LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE
dents à la prescience des actes futurs par lesquels, avant que Dieu ait prévu que Pierre aura un acte de contrition , qu'il décerne absolument qu'il l'aura, et pour cela il ordonne les moyens par oii il arrive qu'il le fasse ^ »
Il entreprend donc de prouver qu'il serait indigne de Dieu et contraire à l'Ecriture et à saint Augustin , de rejeter de telles prédestinations^, et qu'elles s'accordent parfaitement avec le libre arbitre ; et en dernier lieu que le décret de donner la gloire éternelle , qui est la fm que Dieu se propose lorsqu'il donne les grâces efficaces, est antécédent au décret de les donner et à toute prévision de nos mérites^. Ce qu'il prouve, dans cet opuscule, par tous les moyens par lesquels on peut prouver une proposition tliéologique , ainsi qu'il a fait encore plus amplement dans la première partie et en traitant des attributs.
Tout cela donc a sa source, selon lui, dans « un amour particulier, dans un décret spécial de Dieu'*, dans une bienveillance particulière, selon son éternelle et spéciale volonté •% » qui est selon lui la volonté de donner la gloire, dans laquelle sont renfermés tous les moyens par où l'on arrive infailliblement à cette fm. D'où il s'ensuit qu'il n'y aurait point d'illusion pareille à celle de faire détruire aux défenseurs de la science moyenne la grâce de distinction et de préférence, puisqu'on la voit poussée dans leurs écrits jusqu'aux conséquences où elle paraît davantage.
Et il est aisé de l'entendre , puisque , bien loin d'employer leur science conditionnelle contre la prédestination et l'efficace de la grâce, ils ne la produisent au contraire que dans le dessein de les affermir par des principes plus sûrs que ne font les autres docteurs : ce qu'ils prouvent en particulier, en attaquant ceux qui attribuent l'efficace de la grâce à ces déterminations morales qu'on vient de voir dans Henriqucz et dans Isambert. Car, encore que les défenseurs de la science moyenne rejettent ces sortes de persuasions et déterminations morales, comme on le peut voir dans Suarez^ ils prétendent néanmoins qu'en demeurant là, elles ne peuvent donner à la grâce toute l'infaillibilité et toute la certitude qu'elle doit avoir, puisqu'elles ne peuvent lui donner qu'une infaillibilité et une certitude morale. Or est-il, dit Suarez, qu'une certitude de cette nature ne suffit pas pour Dieu, dont les décrets doivent être fondés sur une certitude exacte, absolue, et, comme il parle, mctaphysique'' : « en sorte, dit-il, que son jugement soit non-seulement véritable, mais encore tel qu'il implique contradiction qu'il ne le soit pas. » Et c'est, poursuit-il , ce qui ne se peut que par la science conditionnelle : car vous avez beau donner à la grâce et à ses douces persuasions tout l'attrait possible, quelque puissante et quelque victorieuse que vous la fassiez, « le libre arbitre, dit Suarez, le libre arbitre la pourra toujours rejeter, et la grâce par conséquent ne pourra jamais parvenir à une entière infaillibilité, ni â la certitude qu'il lui faut. » Mais si vous présupposez que par la hauteur de sa profonde « sagesse » et, comme parle
i. Opusc, lib. I, De Conc. et efftc. cap. 10 , n. 2, p. 50. — 2. Idem n- 5 et seq. — 3. Ibid., rap Hl. n. »3 el seq. — 4. Ibid., cap. i'>. n. 17. — ,î. Ibid.. cap. 10, n. 12. — 0. Eod. opusc, lib. III, cap. 40. — i. Idem. n. 5 et seq.
Molina, par la « pleine compréhension' » de ce qui résulterait de bien ou de mal du libre arbitre de l'homme, dans quelqu'ordre de choses où Dieu le mettrait, et quelles que fussent les circonstances ou il lui pourrait donner sa grâce, il connaît parfaitement le succès bon ou mauvais de tous les moyens qu'il peut mettre en usage pour le convertir ; il n'aura qu'à faire le choix de ceux que sa prescience, qui ne se trompe jamais, lui montrera devoir être très-certainement suivis du libre consentement, et par là il parviendra infailliblement et avec une certitude absolue et métaphysique à s'assurer tout le bon effet qu'il lui plaira d'en tirer. Or est-il qu'il ne peut savoir ce bon ou mauvais succès de la grâce , dans quelque ordre de cause où il mette l'homme et quelles que soient les circonstances où il daignera l'appeler à lui , que par la science moyenne et conditionnelle, puisque c'est là sa définition et son effet. C'est donc par cette science , et non autrement , qu'il pourra enfin parvenir à la certitude absolue et métaphysique , sur laquelle seule il peut fonder l'immobilité de ses conseils sur la préférence qu'il veut donner à ses élus.
Tous ceux qui ont lu les savants auteurs jésuites qui ont écrit sur cette matière , savent que c'est là bien constamment leur doctrine; et c'est en cela qu'ils meilenlla. convenance , la proportion, la congriiité, et la contemperation de la grâce qui , selon saint Augustin en tant d'endroits, en fait l'efficace ; en sorte que , qui a la grâce avec cette contemperation, fait toujours le bien; et qui ne l'a pas, ce qui dépend absolument et uniquement de Dieu, ne le fait jamais.
Je n'ai pas besoin d'examiner le fort ouïe faible de cette doctrine, ni en quoi elle est conforme ou contraire à saint Augustin ; et ici il me suffit d'avoir démontré qu'elle est posée, pour établir invinciblement la grâce de distinction et de préférence. Ce que Molina confirme en disant qu'il « n'y a point et n'y peut avoir aucune raison du côté de l'homme pourquoi Dieu choisisse cet ordre des choses et ces secours, par où il connaît qu'un sera sauvé plutôt que les autres^ ; » et que la « seule raison que l'on en peut rendre est la liberté de Dieu , par laquelle il distribue ses dons de cette façon plutôt que d'une autre, ainsi qu'il lui plaît ^ » D'où il résulte que, finalement, c'est à elle que se réduit le salut do l'homme et la préférence des élus.
Selon le même principe , "Vasquez décide qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de « faire la grâce congrue ou non congrue S » c'est-à-dire proportionnée ou non proportionnée , convenable ou non convenable; ni d'avoir « cotte vocation qui doit avoir son effet, » c'osl-à-dirc une vocation, parce que visiblement, selon ces principes, cela dépond d'une plus haute disposition de la volonté de Dieu.
CHAPITRK IV.
Les divers sentimenls louchant la pr^di'slinalion ne font rien à la question préscnle.
On voit par là combien en est inutile la matière que nous traitons, la question de la prédestination à la gloire avant ou après la prévision des mérites.
1. Pa-. 3211. 3:tl , i:.r>. etc. - 2. Paj?. V.IO. - 3. l'a,-. WI.33I, K'.i. 400. — 4. 1" l'ai», dttp. xtviil, cap. H. p. \x-î.
DI-FENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES
On peut prendre sur ce sujet le parti qu'on voudra dans la présupposition de la science moyenne, comme dans les autres opinions de l'Ecole. En effet, en la supposant, Bellarmin et Suarez ont pris le parti de mettre celle prédestination (j'entends toujours celle qui est à la gloire) avant la prévision des mérites; Molina* et Vasquez, avec beaucoup d'autres, ont pris celui de la mettre après; et Grégoire de Valence-, qui ne cède en rien à aucun de sa Compagnie, l'a mise devant et après à divers égards. Ils ont tous leurs raisons : les premiers, en regardant la gloire éternelle comme la fin , ont cru qu'elle devait être ordonnée avant les mérites, qui sont le moyen pour y parvenir ; les seconds , en considérant la gloire comme récompense, ont jugé qu'elle devait présupposer les mérites comme le sujet naturel sur lequel elle agit ; et Grégoire de Valence, en reconnaissant dans la gloire ces deux qualités d'être la lin que Dieu se propose et la récompense qu'il veut donner à ses élus , a jugé qu'elle pouvait, à divers égards être ordonnée devant ou après, devant comme fin et après comme récompense ^ Mais de quelque sorte que cela se prenne, la grâce de préférence est en sûreté, et l'ouvrage du salut en revient toujours à une gratuite prédilection, quiest tout le but de S. Augustin.
En effet , en toute présupposition , et dans celle de la science moyenne comme dans les autres , on pose également pour fondement la définition de la prédestination donnée par ce saint docteur, qui est " d'être la prescience et la préparation des bienfaits de Dieu, par lesquels sont certainement délivrés tous ceux qui le sont. » Car, encore que pour un plus grand éclaircissement , les uns y ajoutent un mot, les autres un autre, le fond subsiste toujours. Molina*, Vasquez , Suarez, Grégoire de Valence et tous les autres agissent sur ce principe, et supposent pour les élus une certaine préparation de bienfaits qui ne sont pas pour les autres.
Il est vrai qu'en même temps ils présupposent des grâces offertes ou données à tous, et quelquefois même aux réprouvés, aussi grandes ou plus grandes qu'aux élus; mais on les entendrait mal, si pour cela on leur imputait l'erreur de nier la préférence. Car ils présupposent toujours que si la grâce, «dans sa nature , dans sa qualité, » comme ils parlent, ou <( dans son entité , » peut être plus grande dans les réprouvés, en qualité de don ou de bienfait, elle est toujours plus grande et plus abondante dans les élus.
11 ne leur est pas malaisé d'expliquer cette distinction par ce principe : La grandeur du bienfait se mesure par les circonstances. " Un morceau de pain, c'est la comparaison de Vasquez, donné à un affamé est une plus grande grâce, une plus grande miséricorde, un plus grand don , un plus grand bienfait que de l'or en abondance dans un autre élat\ » A plus forte raison, disent-ils, la grâce donnée dans des circonstances où Dieu sait qu'on y prêtera son consentement, est un plus grand bienfait et un plus grand don que la même grâce ou une plus grande , où l'on ne voit pas le même succès.
1 U)!.. [te Conc . ijnxtt. xxii, arl. 4 el 5, dis(>. i, mpm. 9; Conc. 9, vaz. 4ir. fX alilii. — 2. Greg. Val., fHtji. 1, nii. 2i depra;/!., piinct. *, p. 395. — 3. I»r. m., n. X^h. — i. Mol., p. 3H7. — r>. Vasq.. 1 1 l'ars. di»j>. ÎW , t»p. VI . pag. K'M.
Cette distinction de la grâce regardée dans sa qualité, dans son entité physique et en elle-même, ou regardée en qualité de don, de « bienfait » et selon K son être moral à raison des occasions , des commodités et des autres circonstances où elle est donnée, » est commune à tous les auteurs dont nous parlons , qui aussi concluent tous avec Suarez que nul n'est converti , nul ne persévère, nul n'est sauvé que par un bienfait spécial \ parce que encore que « le secours ne soit pas plus grand en soi , » ils présupposent du côté de Dieu « un plus grand bienfait et une plus grande bienveillance : à cause , dit-il ailleurs , qu'il vaut mieux à l'homme d'être appelé faiblement lorsqu'il doit répondre à la vocation , que d'être appelé fortement lorsqu'il n'y doit pas consentira
Et afin de voir une fois certainement et à fond , selon ces docteurs, jusqu'à quel point le discernement des élus d'avec les autres se réduit à leur libre arbitre , voici en peu de paroles toute leur doctrine : que Dieu voit que le libre arbitre doit consentir à la grâce dans cet ordre de choses , dans ce temps, dans ces circonstances plutôt que dans d'autres, et ainsi du reste. Si Dieu choisit ce temps, cette occasion, cet ordre et ces circonstances plutôt que les autres, cela se voit dans la prescience conditionnée par rapport au libre consentement futur sous telle ou telle condition. Mais que Dieu choisisse actuellement ce temps , cette occasion , cette circonstance favorable plutôt qu'une autre. Molina nous a déjà dit qu'on n'en peut rendre d'autre raison que la souveraine et parfaite liberté de Dieu , parce que c'est à elle seule et « non à aucune cause du prédestiné, » qu'on doit rattacher l'effet entier de la prédestination , dans lequel il faut comprendre non-seulement tous les effets surnaturels de l'ordre de la grâce, à commencer par la première vocation intérieure à la foi jusqu'à ce qu'on arrive au ciel; mais encore tous les autres moyens, de quelque nature qu'ils soient comme d'être né en tel et tel temps , de tels parents plutôt que d'autres, avec telle complexion, et ainsi du reste. En un mot, d'être placé dans tel ordre de choses et de circonstances dans lequel Dieu prévoyait qu'on se sauverait librement, plutôt que dans une infinité d'autres que Dieu pouvait créer et où il aurait prévu un succès contraire : « Tout cela, dit-il, n'a point de cause du côté du prédestiné^ , » et par conséquent, comme il nous l'a déjà dit, la cause en est dans la seule volonté de Dieu.
Par cette même raison , Vasquez nous a dit aussi que « celui qui répond à l'inspiration de Dieu, ayant toujours une vocation convenable et proportionnée, congruam vocalionem, parce qu'elle lui est offerte dans le temps et à la manière que Dieu sait qu'elle aura son effet il s'ensuit que quiconque répond à la vocation a été prévenu d'une pUis grande grâce , d'une plus grande miséricorde, d'un plus grand don, d'un plus grand bienfait, qu'un autre qui n'y répond pas, ou que lui-même lorsqu'il refuse son consentement'*. »
Et c'est pourquoi la dispute entre cet auteur et les autres ne consiste en aucune sorte sur la préférence gratuite, dont tout le monde est si bien
1. Opiisc. lili. III. De Amor. Uiv., cap. 21, p. ISl, 1«4. — 2. Idem, cap. 1 1, n. 9, p. ^^^. — :i. Ca^' 4.'.«. - 4. l'i l'nrs, disp. 'J8, cap. vi , p. 4TJ.