LIVRE XIII. - SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE
volonté générale de procurer le salut aux hommes, puisque ce n'est point les vouloir sauver et les amener à la connaissance de la vérité , que de leur avoir préparé les seuls secours extérieurs avec lesquels il est bien certain qu'ils ne peuvent rien. Aussi l'auteur nous témoigne-t-il que son intention a été de proposer un secours qui suffit à quelques-uns pour les guérir et à tous pour les convaincre de leur infidélité, et que c'est par leur. faute qu'ils périssent sans qu'il y ait rien du côté de Dieu qui empêche la volonté de leur Sauveur.
Quand on suppose en Dieu une volonté , on ne suppose pas seulement une démonstration extérieure de vouloir ce qu'en effet on ne veut pas, on suppose une volonté sincère, on la suppose véritable; et il vaudrait mieux ne reconnaître ni en Dieu ni en Jésus-Christ aucune volonté de sauver tous les hommes , et chercher des explications et des restrictions aux paroles de l'Ecriture, que d'admettre une volonté qui ne fût pas véritable.
Je sais qu'on reconnaît dans l'Ecole une volonté de Dieu où il ne nous montre pas tout ce qu'il veut que nous voulions, ou plutôt ce qu'il nous commande de vouloir; et telle est la volonté qui paraît dans les préceptes. Mais , sans entrer dans le fond de cette explication, elle n'était pas suffisante pour développer la question dont il s'agissait dans ce livre. Personne n'était en doute de ce que Dieu nous commande de vouloir : si l'auteur n'avait eu que cela en vue , il n'aurait fallu nous parler que des commandements de Dieu , et rien ne l'aurait obligé de rechercher les moyens et les secours par lesquels il nous aide à lui obéir. Il aurait , dis-je , suffit de nous dire que Dieu nous commande de le reconnaître et de le servir, sans nous parler des moyens par lesquels il nous y invite et nous y attire, et par lesquels en même temps il convainc la contumace de ceux qui méprisent ses invitations et ses attraits. Mais c'est de ces moyens et de ces attraits dont il s'agit dans tout cet ouvrage ; et ainsi la volonté dont il s'agit n'est pas celle qui donne des préceptes, mais celle qui donne des moyens et des secours.
De là il s'ensuit encore que , lorsque cet auteur répète et inculque à toutes les lignes cette volonté générale de sauver les hommes, son intention n'est pas de nous dire seulement que Dieu veut que nous voulions leur salut, qu'd nous le demande et qu'il inspire cette volonté à ses saints : car cela seul n'obligerait pas à rechercher des moyens par lesquels Dieu a voulu aider tous les hommes, et en même temps rendre inexcusables tous ceux qui n'en profileraient pas : ce qui est le but perpétuel de ce docte auteur.
Il faut donc conclure de nécessité qu'il a voulu établir et expliquer une volonté de Dieu vraiment générale, de sauver sans exception, tous les hommes. Pour maintenant prouver qu'il a établi cette volonté sans préjudice d'une volonté gratuite particulière , et efficace de conduire les élus au salut, il faudrait transcrire tout son premier livre et plus de la moitié du second ; mais ce travail serait inutile , puisque la chose est constante. Voici néanmoins encore, dans le second livre, deux passages qu'on ne peut omettre. « Soit, dit- il, que nous regardions les derniers siècles, ou les premiers, ou
ceux du milieu, on croit raisonnablement et pieusement que Dieu veut et qu'il a toujours voulu que tous les hommes soient sauvés; et on n'a besoin d'autres choses, pour le prouver, que de ces bienfaits et de cette providence que Dieu étend en commun et indifféremment à toutes les générations. Car ces dons ont été si généraux, que les hommes peuvent être aidés par leur témoignage à chercher le vrai Dieu; et néanmoins Dieu a encore ajouté à ces dons, qui font connaître leur auteur par tous les siècles, le don d'une grâce spéciale. Et encore que cette grâce se donne maintenant (sous le Nouveau Testament) plus abondamment que jamais , Dieu renferme dans sa science les causes des différentes distributions de ses dons et les tient cachés dans le secret de sa toute-puissante volonté. Si ces grâces ainsi distribuées étaient répandues sur tout le monde uniformément, elles ne seraient pas cachées; et comme on ne peut douter de la bonté générale, et quum nulla eut ambiguitmi de benignitate gênerai l, aussi ny aurait-il rien de merveilleux ou de surprenant dans la miséricorde spéciale , tam de speciali misericordiu niliil qnod stupendum esset existeret; et ainsi cette bonté générale serait une grâce, et cette miséricorde particulière n'en serait pas une (parce qu'on en saurait la cause et qu'on ne croirait pas qu'elle fût donnée par une pure libéralité). Mais il a plu à Dieu de donner. cette grâce (d'une particulière miséricorde) à plusieurs hommes, et de ne priver personne de la grâce (d'une bonté générale), afin qu'il paraisse dans toutes les deux que le don qui a été accordé à une partie des hommes, n'a pas été réfusé à l'universalité du genre humain , mais que la grâce a prévalu dans les uns, et que la nature a résisté dans les autres'. » Voilà donc, outre la grâce générale accordée à tous, une secrète distribution pour quelques-uns d'une grâce particulière qui donne un grand sujet d'étonnement, parce que la cause en est cachée dans la toute-puissante volonté de Dieu , sans qu'il y en ait aucune du côté de l'homme.
C'est ce que ce saint docteur explique encore plus profondément par ces paroles : « Nous avons prouvé que non-seulement dans ces derniers temps, mais encore dans tous les siècles précédents , la grâce est venue au secours de tous les hommes , omnibus adfulsse gratiam , avec une égale providence et une bonté générale , providenlia pari et bonitate generali; mais en même temps avec une opération différente, muUimodo opère, et à mesure diverse, divermqne inemiura : parce que, par des moyens ou secrets ou manifestes, c'est lui qui « est le Sauveur de tous les hommes, principalement des fidèles ^ » Par une sentence si courte, si précise et si forte, l'Apôtre a décidé toute celle question ; et si nous la considérons tranquillement, nous verrons qu'en prononçant que Dieu est le Sauveur de tous, il a montré que lu bonté de Dieu était générale env(^rs tous les hommes; et qu'en ajoutant principalement des fidèles, il a fait voir qu'il y a une partie du genre humain qui, parle mérite d'une foi divinement inspirée, est élevée au salut élenifl par des bienfaits particuliers. Ce qui se fait sans qu'on puisse accuser Dieu d'aucune injustice et
1. Lili. Il, ne vocal. CerU.. cap. «. sul» On. — i. I. Tim . iv. 10.
ro4
DÉFENSE DE LA. TRADITION ET DES SAINTS PÈRES
sans qu'il nous soit permis, dans ces secrètes dispensalions de sa grâce , d'examiner son jugement avec arrogance, puisqu'un contraire nous n'avons qu'à le louer avec tremblement, et que nous avons fait voir que Dieu ne donne pas les mêmes ou de sûrs bienfaits aux peuples fidèles et qu'avant toute considération des mérites, la mesure de ses dons est très-dilïéreute'.
11 prouve cette difTérence par la mesure inégale de la révélation dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, dont il n'y a aucune raison que la seule volonté de Dieu; il la prouve aussi par l'inégalité des grâces et des vertus : « Encore, dit-il, qu'il soit assuré que personne n'a aucun bien que Dieu n'ait donné, tous n'éclatent pas en mêmes vertus, tous ne sont pas enrichis des mêmes grâces; et il ne faut pas attribuer aux mérites ces divers degrés des dons divins, puisque la grâce est la cause principale de tout bon mérite, et que c'est de ces richesses qu'il faut prendre tout ce qui se trouve digne d'approbation dans tous les particuliers. » D'où il conclut, à l'exemple de saint Augustin, que Dieu , ayant prévu et prédestiné tontes les grâces qu'il a résolu de donner aux hommes afin de les faire saints, et la prescience ne pouvant être trompée, « il ne perd rien de la plénitude des membres dont le corps de Jésus-Christ est composé ; » le nombre prévu et choisi ou prédestiné avant tous les temps ne souffre aucune diminution, conformément à ces paroles de saint Paul : « Souflrez avec moi pour l'Evangile selon la force de Dieu qui nous a sauvés et nous a appelés par sa vocation sainte; non selon nos œuvres, mais selon le décret de sa volonté et la grâce qui nous a été donnée en Jésus- Christ avant tous les siècles ^ » Par ce passage et par beaucoup d'autres paroles de l'Apôtre, et encore par les prières de l'Eglise, il établit l'efficace, la gratuité, la distinction de la prédestination selon la doctrine de saint Augustin : par où il nous donne l'exemple de joindre à la volonté particulière de sauver les élus, la volonté générale de sauver tous les hommes; et telle est bien constamment la doctrine de l'auteur du livre 7)g la vocation des Gentils, attribué à saint Prosper d'Aquitaine.
Et saint Prosper, le véritable Prosper, qui est le chef des défenseurs de saint Augustin, enseigne la même doctrine. D'abord on ne doute pas qu'il n'ait enseigné avec saint Augustin la grâce de prédilection et de prédestination gratuite pour les élus, de la manière dont elle a été expliquée. Il ne reste donc qu'à prouver qu'il a reconnu en môme temps la volonté générale de sauver les hommes tant en Dieu qu'en Jésus-Christ, et dans la rédemption du genre humain. Le titre môme des livres de saint Prosper pour la défense de saint Augustin commence la preuve : Réponses de Prosper aux articles des calomniateurs Gaulois. Il déclare aussi " qu'il écrit pour empêcher qu'on ne croie que les sentiments de saint Augustin soient conformes à ce qu'en proposent ceux qui calomnient en vain ce saint docteur, » Il parle plus sévèrement dans la Préface de la Réponse aux objections de Vincent : « Ils produisent, dit-il, contre nou.s les prodigieux mensonges de leurs impertineols blasphèmes, et ils assurent que nous croyons
\. Lib If, bc vocal. Cent., rap. 13. — 2. // Tim., l, 8, 9.
ce qui est compris dans le dénombrement diabolique qu'ils proposent de nos erreurs. » Pour adoucir ces calomniateurs, il récite seize chapitres', dont on accuse saint Augustin et ses disciples, et à la tête de ces chapitres , il met celui-ci comme l'un des plus malins ; que « Notre Seigneur Jésus- Christ n'est pas mort pour le salut et la rédemption de tous les hommes ^ » C'est donc là selon saint Prosper, une calomnie qu'on faisait à saint Augustin ; c'était un de ces blasphèmes dont il voulait le défendre. On dira qu'en effet c'est un blasphème de nier ce que saint Paul assure en termes formels : « Jésus-Christ , dit cet apôtre , est mort pour tous; » c'est donc imputer à saint Augustin un blasphème contre saint Paul, que de lui faire nier ce qui est enseigné par cet apôtre. Mais à cela on répond que l'intention des calomniateurs de saint Augustin n'était pas de lui reprocher qu'il ne croyait pas à saint Paul ou qu'il en rejetait l'autorité, mais qu'il entendait ces paroles en un sens contraire , en disant que ce mot de tous ne s'entendait pas de tous les hommes sans en excepter aucun. C'est donc cette calomnie que saint Prosper entreprend de réfuter; ce qu'il ne fait point , s'il ne montre que saint Augustin ne restreint pas à quelques-uns ce que saint Paul dit de tous les hommes en général.
C'est aussi ce qu'il fait en distinguant l'intention de la mort de Jésus-Christ d'avec son application à chaque fidèle. Quant à l'intention, il soutient que Jésus-Christ est le rédempteur de tous, encore qu'il ne le soit pas par l'application actuelle de sa mort ; et cette doctrine ne diffère pas de celle qu'on enseigne dans toute l'Ecole et que le concile de Trente a exprimée en ces termes : Quoique Jésus- Christ soit mort pour tous , tous néanmoins ne reçoivent pas le fruit de sa mort^.
Pour bien entendre saint Prosper, il faut remarquer trois manières dont on peut dire, selon ce Père , que Jésus-Christ soit mort pour tous les hommes : la première, à cause de la grandeur et de la puissance du prix que Jésus-Christ a donné; qui est son sang capable de racheter tout le genre humain, quod ad magnitudinem et potentiam pretii; la seconde, à cause qu'il a pris en main la cause commune de tous les hommes, en expiant le péché d'Adam dans lequel tous étaient perdus, propter unam omnium naluram et unam omnium causam'*.
La première raison , qui est tirée de la valeur infinie du prix qu'il a donné pour nous, n'est pas suffisante, parce que si l'on n'avait égard qu'à cellelà, Jésus-Christ ne serait pas plus le sauveur des hommes que des démons , puisque son sang , qui est d'un prix infini , suffisait pour les racheter et pour racheter mille mondes. 11 faut donc venir aux deux autres choses, qui est que la nature qu'il a prise et la cause qu'il a défendue est celle de tous les hommes. Mais encore si cela n'est bien entendu , il ne suffit pas pour faire Jésus-Christ rédempteur commun de tous les hommes. Car il ne servirait de rien que la nature , ni que la cause fût commune à tous les hommes, si avec cela il n'a pas eu la volonté de les racheter tous : un médecin aurait beau avoir apporté un remède capable de
\. liesp. ad ohjecl. Vincent., Praef. — 2. Objert. 1. — 3. Srss. vi, \, cap. II. — 4. Resp. ad abject. Vincent., Olijnct. i.