LIVRE XIII. - SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE
Si ce n'était pas l'intention de cet auteur d'étendre le tous de saint Paul à tous les hommes sans exception , il n'aurait pas eu à se mettre en peine d'établir en termes si clairs cette grâce universelle et extérieure et intérieure , où tout son livre nous porte ; il n'y aurait rien eu aussi de si merveilleux ni de si incompréhensible dans la conciliation de la volonté générale de sauver les hommes et la volonté spéciale de sauver les élus. Puis donc que cet auteur a voulu que ce fût là un mystère impénétrable , il est clair qu'il a entendu ce passage de saint Paul : « Il a voulu que tous les hommes fussent sauvés » d'une volonté dont nul homme ne fût excepté.
Et ce qu'il a reconnu en Dieu par ces paroles de saint Paul touchant la volonté générale de sauver les hommes, sur la foi du même apôtre, il l'a aussi reconnu en Jésus-Christ comme également certain. Car en produisant ces paroles de la deuxième aux Corinthiens : « Si un est mort pour tous , tous aussi sont morts ' : — Il n'y a, dit-il, aucune raison de douter que Jésus-Christ ne soit mort pour les impies et pour les pécheurs ; Jésus-Christ n'estil pas mort pour tous? Sans doute Jésus-Christ est mort pour tous : avant donc la réconciliation qui a été faite par son sang, il n'y avait personne qui ne fût pécheur ou impie ^ » D'où cet auteur infère incontinent que comme tous sont pécheurs, ainsi « la rédemption de Jésus-Christ regardait tout le monde, quœ redemptio universo sese intulit mundo ; » et que par la même raison elle avait aussi été annoncée indifféremment à tout le monde par la prédication de l'Evangile.
Mais parce qu'il y avait encore beaucoup de nations à qui la lumière de l'Evangile n'avait pas encore été portée, notre auteur va au-devant de cette objection par ces paroles : « S'il y a encore dans les extrémités du monde quelques nations que la grâce de Jésus-Christ n'ait pas encore éclairées , nous ne doutons pas que le temps de leur vocation, auquel elles écouteront et recevront l'Evangile, ne
ouï son nom. Et il ne s'objecte pas qu'il y en a parmi eux qui n'ont peut-être jamais pensé à Dieu : il lui suffit d'avoir montré que Dieu a des voies incompréhensibles pour se faire sentir à eux, s'ils se rendaient attentifs à sa vérité; en sorte que c'est leur faute de ne l'être pas.
La difficulté lui paraît plus grande et presque invincible « à l'égard des petits enfants » qui meurent sans baptême, « sans qu'on puisse dire qu'ils aient pu sentir les bienfaits de leur Créateur, ni qu'on les puisse justement reprendre d'avoir négligé le secours de la grâce ^ » Et néanmoins il lui paraît tant de nécessité de comprendre tous les hommes sans exception dans cette sentence de saint Paul : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés , » qu'il veut que ces hommes d'une vie si courte qui n'arrivent point à l'usage de la raison , « soient compris dans cette partie de la grâce qui a toujours été donnée à toutes les nations , de laquelle si leurs parents avaient bien usé, ces enfants seraient aidés par leur secours-. » On voit donc que cet auteur se croit obligé, par la généralité des paroles de saint Paul , à trouver en Dieu, pour ces enfants malheureux, une volonté favorable à leur salut; et le principe où il la trouve est celui-ci : « Tous les commencements des enfants et cette première partie de leur vie qui n'est point encore capable de la raison, est soumise à la disposition de la volonté d'autrui : d'où il arrive qu'il les faut ranger dans la société de ceux dont les bonnes ou les mauvaises affections les gouvernent ; et de même que (lorsqu'ils sont baptisés) ils croient par la volonté de leurs parents , ainsi (lorsqu'ils ne le sont pas) c'est par leur infidélité qu'ils sont rangés au nombre des incrédules. »
Il était donc si éloigné de chercher des restrictions à la généralité de la sentence de saint Paul qu'il n'en veut pas même admettre pour les enfants qui meurent sans baptême, quoiqu'ils soient sans contestation ceux pour qui il paraît le plus
soit préparé par un jugement caché de Dieu; et, nécessaire d'apporter quelque exception à la pro-
en attendant, cette mesure générale du secours ! position du saint apôtre. Et le principe dont il se
divin qui est donnée d'en-haut à tout le monde , j sert pour les y comprendre, ne pouvait pas être
ne leur est pas refusée^. » Il trouve donc un se- plus convenable à l'état de ses enfants, qui, n'ayant
cours même pour ceux à qui l'Evangile n'a pas encore été prêché. Et ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est qu'il allègue ce secours pour montrer non-seulement que Dieu veut sauver tous les hommes sans exception, mais encore que Jésus-Christ en est le rédempteur par son sang; ce qui confirme la vérité que nous avons avancée, que ce secours ne consiste pas seulement dans un avertissement extérieur. Car celui qui nous est donné par la beauté et par l'ordre de l'univers constamment, ne dépendant pas de la mort de Jésus-Christ, si l'on n'avoue que Dieu l'accompagne , comme on l'a déjà remarqué , d'une grâce intérieure qui soit le fruit de cette mort, on ne prouve en aucune sorte que la rédemption de Jésus-Christ s'étende à ces peuples ; ce qui est pourtant précisément ce que cet auteur s'était proposé.
On voit donc combien il est attaché à étendre sur tous les peuples la rédemption de Jésus-Christ, puisqu'il l'étend jusqu'à ceux qui n'ont pas encore
1 . //. Cor.,v, 14. — 2. Lib. n, De vocat. Cent., cap. 0. — 3. Idem.
point de volonté propre, sont hors d'étal de recevoir aucune grâce qu'en la personne de ceux à qui leur enfance est abandonnée. Il établit donc tout ensemble en leur faveur, comme à la faveur des adultes , et une volonté générale de les sauver tous, et néanmoins en même temps, pour ceux qu'il veut, une préférence particulière. « Et comme il arrive, dit-il, qu'outre cette grâce générale qui frappe d'une manière plus faible et plus cachée les cœurs de tous les hommes, il y a une vocation qui se développe par une opération plus excellonle , par un don plus abondant et une vertu plus puissante , de même celle élection est manifestée dans les enfants, puisque ceux qui n'ont point été baptisés l'ont eue dans leurs parents, et que ceux qui l'ont été l'ont même indépendamment de leur secours; en sorte que plusimirs enfants que l'impiété de leurs proches avait abandonnés , ont été portés par les étrangers au baptême, où leui'^ parents négligeaient de les présenter^. » On voit donc dans
\. Lili. Il, ne vocal. Genl.,c»\f. '. — i. Idem, a\>.». —3. Ibtd.
cet ai'leur un dessoin perpétuel de trouver, tant pour les enfants que pour les adultes , une élection ou vocation particulière, mais toujours sur le fondement d'une volonté générale, sans exception ni restriction , de les sauver tous.
Il est vrai qu'il n'entre pas en particulier dans la difficulté des enfants morts-nés, mais ses principes s'étendent jusqu'à eux : on voit qu'il n'a rien voulu excepter, quoiqu'il n'ait pas entrepris de rendre raison de tout, et que peut-être il n'ait pas espéré de le pouvoir faire. C'est assez d'avoir posé, comme on a vu, pour principe, que les moyens dont Dieu se sert pour vérifier la proposition de l'Apùtre sont incompréhensibles. C'est là qu'il trouve la résolution de toutes les difficultés particulières ; et ce lui est une raison suffisante pour conclure que, « lorsque dans les temps, dans les nations, dans les familles, dans les enfants, dans ceux qui ne sont pas encore au monde , tout ce qui pourra arriver en toutes manières ou avec des singularités remarquables, nous n'hésitions point à le rapporter aux choses qu'un Dieu toujours juste et toujours bon n'a pas voulu que l'on sût dans cette vie mortelle'. »
Ne soyons donc pas trop curieux à rechercher les moyens par lesquels Dieu justifie ce qu'il a inspiré à son apùlre sur la volonté générale de sauver les hommes, et même ceux qui ne sont pas encore venus au monde, puisque ce docte et pieux auteur enseigne que ces moyens sont impénétrables. Qui pourrait savoir toutes les fautes prochaines ou éloignées que peuvent commettre les pères et les mères, en négligeant les soins qu'on aurait pu prendre pour prévenir les avortements? Et quand il serait certain qu'il y aurait des rencontres où ils seraient entièrement sans faute , ce que quelques docteurs ne veulent pas accorder, c'est peut-être assez pour sauver une volonté universelle que Dieu ait pourvu en général au bonheur des accouchements, en donnant et aux enfants et aux mères tout ce qu'il faudrait pour cet effet, s'il n'était point empêché par des accidents particuliers, dont Dieu, comme cause universelle, ne devait pas troubler le cours. Quoi qu'il en soit, il est certain que Jésus-Christ, en sa qualité de rédempteur de tous les hommes, a préparé dans le baptême un remède universel, en disant : " Allez et baptisez toutes les nations^; « que non-seulement ce remède est préparé par le Sauveur à tous ceux qui croient, mais encore que sa bonté a été si grande et si générale , que l'enfant qui ne peutpas croire parlui-même, le peut parla foi des autres; qu'en quelque temps et en quelque lieu que cet enfant vienne au monde, on le pourrait baptiser; par conséquent, qu'il est compris dans l'alliance que Dieu a faite en .Jésus-Christ avec toutes les nations sous certaines conditions; et que si la condition ne s'accomplit pas, ce n'est ni par le défaut du traité ou de l'alliance qui ne contient nulle exception, ni par celui du remède ou du sacrement qui est destiné à tous , ni par les paroles de son instituteur, ni par celui de la providence générale qui pourvoit à tout par des moyens convenables à tout l'ordre de ses desseins , encore qu'en partirijlif;r ils n'aient pas toujours tout leur effet.
i.Lih. fi. De vocal. Genl.,tap. 10. — 2. Matth., xxvrii, U).
I Comment tout cela s'accorde avec ce passage de David : « Il fait tout ce qu'il lui plaît dans le ciel et dans la terre ' , » ce n'est pas encore ce que nous avons à examiner, mais seulement s'il est vrai que les défenseurs de la grâce de préférence, et en particulier le docte auteur dont nous parlons, aient entendu on Dieu par les paroles de saint Paul une volonté générale de procurer le salut à tous les hommes sans exception. Or, c'est de quoi on ne peut douter après tant de passages par lesquels il a paru, non-seulement qu'il reconnaissait cette vérité, mais encore qu'il la reconnaissait pour incon-
! testable.
j Nous avons vu deux endroits où ces choses sont posées comme constantes : la volonté générale , la
j préférence particulière , l'incompréhensibilité des moyens de Dieu pour accomplir ces deux vérités^. Ainsi la difficulté de les entendre ne doit point apporter d'obstacle à la nécessité de les croire. « Car, dit notre auteur, ce qui est porté dans les Ecritures sur le salut de tous les hommes, ou plutôt sur l'opération qui tend à le procurer, quod de salvatione omnium hominum in Scriptumrum corpore reperitur, est cru avec une foi d'autant plus louable, qu'il est plus difficile de le concevoir, ut quanto difficillime intellectu capitur, tanto fide laudabilisùme creditur'K » Et il ne faut pas répondre que la foi qu'il exige ici regarde seulement les paroles de saint Paul que tout chrétien doit recevoir, et non pas l'interprétation qui les étend à tous les hommes sans rien excepter : comme il attache l'interprétation aux paroles mêmes qu'il prend au pied de la lettre, il demande la créance pour l'un et pour l'autre; il fait toujours tomber sur l'explication la certitude qu'il donne à la doctrine qu'il enseigne; et il dit non-seulement qu'il est vrai , mais encore qu'il « est manifeste que Dieu veut sauver tous les hommes et les amener à la connaissance de la vérité par mille moyens divers ; mais que ceux qui y parviennent y sont dirigés par le secours de Dieu, comme ceux qui n'y parviennent pas résistent par leur propre opiniâtreté'''. »
Pour rédiger maintenant en peu de paroles toute la doctrine de ce livre, il faut dire avant toutes choses que l'intention de son auteur étant de concilier la volonté générale en Dieu et en Jésus-Christ de sauver et de racheter tous les hommes, avec la particulière de sauver spécialement et par des moyens certains les'élus de Dieu, il n'a pas pris le parti do chercher des restrictions à ces paroles, ce qu'il eût fait s'il eût cru ces restrictions véritables; mais il a voulu expliquer les paroles de l'Ecriture selon toute la généj'alité qu'on leur peut donner. Cela posé, il a établi une grâce et un secours
j général pour tous les hommes, sans en excepter ceux qui paraissent y avoir moins de part, puisque même il y a compris non-seulement ceux qui n'ont jamais ouï parler de l'Evangile, mais encore les enfants qui meurent sans baptême.
On demande ce que ce peut être que ce secours et cette grâce généralement préparés à tous les hommes. Si c'est seulement une grâce et un secours extérieurs , l'autour ne vient pas à son but , qui est d'établir en Dieu et en Jésus-Christ une
i. Psal., cxiii, 3. —2. Lib. ri. De vocal . Cent ., c^u 1-10.— 3. Idem, cap. 2. — 4. Ibid., cap. fi, 7.