entendre leur langue , et qui se sont attachés à peser ici les expressions de l'Apôtre. Mais il semble qu'il ait voulu donner un exemple, d'abandonner ouvertement, non-seulement la Vulgate, mais encore la plupart des Pères grecs et latins , et acquérir la liberté de traduire à sa fantaisie. C'est ce qu'il a fait en une infinité d'endroits, où il rejette dans ses notes la version littérale conforme au Grec et à la Vulgate, et le plus souvent d'une manière qui tend à favoriser quelque erreur, ainsi qu'on l'a déjà vu en beaucoup d'exemples.

7. Le grec et le latin mal traduit, dans un passage important. — Il traduit ces paroles de la même Vulgate : Priusquam Abraham fieret, ego sum, en saint Jean, viii, 58, Je suis avant qu'Abraham fût né; au lieu de traduire : Je suis avant qu' Abraham eût été fait; quoiqu'il soit certain qu'il ne suit ni la Vulgate ni le Grec : yt^ia^ai qui est dans le Grec , ne signifie naître ou être né dans aucun endroit de l'Evangile; c'est partout uniquement ysvaffQat. Saint Augustin, qui a lu comme nous', affermit l'antiquité de la Vulgate; il fonde son explication sur le fieret, qui signifie avoir été fait , et démontre que pour prendre l'intention de cette parole de Notre Seigneur, il y faut trouver nécessairement une chose faite en Abraham , facturain humanam , et en Jésus-Christ une chose qui est, sans avoir été faite. S'il fallait l'autorité des Pères grecs pour exprimer le Y£V£(78at de leur langue, on eût trouvé dans saint Cyrille d'Alexandrie^ que ce terme signifiait une chose tirée du néant, et que Jésus-Christ araiïparZe proprement en l'attribuant à Abraham. Ainsi il ne fallait pas ôter à l'Eglise un avantage que la Vulgate avait de tout temps si soigneusement conservé.

Le traducteur avait bien senti qu'on ne devait pas traduire comme quelques-uns, avant qu'Abraham fût , puisque l'être d'Abraham et celui de Jésus-Christ n'étaient ni le même en soi, ni expliqués par le même mot. Il avait donc aperçu cet inconvénient; mais il n'a pas voulu voir qu'il ne l'évitait pas en traduisant, que Jésus-Christ est avant qu'Abraham fût né, puisque le terme de naître est ambigu , et que Jésus-Christ lui-même est vraiment né, quoique ce soit devant tous les siècles. Il n'y avait donc rien de net ni d'assuré que de s'attacher régulièrement à la Vulgate qui représentait si parfaitement l'originaP. Si quelques-uns de nos traducteurs n'y ont pas pris garde , nous avons déjà remarqué que celui-ci qui avait promis plus de connaissance des langues, et plus de critique, devait avoir réformé les autres qu'il a d'ailleurs si souvent repris, plutôt que de les imiter. Ces traductions, dira-t-on , étaient approuvées à Paris ; mais ce devait être une partie de la critique de notre auteur, de savoir que le docte cardinal qui remplit ce siège, a expressément corrigé cet endroit selon la Vulgate^, en y faisant mettre ces mots : Avant qu' Abraham eût été fait , je suis. Comme il n'y avait nul inconvénient à suivre cette correction, et à traduire selon la Vulgate , il fallait s'y assujétir, d'autant plus qu'elle serre de plus près les sociniens; et si l'on

1. Tract. 43 in Joan , n. 17. — 2. Lib. 6 in Joan. — 3. Préf., I. — 4. Le Nouveau Testament traduit en français, avec des réflexions morales, chez Pralard, etc.

INSTRrCTIONS SUR LA VERSION DU NOUVEAU TESTAMENT,

esl obligé de la révérer, lors même qu'en quelque endroil elle semble s'éloigner un peu de l'original , combien plus doit-on s'y altacher, lorsqu'elle le représeule si lidèlemenl ?

Les autres conlravenlions îi l'autorité de la Vulgale. se trouveront dans les Remarques sur lespasT sages particuliers; et on voit assez (lue la promesse de s'y conformer n'est qu'une cérémonie.

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