CHAPITRE VII
La doctrine de saint Augustin n'a pas changé les anciennes idées de la rédemption et de la grâce universelle.
Ainsi M. Simon a raison de dire que ce ne sont
pas les seuls Pères grecs, mais tous les Pères en général qui ont expliqué ces paroles de l'Ecriture sans y apporter de restriction , et que c'est la voix commune de toute l'Eglise. Mais quand il dit que saint Augustin et ses disciples ont changé celte tradition et les met sur ce fondement avec leur maître au rang des novateurs , il est important de faire voir qu'il impose à ces saints docteurs, et qu'il affaiblit la saine doctrine en la faisant démentir par la postérité. Un passage de saint Léon fait
hommes; et parce qu'on ne peut nier qu'il ne le veuille ^puisque cette proposition est expressément de saint Paul), la question se réduit à savoir pourquoi la volonté du Toul-Puissant n'est pas accomplie ; et parce qu'il paraît que cela se fait selon la volonté des hommes, parla il semble qu'on exclut la grâce, qui n'est plus un don, mais une dette, si elle est rendue aux mérites. D'oii naît une seconde question : Pourquoi ce don , sans lequel nul n'est sauvé, n'est pas donné à tous les hommes par celui qui veut les sauver tous* ? »
On ne peut pas mieux poser l'état de la question, ni donner en même temps plus d'espérance de la voir soUdement résolue ; et afin de le mieux entendre , il faut proposer d'abord l'économie de ce docte ouvrage. Il se partage en deux livres. Le premier, après qu'il a proposé Tétat de la question comme on vient de voir, est employé à réfuter ceux qui ne voulaient pas reconnaître en Dieu une . . . ., volonté et une grâce spéciale pour les saints; il
voir le contraire. Ce grand Pape ayant enseigné montre donc dans ce premier livre , qu'il y a pour
que « Dieu ne refuse point sa miséricorde à personne, et que pouvant justement soumettre les pécheurs à la peine , il aime mieux les inviter par ses bienfaits', » il ajoute que « comme il n'a trouvé personne exempt de péché , il est aussi venu pour sauver tous les hommes ; qu'il a pris en main la cause de tous les hommes ^ » celle de Judas comme des autres , celle de ceux qui l'ont crucifié , « celle de toute la nature qu'il a prise ^ ; » en sorte qu'il
eux une préférence, une grâce particulière,- un don spéciale iMais ce n'était que la moitié de ce qu'il avait promis : car il s'agissait d'accorder cette volonté spéciale de sauver certains hommes avec la volonté générale de les sauver tous , et c'est ce qu'il réservait pour le second livret Voici donc , dès le commencement de ce livre, ce qu'il a dessein de prouver : « 11 est évident, dit-il , qu'il y a trois choses auxquelles il faut s'arrêter dans la
est véritablement « l'Agneau qui ôte le péché du question qui doit faire le sujet de ce second vo
monde. »
Si la doctrine de saint Augustin avait changé les anciennes idées de la rédemption et de la grâce universelle, saint Léon,î'un des plus zélés défenseurs de la doctrine de ce Père , n'aurait point parlé de cette sorte. En ce lieu il pourrait sembler qu'il n'y aurait rien de plus décisif que de produire d'abord les passages de saint Augustin. Mais , comme Dieu a suscité un de ses disciples qui a fait un traité exprès sur cette question , il ne sera pas inutile de considérer premièrement comme il la propose, et ensuite comme il la résout.
lume : la première, qu'il faut confesser que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et qu'ik viennent à la connaissance de la vérité ; la seconde , qu'il ne faut douter en aucune sorte qu'on parvient à cette connaissance, non par ses mérites , mais par le secours et l'opération de la grâce ; la troisième , qu'il faut avouer que la hauteur des jugements de Dieu est impénétrable, et que ce n'est point à nous à examiner pourquoi Dieu, qui veut sauver tous les hommes ne les sauve pas tous*. »
Voilà, par une excellente méthode, ce qu'il se
Le livre de la Vocation des Gentils, qu'on trouve : propose de prouver; et c'est pourquoi, après avoir parmi les œuvres de saint Ambroise^est sans con- achevé sa preuve, il montre à la fin à quoi s'est testation un des plus beaux que l'antiquité ait pro- terminée sa décision : « C'est, 'dit-il , que lorsduits contre les pélagiens et les semi-pélagiens sur j qu'on dispute de la profondeur et de la hauteur, il la matière de la grâce; aussi se trouve-t-il attribué faut s'en tenir à ces trois définitions Irès-saliilaircs aux plus grands auteurs. On l'a publié d'abord sous et très-véritables ; l'une qui professe que c'est une le nom de saint Ambroise; maintenant il est donné ; disposition éternelle et propre à la diviue bonté de par quelques-uns à saint Prosper d'Aquitaine, I vouloir que tous les hommes soient sauvés l't qu'ils sous le nom duquel il est imprimé; par d'autres, t viennent à la connaissance de la vérité. La seconde à saint Léon; par d'autres, à d'autres auteurs aussi définition est qu'il faut en même temps enseigner
importants, sans qu'on puisse discerner au vrai par le style de qui il est, parce que les locutions et les tours qu'on y observe marquent plutôt le style du siècle où il est écrit, que celui d'aucun écrivain particulier que nous connaissions. Quoi qu'il en soit, voici d'abord comme il pose l'état de la question : « Il y a une ancienne dispute entre les défenseurs du libre arbitre f entre ceux qui lui attribuent en tout l'ouvrage ou du moins le commencement du salut) et les prédicateurs de la grâce. On demande si Dieu veut sauver tous les
I. Pcrm. 5(/(; Eiiiph. — 2. Sfrin. 1 in S'aliv. Dom. —3. Scrm. 1 de Pass.; serm. 2, 3, i, 5,0; cl Epist. 02. — 4. Tom. 4 Anluerp. cdit.
que tout homme qui est sauvé cl qui parvient à la connaissance de la vérité est aidé, gouverné, gardé par le secours de Dieu, afin qu'il persévère dans la foi , qui opère par la charité. Par la troisième définition, on professe en toute humilité et retenue qu'il n'est pas possible à l'homme de comprendre toutes les raisons de la volonté de Dieu, ni toutes les causes de ses ouvrages ^ » Par où il démontre qu'en établissant comme constantes ces deux vérités, l'une qu'il y a en Dieu une volonté générale de sauver tous les hommes et de les conduire à la
1. Lili. I De vocal. Cciif., r.i|i. i. —2. Idem. — 3. Ibid., cap. i\. lu lin. — 4. Lib. II, cap. I. — 5. Lib. ii , cap. x cl ullra.
DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES
connaissance de la vérité, et l'autre qu'il y a aussi une volonté de secourir en particulier ceux qui y parviennent et y persévèrent, les moyens d'exercer ces deux volontés demeurent incompréhensibles.
Mais encore que ces moyens , et en particulier ceux que Dieu emploie à amener tous les hommes à la connaissance de la vérité , dans le fond soient impénétrables selon cet auteur, il ne laisse pas de rechercher ce qui nous en est révélé par les Ecritures. Il y trouve donc que la grâce que Dieu a destinée au genre humain , quoique diversifiée en mille manières, en un certain sens esl également et indi/J'éremment dispensée dans tous les temps et dans tous les lieux' : dans tous les temps, puisqu'elle « n'a jamais manqué au monde-, » et qu'avant de se répandre universellement par l'Evangile, elle s'était communiquée à un certain peuple par la loi; dans tous les lieux « parce qu'encore qu'il soit constant que le peuple d'Israël ait été élu avec un soin et une bonté particulière, et que Dieu ait laissé marcher tous les autres' peuples dans leurs voies, c'est-à-dire qu'il les ait laissés vivre comme ils voulaient; toutefois son éternelle bonté ne s'est pas tellement éloignée d'eux qu'elle ait négligé de les avertir, par la déclaration de sa volonté, de le connaître et de le craindre'. » La raison principale pour laquelle le ciel, la terre, la mer, toute la nature a été disposée comme elle l'est, c'est « afin, continue-t-il, que l'homme fût amené par tant de merveilles, par tant de biens, par tant de largesses , à l'amour et au culte de son auteur. L'Esprit de Dieu, en qui nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes*, remplit tout; de sorte qu'encore qu'il soit véritable, selon le Psalmiste, que le salut est loin des pécheurs^, la présence et la vertu du salut ne manque en aucun endroit. » Il faut ici remarquer cette distinction du salut d'avec la présence et la vertu qui le donne , parce qu'encore que le salut même manque à quelques-uns qui ne veulent pas le recevoir,," la présence et la vertu du salut » ne manque à personne : « Et, poursuit-il, encore que la providence de Dieu présidât avec un soin particulier au gouvernement de la race des patriarches, il ne faut pas conclure de là que cette conduite de la Miséricorde divine ait manqué aux autres hommes, dont on peut dire à la vérité qu'ils sont rejetés , si on les compare avec les élus, mais cependant (en eux-mêmes) ils n'ont jamais été privés des bienfaits publics et cachés. » Ces bienfaits cachés de Dieu envers tous les hommes nous indiquent, outre l'avertissement général qui était renfermé pour eux dans cette belle disposition de l'univers, la secrète insinualion d'une grâce particulière à chacun d'eux : et c'est pourquoi notre auteur, après avoir dit que , dans toutes les nations et dans tous les temps, tous ceux qui ont plu à Dieu ont aussi « été discernés par l'esprit de la grâce de Dieu, spiritu (jratiœ Dei fuisse dvicrelos^ , » ajoute qu'encore " que dans certains temps cotte grâce de l'esprit de Dieu ait'été moins abondante et plus cachée , parcior et orxultior, elle n'a jamais manqué à aucun âge , agissant toujours par une même vertu ,
1. Lib. ». De vomt. Cent., cap. ft-8. — 2. liUm. cap. 1. — 3. Ibid. — 4. Afl.. XVII, 28. — 5. p$al., cxviii , l'>5. — «. Lib. ii , De vocal. Cent., up. S.
quoiqu'elle se communiquât avec une différente quantité; ce qui est l'effet tout ensemble et d'un conseil immuable et d'une opération diversifiée en plusieurs manières. » Ce n'est donc pas seulement l'avertissement extérieur, c'est encore la grâce intérieure et l'inspiration du Saint-Esprit qui s'étend à tous les hommes; son opération occulte qui leur fait sentir à tous une seule et même vertu au dedans et au dehors. Le même auteur dit dans la suite que « ce secours de la grâce est appliqué à tous les hommes par mille manières cachées ou manifestes' : » paroles qui sont choisies pour marquer en tous l'opération intérieure et invisible de la grâce.
Voilà une doctrine complète sur l'universalité de la grâce. Il a fallu lui trouver un moyen extérieur universel : c'est ce qu'a fait cet auteur. Il a fallu faire voir que ce moyen est accompagné d'inspirations plus cachées qui se diversifient en mille manières dans les cœurs : l'auteur ne l'a pas oublié , et c'est par là qu'il conclut que, « selon les autorités de l'Ecriture et les continuelles expériences de tous les siècles , la miséricorde et la justice de Dieu n'ont jamais manqué à enseigner et à aider les esprits des hommes, non plus qu'à nourrir leur corps ^ » Il prouve même que le Saint-Esprit n'a point été refusé à ceux qui ont précédé le déluge : d'où il conclut que même le peuple charnel « a été spirituel auparavant à sa manière , à cause de cette volonté générale , que le Saint-Esprit dirigeait en gouvernant tellement les esprits qu'il ne leur ôtait pas le pouvoir de pécher, duquel si ce peuple n'avait point usé , il n'aurait pas quitté Dieu et Dieu ne l'aurait pas quitté; et il serait celui dont il est écrit : Bienheureux celui qui a pu transgresser et ne l'a pas fait''. » Ainsi, pour ce saint docteur, « le premier peuple de Dieu était gouverné par le Saint-Esprit, et par la doctrine du Saint-Esprit; il s'abstenait de la société et des mœurs du peuple maudit, en conservant le discernement qui le séparait du mélange des hommes charnels \ » Ce qui n'aurait aucun rapport avec son dessein de montrer en Dieu une volonté générale d'amener les hommes à la vérité, si la grâce du Saint-Esprit , par laquelle seule on y pourrait arriver, ne marchait avec l'extérieure.
De là il infère dans la suite que les nations, qui n'ont pas connu Dieu , ne peuvent pas « s'excuser de leur erreur, sous prétexte que cette abondance de grâce, dont tout l'univers est maintenant arrosé , ne coulait pas autrefois avec une pareille largesse, parce qu'on a toujours employé envers tous les hommes une certaine mesure de la doctrine céleste; laquelle, bien qu'elle fût d'une grâce moins abondante et plus cachée. Dieu néanmoins la jugeait suffisante à quelques-uns pour leur servir de témoignage'' : » en sorte que les premiers étaient guéris, et que tous les autres demeuraient inexcusables. Cette grâce « que Dieu jugeait suffisante à la guérison de quelques-uns , » ne pouvait être qu'intérieure; et ainsi il faut reconnaître qu'il y en avait de cette sorte que Dieu donnait à tous les hommes et qui les laissaient par conséquent inexcusables à ses yeux.
i. Lil(. M, De vocal. Genl., cap. 9. —2. Idem. rap. 3. — 3. Eccli., XXXI, 10. — i. Lit). II , cap. 4. — 5. Idem, cap. 5.