LIVRE Xlir. - SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE
guérir tous les pestiférés, et de vouloir donner à quelques-uns le remède du mal qui leur est commun ; il ne sera pas pour cela le médecin de tous , s'il n'a dessein d'employer son remède qu'à quelques-uns. lien est de nième de Jésus-Clirist. C'est pourquoi saint Prosper ne veut qu'il soit rédempteur de tous les hommes que « à cause qu'il a pris véritablement et la nature et la cause de tous les hommes , propter nnam omyiium naturam et iinam omnium causam in veritate susceptam. » On sait ce que veut dire en latin siiscipere causam, prendre en main la cause de quelqu'un : c'est en être l'avocat, la plaider, la soutenir. Ainsi prendre en main la cause de tous, c'est plaider pour tous ceux qui ont intérêt dans cette cause et en être le commun avocat. C'est donc ce que saint Prosper nous enseigne qu'il a fait, lorsqu'il dit que Jésus-Christ a pris en main la cause commune de tous les hommes : et, pour exprimer plus fortement sa pensée, il ajoute qu'il l'a prise en main en vérité , propter unam omnium naturam et iinam omnium causam in veritate susceptam. Aussi véritablement qu'il a pris la nature de tous les hommes, aussi véritablement il s'est rendu l'avocat et le défenseur de leur cause : la manière dont il a soutenu celle des hommes, c'est non-seulement en se rendant caution pour eux, mais encore en payant à leur décharge. Il a donc eu la volonté de pa"yer pour tous , puisqu'il a voulu en commun défendre leur cause et se rendre leur avocat.
Mais encore, dit saint Prosper, « qu'on eût raison de dire en ce sens que tous sont rachetés, recte omnes dicantur redempti, » à cause que Jésus-Christ en prenant la nature de tous, s'est aussi chargé de leur cause et qu'il a plaidé généralement pour tous ceux qu'elle regardait, propter unam omnium naturam et unam omnium causam in veritate susceptam; toutefois « comme tous ne sont pas actuellement délivrés, » quoique l'universalité de la rédemption s'étende à tous les hommes, il n'en est pas de même de la propriété , redemptionis proprietas, qui n'est qu'à ceux qui se sont approprié, par l'appUcation, le don commun, parce que, continue saint Prosper « le breuvage d'immarlalité composé de la faiblesse de notre nature et de la puissance de la nature divine , a en soi de profiter à tous ; mais si on ne le boit, il ne guérit pas , habet quideni in se ut omnibus prosit : sed si non bibitur, non medetur. » Il a en soi de profiter à tous : il n'en a pas seulement la vertu et la puissance : quant à lui, il profile à tous; ce qui ne serait pas véritable si non-seulement il n'avait une force suffisante pour les guérir, mais s'il n'était pas effectivement préparé pour eux. Car, comme nous avons vu, ni le médecin n'est le médecin de tous les malades, ni l'avocat n'est l'avocat de tous ceux que la cause intéresse, s'il n'a en même temps la volonté de préparer son remède à tous ceux qui sont attaqués de la maladie, et d'employer les défenses et les moyens de la cause pour tous ceux qui se trouveraient condamnés sans ce secours. Ainsi on a grande raison de dire, rectissime dicatur, que Jésus-Christ, comme le remarque saint Prosper, a été en général crucifié pour tous les hommes, à cause qu'il a offert on sacrifice pour eux tout son corps et son sang qui lui était commun avec eux ; « et on peut dire en un
! autre sens qu'il a été crucifié seulement pour ceux 1 a qui sa mort profite, potest tamen dici pro his tan- I tum crucifixus; quibus mors ipsius pro fuit ^; » où la j seule façon de parler montre que la manière dont on le doit expliquer naturellement en cette matière , est de dire que Jésus-Christ « a été crucifié en gé- I néral pour tous les hommes : » car c'est cette locution dont il prononce rectissime dicitur; et pour , l'autre expression, qui restreint la rédemption à ! quelques-uns seulement, il se contente d'assurer , que « cela se peut dire ainsi, potest tamen dici. » Par où il marque qu'en général, pour parler exactement, il faut dire absolument que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes , encore qu'on puisse dire, potest dici, en se restreignant à l'effet, qu'il n'est mort que pour quelques-uns; ce qui est aussi comme nous verrons , la très-expresse doctrine de saint Augustin.
On voit par ces passages que l'esprit des saints, et en particulier celui des saints défenseurs de la grâce et de saint Prosper, a été de conserver à la rédemption du genre humain un caractère d'universalité. La source en est dans la bonté de Dieu, dont Jésus- Christ homme est l'imitateur en toutes choses et qui, voulant, comme dit saint Paul, que tous les hommes soient sauvés, a inspiré le même désir à celui qu'il leur a donné pour sauveur. C'est pourquoi saint Prosper a marqué encore, parmi les calomnies qu'on faisait à saint Augustin celle de lui reprocher que, « selon sa doctrine, Dieu ne voulait pas sauver tous les hommes, mais un certain nombre de prédestinés^ ; » à quoi il s'oppose en disant que « Dieu a soin de tous les hommes, omnium hominum cura est Deo^. » Ce qu'il entend manifestement par rapport à la religion , puisqu'il prouve ce soin général de la bonté de Dieu envers tous les hommes, parce qu'il « n'y en a aucun que la prédication de l'Evangile, ou le témoignage de la loi, ou la nature même ne sollicite : iSY'Wio est quem non, aut evangelica prxdicatio, aut legis testiftcatio, aut ipsa etiam natura conveniat^. » Ce terme de conveniat a une force particulière , que je ne sais pas rendre en notre langue. Car il marque , pour me servir de cette expression, une insinuation, une signification faite à chacun de la volonté de Dieu , afin que tous s'y conforment ; d'où ce grand homme conclut qu'il faut « rejeter sur euxmêmes, l'infidélité des hommes qui désobéissent, sed infidelitatem hominum ipsis adscribamus hotninibus. n
Que si l'on répond qu'il ne parle ici que des invitations extérieures, j'en conviens. Mais il faut aussi que l'on convienne que , pour vérifier la parole de saint Paul : <( Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, » saint Prosper s'est cru obligé à rendre ces invitations universelles. C'est pourquoi , après avoir dit que tout le monde est invité et sollicité « par la loi et par l'Evangile, » c'està-dire par des moyens qui ne sont pas absolument universels , pour ne laisser aucun doute de l'universalité de l'invitation , il y ajoute « la uaturo même, » dont la voix, dans l'ordre du monde et dans les mouvements de la conscience, se fait entendre à tous les hommes. On voit donc que l'in-
». — T. II
1. ;(«■.«/). addbjtcl. (Ml.. ((Iijrcl.lt. — 2. Idem, Olijocl. 1. - l. Ibtd.