LIVRE XIII. - SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE
il reste deux questions à examiner : la première , s'il est véritable que les Pères qui ont précédé saint Augustin ont reconnu en Dieu et en Jésus- Christ la volonté générale de sauver les hommes ; la seconde si saint Augustin et ses disciples se sont éloignés de cette tradition, en changeant les expressions et les sentiments des siècles précédents. Pour la première de ces questions, elle ne reçoit aucune difficulté. Elle a deux parties : l'une," si Dieu a voulu véritablement et sincèrement sauver tous les hommes ; l'autre si Jésus-Christ a voulu véritablement et sincèrement en être le rédempteur. Pour la première , il n'y a rien de plus précis que ces paroles de saint Chrysostome sur celles-ci de saint Paul : « Qui nous a prédestinés à l'adoption des enfants selon le bon plaisir de sa volonté : — C'est-à-dire, dit saint Chrysostome, parce qu'il le veut fortement. » Et un peu après : « Le bon plaisir est sa volonté première ; mais il y en a encore une autre. Sa première volonté est que les pécheurs ne périssent pas ; sa seconde volonté est que ceux qui sont devenus mauvais périssent. » Et un peu après : « Il veut beaucoup, il désire beaucoup notre salut; et d'où vient qu'il nous aime tant? c'est par sa seule bonté ^ » On voit qu'avant de vouloir punir ceux qui le méritent, il a voulu premièrement qu'ils ne périssent pas : c'est Là son fond , c'est sa première volonté. Et que cette volonté s'étende généralement à tous les hommes, saint Chrysostome^ le prouve par cette parole de saint Paul : « Il veut que tous les hommes soient sauvés : — Comment donc tous ne le sont-ils pas, s'il veut que tous les hommes le soient! Parce qu'il y a des volontés qui ne suivent pas la sienne et qu'il ne contraint personne^. » Et ailleurs : « Encore qu'il sût que toutes ces choses (que Jésus-Christ faisait en faveur des Juifs) ne leur serviraient de rien, il n'a cessé de faire ce qui était en lui *. » Et ailleurs : « S'il éclaire tout homme qui vient au monde, d'où vient qu'il y a tant d'hommes qui demeurent sans lumière? Il les éclaire autant qu'il est en lui : s'il y en a qui, par la faiblesse de leur vue , n'aient pas voulu se tourner vers cette lumière, leur obscurcissement ne vient pas de la nature de la lumière, mais de leur propre malice, par laquelle ils s'en sont privés volontairement. Car la grâce se répand sur tous et ne méprise ni Juif, ni Grec, ni barbare, ni Scythe, ni homme, ni femme, ni jeune, ni vieux ; mais elle reçoit tout le monde également et les appelle avec un honneur pareil. Ceux qui ne veulent pas jouir d'un don si gratuit, ne doivent imputer leur aveuglement qu'à eux-mêmes ; puisque l'entrée étant ouverte à tous et n'y ayant personne qui empêche d'approcher, ceux qui demeurent dehors, parce qu'ils veulent le mal , ne périssent que par leur propre malice". » On ne finirait jamais , si on voulait rapporter tous les passages de ce Père. En voici un qu'on ne peut omettre , parce qu'il est tout ensemble et le plus célèbre de tous dès le IX" et qu'il renferme en moins de mots toute la doctrine des autres. C'est sur ces paroles de VEpilre aux Hébreux selon le grec : « La grâce de Dieu a goûté la mort pour
\ . llom I in Epist. ad Ephes., ap. i, 5. — 2. Ilom. 4i de Long, prœin. — :'.. Uom. ".'> in Mnlth. — t. llom 7 iii.loan. — 5. .\p. \.vp. Serval., De Mail, tribus quiesl-, toni. i, Manusc, p. 3tj.
tous, » OÙ saint Chrysostome tranche ainsi : « Ce n'est pas seulement pour les fidèles, mais pour tout le monde : car il est mort pour tous. Qu'importe si tous n'ont pas cru? Pour lui, il a fait ce qui était en lui'. »
En la seule personne de saint Chrysostome, on peut tenir pour certain qu'on enlend^lcs Grecs qui sont venus après lui , puisque tous le suivent. Ceux qui précèdent n'ont pas parlé moins clairement : on en trouvera les passages chez tous les auteurs ; je rapporterai seulement celui-ci de saint Athanase, où il dit que le Fils de Dieu, « vovant que tous étaient morts (en Adam), s'est offert pour tous à la mort; » et cela, comme il le dit dans la suite, « pour affranchir tous les hommes de l'ancienne prévarication ^ » C'est aussi ce qui faisait dire aux autres Grecs, à saint Clément d'Alexandrie^ à Origène contre Celse* , à saint Mélhodius, évêque et martyr % à saint Cyrille de Jérusalem •=, à saint Basile', à tous les autres Grecs, qu'autant qu'il était en lui, Jésus-Christ est venu sauver tous les hommes, en sorte qu'ils ne pouvaient imputer leur perte qu'à eux-mêmes; ce qui montre non-seulement la suffisance du prix, mais encore la sincérité de la volonté.
Ces passages de saint Chrysostome, et des autres Grecs sont si clairs, que Jansénius n'y a trouvé que cette réponse : « Que sert aux nouveaux auteurs de dire que saint Chrysostome, OEcuménius , Théophylacte et les autres Grecs ont suivi ce sens (qui attribue à Dieu, selon saint Paul , la volonté de sauver sans exception tous les hommes) , puisque saint Chrysostome a écrit avant que les difficultés de la grâce se fussent élevées , et que personne ne parle plus imparfaitement de la grâce, que les Grecs*? » Mais que lui sert à lui-même d'abandonner si facilement tout l'Orient et la moitié de l'Eglise, puisque les Latins n'ont pas tenu un autre langage que les Grecs? Saint Hilaire, sur le psaume cxvni : « Le Verbe frappe à la porte, et il veut toujours entrer, mais c'est nous qui l'en empêchons'-', » et un peu après : « Il est toujours prêt à éclairer ; mais la maison où il veut entrer ferme la porte à sa lumière. Il s'approche d'un chacun pour entrer en lui , et il ne cesse de répandre sa lumière par toutes les ouvertures. » Saint Ambroisc : « Vous voulez. Soigneur, que tous soient guéris ; mais tous ne veulent pas l'être'"; et sur le psaume cxviii : « Celui qui frappe à la porte veut toujours entrer; s'il n'entre pas, c'est nous qui l'empêchons : cette véritable lumière luit pour tous; celui qui lui ferme la fenètro , se privera de l'éternelle lumière. »
Cent passages de cette sorte grossiraient ce discours, si l'on voulait; et en ce point suint Ambroise ne cède rien aux Grecs. Saint Jérôme n'est pas moins fécond sur cette matière sur Isaïe : « Si le sage lecteur demande à lui-même : l^ourquoi y en a-t-il tant qui ne se sauv(Mit pas, s'il les a sauvés et aimés, s'il a si souvent pardonné à ses enfants et les a rachetés de son sang? La cause en est évidente : c'est qu'ils n'ont pas cru et qu'ils
1. llom. 4 in epist. ad Uehr. — 2. De Juttit. — 3. Clem. Alex., /tom.
7. — 4. Orij,'.. Iil). 4 Contra Cris — 5 Mflh., apml (Efum.. iri Hom . cap. IX. - (S. r.ynl 11iito>o1.. «.Vi/<ch. IK. — 7. Basil., irt l'snl. vii. —
8. Lili. I DeCrat Christi. cap. lit. — 0. Hilar.. m l'sal. W. ii NI». - 10. Lib. I Depœntt., cap. 3,0, etc.
DÉFENSE DE LA TRxVDITION ET DES SAINTS PÈRES.
l'ont irrité'. » De même sur Osée : « Dieu veut i mèraequo les hérétiques soient sauvés, et tons les ' pt'olu'iirs qui sont dans l'Eglise, et que tous les hommes soient appelés de son nom^ » SurAinos : ! .. Je n'ai pas voulu punir les pécheurs, afin que se repentant ils fussent guéris : mais parce qu'ils ont persisté trois ou quatre fois à faire la même chose, j'ai été contraint de changer d'avis et d'en venir au châtiment^. » Et pour ce qui est de la rédemption : « Saint Jean-Baplisle sera un menteur, si, après qu'il l'a montré en disant : Voici celui qui ùte les péchés du monde , il s'en trouve dans le siècle à qui il n'ait pas ôté les péchés*. » Et sin-rEpitreaux Ephésiens : « Si nous lisons dans les histoires que Codrus et Curtius et les Décius aient délivré des villes par leur mort de la peste et de la famine , combien plus se pourra-t-il faire que le Fils de Dieu ait purgé non une ville, mais tout l'univers par son sang^? » Ou il faut toujours sousentendre : Autant qu'il était en lui et en nous laissant notre libre arbitre, selon ce qu'il dit ailleurs : « Dieu veut tout ce qui est plein de raison et de sagesse. 11 veut que tous les hommes soient sauvés et viennent à la connaissance de la vérité, parce que nous sommes créés avec notre libre arbitre, ainsi nul n'est sauvé sans sa propre volonté; il veut que nous voulions le bien , afin que lorsque nous l'aurons voulu , il accomplisse aussi en nous ses desseins*. »
S'il faut remonter à une plus grande antiquité et comme à l'origine du christianisme, tout le monde sait ce beau passage de saint Cyprien, où il dit que « comme le jour paraît également et que le soleil répand également sa lumière sur tous les hommes, ainsi Jésus-Christ, le vrai soleil, étend également à tous la lumière de la vie éternelle ; que la grâce est donnée à tous sans exception de personne, et que, semblable à une semence également répandue, elle se diversifie selon les dispositions de la terre'. » Selon ce Père, la rédemption n'est pas moins universelle. Tout le monde cite ce passage où il fait parler le démon à Jésus-Christ au dernier jugement, en cette sorte : Je n'ai reçu pour ceux que vous voyez dans mon partage, ni des soufflets ni des coups de fouets; je n'ai point porté la croix; je n'ai point répandu mon sang pour eux; je ne leur ai point promis le royaume du ciel, et je ne les rappelle pas au paradis en leur rendant l'immortalité*. » C'était donc à celte fin que se rapportait la rédemption de ces malheureux, et Jésus-Christ ne leur avait rien mérité de moins que le ciel même.
Il est vrai que saint Cyprien, dans ces deux endroits, parle de l'Eglise; mais c'en est assez pour faire voir que le ciel était ouvert par la volonté de Dieu et par le sang de Jésus-Christ à ceux qui en étaient exclus par leur faute; et d'ailleurs l'esprit de ce saint martyr, dans ces endroits, est de comprendre tout le genre humain dans l'universalité de ce don : c'est à quoi tendent ces comparaisons du soleil et de la lumière ; et c'est aussi l'esprit de l'Ecriture, lorsqu'elle dit : «Vous pardonnez à tout le monde; vous aimez tout ce qui est®. » Cette
i. Lib. XVII in ha., caji. lxiii, —2. Lil». m in Ose., cap. ».— 3. Lil). i m Amos. eap. xvi. - i. Kpisl. 83 ad Océan., lom. 2. — 5. Lib. i in Ephe$.. M(.. I . D. 3. — 0. Idem. - 7, Epist. 66 ad Mafjn. — 8. De Opcreet cUtm., bu.- 0. .Sap., xi, 24, 25.
volonté de Dieu n'est pas éteinte par le péché des hommes : « Parce que vous êtes le Soigneur de tous, vous vous portez à pardonner à tout le monde '. » Dieu conserve sa miséricorde même en punissant; il peut perdre d'un seul coup ses ennemis , « mais il châtie peu à peu pour donner lieu à la pénitence^. — Moi, commejevis, ditle Seigneur, je ne veux point la mort de l'impie, mais qu'il se convertisse et qu'il vive^ » Dans le Nouveau Testament : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité ^ » Et parce que sa miséricorde ne se répand que par Jésus-Christ, « il y a un seul Dieu et un seul médiateur qui s'est donné en rédemption pour tous^ » Ce qui montre tout ensemble, et en Dieu dans sa propre nature , et dans Jésus-Christ selon la nôtre , un amour de bienveillance et de complaisance envers tous les pécheurs, et encore pour ces derniers un support , une tolérance , une attente de leur repentir ; en sorte qu'il ne les voit périr qu'à regret.
Ceux qui ne veulent pas croire que cet amour de Dieu et cette effusion générale de sa bonté sur tous les hommes , et même sur les pécheurs , doive être prise à la lettre , disent que le Saint- Esprit a dicté toutes ces paroles pour nous faire entendre que nous devons entrer dans ces sentiments de bonté envers tous les hommes ; que Dieu aussi veut sauver en quelque façon , lorsqu'il inspire! à ses serviteurs le désir de leur salut. C'est là , dit-on , le vrai esprit de ces passages , et non pas que Dieu veuille actuellement sauver tous les hommes, même ceux qui en effet n'ont pas de part au salut, puisque ce serait faire vouloir au Tout- Puissant ce qui ne s'accomplira jamais, contre cette parole du Psalmiste : « 11 a fait tout ce qu'il a voulu dans le ciel et dans la terre '^. »
Sans entrer à fond dans cet examen, il suffit ici de remarquer que l'esprit des Pères de l'Eglise manifestement porte plus loin. S'il y avait de l'inconvénient à dire que Dieu veut sauver même ceux qui périssent, il faudrait dire qu'il n'a pas voulu sauver tous les anges et a laissé sans secours tous ceux qui se sont perdus , ce que personne ne dit; ou qu'il ne veut pas encore sauver tous les justes, ce qui est expressément condamné par l'Eglise. On est forcé par ces exemples à chercher une certaine manière d'expliquer l'efficace toute-puissante de la volonté de Dieu, qui ne se trouve point contraire à sa bonté générale, si digne d'un être parfait et universellement bienfaisant. Quant à l'explication qui fait consister cette bonté générale dans l'inspiration du désir que Dieu donne à ses serviteurs de demander et de procurer le salut de tout le monde, on ne peut manquer de la recevoir, mais dans le sens de ces paroles de saint Jérôme^
Ce grand homme, loin do penser que Dieu ne veuille le salut de tous les hommes qu'en tant qu'il nous inspire la volonté de le procurer, conclut au contraire qu'il faut bien que Dieu ait lui-mêm(^ cette volonté , puisqu'il nous l'inspire afin que; nous soyons ses imitateurs. Cette belle explication
\. Sap., XI, vers. 27. — 2. Idem, vers. lO. — 2. Kzech., Xt, W. — ^. I. rim.,\\, :\.— :). Idr.m, 5 , (i. — (i. Puni., cwxiv, (i. — 7. IJoshUBt ii(; donne jias le tcxU; cl n'Indifiiic pas autrement l'endroit.