‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 798 sur 851 · LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE

xième conclusion : « Dieu donne en temps et lieu un secours surnaturel, intérieur et suffisant pour accomplir les préceptes de la loi naturelle , lesquels, supposé le péché originel, on ne peut accomplir par les seules forces de la nature. » Dans la troisième conclusion, où il s'agit «du secours suffisant surnaturel et intérieur pour produire les actes surnaturels , » il ajoute que « tous ceux qui viennent à Fàge de raison reçoivent médiatement ou immédiatement, en temps et lieu, un secours suffisant de cette sorte'. » Ce qu'il prouve par deux passages de saint Thomas, d'où il conclut dans la suite que « toutes les fois qu'on est privé du secours de Dieu, c'est toujours en punition d'un péché précédent, du moins de l'origineP. » Ces passages qu'il allègue de saint Thomas sont premièrement celui où ce saint docteur parle en ces termes : « Parce qu'il est au pouvoir du libre arbitre d'empê- ' cher ou n'empêcher pas la réception de la grâce, i on a raison d'imputer à faute l'empêchement qu'on 1 y met : car, poursuit ce saint docteur, Dieu, autant qu'il est en lui , est disposé à donner la grâce à tous les hommes , car il veut que tous les hom- ] mes soient sauvés, comme il est dit I. Tim.., i, 1. ■ Mais ceux-là seuls sont privés de la grâce, qui y mettent en eux-mêmes un empêchement : de même que lorsque le soleil illumine le monde, on impute à la faute de celui qui ferme les yeux le mal qui lui en arrive ^ » L'autre passage de saint Thomas allégué par Alvarez , est celui de son commentaire sur ces paroles de saint Paul : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés; » où ce saint docteur établit encore la volonté générale. Alvarez infère de là une grâce suffisante préparée à tous; et dans la réponse au premier argument il répète encore que « Dieu, autant qu'il est en lui, donne à tous un secours suffisant et même efficace pour le salut et pour toute opération de piété, parce qu'il ne tient pas à lui que les hommes ne le reçoivent*. »

Dans la personne de ce seul thomiste on entend tous les autres , qu'il rapporte aussi pour son sentiment avec saint Thomas, leur commun maître; et on voit que, même dans la présupposition de la grâce prédéterminante , on conserve la nécessité d'admettre en Dieu et en Jésus-Christ une volonté générale de sauver les hommes, dontrefîet, selon ce docteur, est de donner à tous les adultes une grâce suffisante pour le salut.

Pour la seconde explication de l'efficace de la grâce, je nommerai M. Isambcrt, professeur fameux de nos jours dans la Sorbonne ; et en voici la doctrine , qui n'est pas suspecte aux plus zélés défenseurs de la grâce générale ^ puisque nonseulement il n'oublie rien pour l'établir, mais encore qu'il en pousse la conséquence jusqu'à enseigner la prédestination à la gloire, dépcndammcnt de la prévision des mérites : « Dieu , dit-il , par sa science de simple intelligence, pénètre toutes les volontés des créatures possibles, ensemble tous les moyens possibles pour parvenir à quelque fin que ce soit, leur vertu cl le degré de leur efficace. Tous ces moyens sont soumis à sa volonté loulc-

1. Lil). XI, De Aujcil.. disp. IH , n. 7.-2 Idem. disp. H3, n. 8.— :). Lib. III, Contra Génies, cap. 159. - 4. Ibid., n. 10. — 5. I II '•. quist. 112. disp. III, art. :), l, 5; disp. iv, art. 3, 5. 8.

B. — T. II

puissante; en cette sorte il pourra prédéfinir quelque bonne action de la volonté, non en prédéterminant physiquement la volonté; mais il suffit que, parmi toutes les grâces actuelles, il donne celle qu'il sait être la plus puissante et la plus convenable à vaincre notre volonté obstinée, et que par la douceur et la suavité de celte grâce , il l'attire de telle sorte à donner son consentement, qu'encore qu'absolument parlant elle puisse le refuser, toutefois et en effet, étant attirée de cette sorte , son consentement soit inévitable , consentiat indeclinabiliter^. »

Pour assurer la certitude infaillible de cet effet, il joint à la douceur intérieure de cette grâce une protection intérieure et extérieure , « pour fortifier la volonté dans les tentations et pour détourner les occasions du péché; » d'où il arrive qu'encore que la volonté « puisse empêcher l'effet de la grâce , » dans le fait « elle ne l'empêche jamais. » Ce qu'il explique encore plus précisément par ces paroles : « La singulière efficace de la grâce prévenante consiste précisément et formellement dans une convenance et contempération particulière , in speciali aptatione et contemperatione , avec la volonté de celui qui est appelé et avec les circonstances de sa vocation et le soin particulier d'éloigner les empêchements par la grâce de la protection extérieure de Dieu. Par laquelle convenance et contempération , qua aptatione et contemperatione , la grâce de la vocation a la puissance de conduire invinciblement et inévitablement la volonté à donnera Dieu , qui l'appelle ainsi, le consentement qu'il lui demande-. » 11 ajoute que cette efficace consiste dans dos inductions, délectations, terreurs et autres affections , suasionibus , delectationibus terroribus vel aliis ejusmodi affectionibus; et confirme toute sa doctrine par des passages célèbres de saint Augustin , tirés des livres à Simplicien, que nous rapporterons ailleurs.

Par ce moyen il conclut que , pour établir la vertu toute-puissante delà grâce, on n'a besoin ni de la prédéterminalion physique , ni de la science moyenne ou conditionnelle, mais seulement de cette science par laquelle Dieu connaît « par une parfaite compréhension delà vertu de sa grâce , de sa propre toute-puissance, de l'efficace souveraine de sa volonté et du domaine suprême qu'il a sur toutes les volontés créées pour les tirer où il lui plaît , sans blesser leur libre arbitre , par la suavité de l'objet et par une délectation victorieuse de tous les obstacles'. » Ce qui emporte précisément la grâce de distinction et de préférence dont il s'agit.

Un savant théologien de la Compagnie de Jésus (c'est Henriqucz) avait déjà enseigné la même chose en disant que, dans un premier moment après la punition du péché d'Adam , Dieu veut sauver tous les hommes et leur prépare dos moyens suffisants * ; que , dans un second moment , il laisse beaucoup d'hommes avec les secours communs de sa providence ot prévoit qu'ainsi délaissés, ils se damneront; que , dans un troisième moment, sans qu'il soit besoin de la science conditionnelle de Mo-

1 h lI->- quscsl. 3, diiip. VII. an. lOcl s(>q.— 2. Wrm.disp. Mil. art. ". — A. Ibid.. disp. VIII. an. ♦; disp. ix. arl. i . i — 1. Oe Fine hom.. c»\^. 4, :.. fi. 13. li.

DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PERES

lina , que les Pères et les anciens théologiens no connaissaient pas , il en prédestine quelques-uns qui périraient avec des secours communs : « Car il sait, dit-il, préparer la volonté et la munir de tant et de si puissants secours , avec un si grand concours des causes et conditions nécessaires, qu'il est infaillible à sa science que l'effet prédéfini et le libre consentement de notre volonté s'en ensuivra infailliblement'. » Ce qu'il confirme par tous les passages de saint Augustin dans le livre à Simplicien , où il attribue l'effet certain de sa vocation » à la convenance du secours accommodé aux dispositions de la volonté. » D'où il infère que , même en présupposant que « le secours soit égal en soi , celui qui y aura coopéré aura eu moralement un secours plus grand par le concours des autres causes ou par la représentation plus énergique de l'objet à la volonté déjà préparée , ou enfin en éloignant les obstacles : en sorte que le défaut d'une cause soit suppléé par les autres, étant infaillible que toutes ne manqueront pas, selon cette parole d'isaïe : Le Seigneur attend pour avoir pitié de nous. C'est-à-dire qu'il prend le temps et l'occasion convenable où il sait que l'homme excité obéira à la vocation, parce qu'il connaît le penchant de nos volontés et toutes les inclinations de cet homme , et le nombre comme la force des instigations par lesquelles il sera efficacement excité et infailliblement ému : « Car, ajoute-t-il, il n'emporte pas la volonté par un seul coup, encore qu'il le puisse ; mais il revient une fois , deux fois , sept fois , en sorte que toutes ces impulsions, selon l'intention de Dieu, ne fassent moralement qu'un seul et même secours efficace qui emporte à la fin l'effet désiré^. » D'où il conclut qu'il « n'est pas si difficile qu'il semble de concevoir cet effet, » Dieu tempérant tellement la force de son concours, que l'homme agira aussi infailliblement que librement, à cause, comme il l'a dit et qu'il le répète encore, « qu'une cause suppléera au défaut de l'autre^ )^ On voit donc, en toutes manières, la volonté générale et les secours suffisants conciliés avec la grâce de distinction, et l'extrême témérité de M. Simon, qui débite comme certaine l'incompatibilité de ces deux choses.

Que s'il met sa confiance dans les défenseurs de la science moyenne, qui fait dépendre en un certain sens l'efficace du secours divin du consentement futur de la volonté, il montrera qu'il ne les entend pas, et leur sentiment sera celui qui achèvera de confondre sa témérité. Car le cardinal Bellarmin , qui raisonne par mêmes principes que ces auteurs, puisqu'après avoir rejeté expressément la prédétermination physique*, il suppose partout avec eux la doctrine qui fonde l'efficace de la grâce sur la prescience conditionnelle de Dieu-', ne laisse pas d'établir sur ce fondement les propositions suivantes, où la grâce générale est conciliée avec la grâce de distinction et de préférence.

Cinrjuième proposition (car nous omettons les quatre autres qui ne font rien à notre sujet) : « Dieu donne à tous en temps et lieu un secours suffisant f)0ur le salut. » A cette proposition qui ,

i. De Fine h/m . cap. 4. — 2. Idtm. cap. 19. — 3. [bid , cap. C. — ♦ . Lib. r. De uralm et liber, arb., cap. 3. — .5. Idem. lib. iv, cap. 1.5, Mi.

comme on voit , lai est commune avec Alvarez, il en ajoute deux autres qui étendent encore plus loin la volonté générale. Sixième proposition : « Quoique le secours suffisant et nécessaire pour se relever du péché ne manque à personne en temps et lieu, il n'est pas toutefois présent à chaque moment'. » Septième proposition: « Il est donné à tous et en tout temps par la divine bonté un secours suffisant, médiat ou immédiat, pour éviter le péché. » Quoique ce savant cardinal établisse de cette sorte et la volonté générale , et le secours suffisant donné à tous de la manière la plus étendue , loin de croire que cette doctrine soit un obstacle à la préférence gratuite envers les élus, il établit comme de foi sa huitième proposition en ces termes : « Quoique la grâce suffisante soit donnée à tous , toutefois on ne peut apporter de notre côté aucune raison de la prédestination^. » Ce qu'il explique en présupposant la définition de la prédestination de saint Augustin que nous avons souvent rapportée, que « la prédestination est la prescience et la préparation des bienfaits de Dieu , par lesquels sont certainement délivrés tous ceux qui le sont. » A quoi il ajoute une autre définition « plus ample et plus pleine , » dit-il , qu'il tire de la doctrine du même saint : « La prédestination est la providence de Dieu , par laquelle certains hommes miséricordicusement tirés de la masse de perdition , sont conduits par des moyens infaillibles à la vie éternelle. » Ces certains hommes ainsi tirés de la masse de corruption et conduits par des moyens infaillibles à la vie éternelle, ne sont autres que tous les élus , tant parmi les anges que parmi les hommes^; et il établit cette doctrine par les Ecritures et par la tradition constante de toute l'Eglise^ D'où il conclut, comme on a vu plusieurs fois, que « ce n'est pas une opinion seulement de quelques docteurs , mais la foi de l'Eglise catholique ; » ce qu'il promet de « démontrer encore plus évidemment » dans les chapitres suivants, où il en donne plusieurs raisons déduites des Ecritures; et pousse la chose jusqu'à assurer que non-seulement l'élection à la grâce efficace, mais encore l'élection à la gloire est purement gratuite^ et indépendante de toute prévision des mérites''', sur ce fondement des thomistes que « les moyens ne pouvant être désirés que pour la fin, Dieu n'a pu vouloir donner aux hommes des moyens infaillibles pour leur salut sans avoir voulu auparavant leur donner le salut même''. » Raison qu'il étend aussi à la prédestination gratuite des saints anges, comme on le peut voir très-clairement expliqué dans un chapitre exprès*.

Sur la présupposition des mêmes principes, mais plus amplement déduits, Suarez, qui ne reconnaît aucun décret ni aucune action de Dieu sur le libre arbitre que dépcndammcnt du consentement futur prévu sous condition par la science moyenne ou -conditionnelle, quoique, selon cette doctrine, on pourrait penser que le discernement d(;s élus d'avec les autres viendrait de là , il établit sur cette science ses prédéfinitions absolues, c'està-dire, ainsi qu'il les définit, « des décrets antécé-

1 . I.il). I , ne (irnlia cl liber, arb. , cap. 0. — 2. Idem, cap. 0. — 3. Ibid., cap. n. — 4. Ibid., cap H.— .'i. Ibid., cap. ]T>. — 0. Ibid., cap. 17. — 7. Ibid., r^p. 15. — S. Ibid., cap. 17.

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