CHAPITRE VIII
Saint Augustin a clairement reconnu en Dieu et en Jésus-Christ la volonté générale de sauver et de racheter tous les hommes.
Il ne s'agit pas maintenant de concilier ces deux volontés, c'est-à-dire la générale de sauver tous les hommes avec la prédilection et préélection particulière des saints. Le livre /)<' la vocation dea (Gentils a mis cette importante conciliation au rang des vérités qu'il faut croire, encore qu'elles soient incompréhensibles ; et quelque difficulté qu'il y ait à concilier ces deux volontés , saint Prosper qui, comme on a vu, a rangé la particulière qui regardait les élus parmi les fondements de la foi , n'a pas laissé de repousser comme des calomniateurs ceux qui imputaient à saint Augustin de nier la
d. Hesp. adûbjecl. Cfl». — 2. Wem, Olijerl. 15, arl. "
générale et universelle qui regardait tous les hommes.
Que ce soit, en effet, une calomnie d'attribuer cette erreur à saint Augustin, le P. Descliamps le prouve par cent passages de ce Père , où il parait clairement qu'il n'a point parlé autrement que les autres saints de l'universalité de la rédemption*. Car on y trouve que si Jésus-Christ a acquis le droit de « juger tout le monde , c'est parce qu'il a acheté, non une partie mais le tout : il doit donc juger le tout, puisque c'est le tout qu'il a acheté : Judicabit ovbem terrarum , non partent , quia non partem émit; totum judicare débet, quia pro loto pretium dédit-. « Pour parler conséquemmenl, il dit toujours que le sang de Jésus-Christ est le prix de toute la terre^. » Rien n'était proportionné au prix qu'il donnait , que l'univers tout entier : « Voulez-vous savoir ce qu'il a acheté? Voyez ce qu'il a donné : le prix , c'est le sang de Jésus- Christ. Combien vaut-il? tout le monde*. » Voulez-vous donc savoir ce qu'il a acheté par ce prix , vous n'avez qu'à considérer ce que ce prix valait. Qu'on me montre aucun passage des autres Pères où l'universalité de la rédemption soit plus clairement expliquée.
Pour l'intention de sauver généralement tous les hommes, aucun de ceux qui ont précédé saint Augustin ne l'a non plus énoncé plus clairement qu'il a fait sur ces paroles de Jésus-Christ : « Dieu a envoyé son Fils non point pour juger le monde, mais pour le sauvera » D'où saint Augustin conclut tant qu'il dépend du médecin, quantum in medico est, il est venu sauver le malade. « Celui-là se donne la mort, qui ne veut pas observer le précepte du médecin. » Il ne veut donc pas qu'aucun des malades périsse que le médecin n'ait l'intention de le guérir, de le sauver ; et s'il n'est pas sauvé , il veut qu'il ne l'impute qu'à sa propre volonté, qui lui a fait refuser le remède qui lui était présenté : Ille se interimit , qui pr,rce)>ta medici observare non vull.
Le même saint, dans un livre où il entreprend d'instruire et de former ceux qui venaient au christianisme et qu'il intitule pour cette raison : De Cateclmandis rudibus : de la manière dont il faut instruire ou catéchiser les ignorants, donne cette instruction au nouveau disciple : « Qu'il ne j doit désespérer de la correction d'aucun de ceux à qui Dieu prolonge la vie par sa patience, parce f que, comme dit l'Apùtre , il ne le fait point pour ' autre dessein que pour les amener à la pénitence : Vt de nullius correctione desperet quem patienlia , Dei videt vivere , non ob aliud , sicut Apo.'iUdus ait, i nisi vt adducatur ad pœnitentiam. » El il ajoute ! dans le même esprit : « Dieu a envoyé son Fils pour sauver les hommes des peines élernellfs, s'ils ne sont point ennemis d'eux-mêmes cl qu'ils ne '• résistent point à la miséricorde de leur Créat»Mir : S/ sibi ipsis non sint inimici, et non résistant m/'.«'ricordi.v Crealoris sui". » Ainsi la volonté de Dieu i par elle-même esl universelle, et rien n'en em- ! pêche l'effet que la volonté de l'homme , qui s'op- I pose lui-même à son bonlulir.
i. De hœr. jani..
fin. - :i. Idem. i\. (1. l)e lUUh. rud , Il
::.ti.
Il 01 seq. —2. In /'n>t;i., Hj.^ . In l'rnsji..'X', med. — .■>■ Jmh.. iir. i'
disp. 7, ra|
DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES
Ces passages sont tirés des livres que saint Augustin a composés ou des sermons qu'il a prononcés durant son pontificat, c'est-à-dire, durant le temps où il reconnaît lui-même que sa doctrine a été pure sur la matière de la grâce chrétienne. Il y en a , comme celui du livre de Catecfmandis rudilms, qui font partie des ouvrages qu'il a rétractés , et où il s'est bien gardé de reprendre les endroits où il met en Dieu cette volonté et, pour user de ce mot, cette propension générale à sauver les hommes , encore qu'il s'y agît d'instruire un diacre que l'Eglise de Carthage avait chargé du catéchisme , et à qui il ne fallait point permettre , dans une instruction si importante, d'enseigner comme constant ce qui ne le serait pas^ C'était donc , au contraire , l'esprit de l'Eglise qu'on inculquât cette vérité aux catéchumènes dès les premiers pas qu'ils faisaient pour entrer dans le christianisme , et il ne faut pas croire que saint Augustin ait jamais pu s'éloigner de ces sentiments.
Mais si l'on veut voir ce qu'il a dit en disputant contre les pélagiens , il ne faut que l'écouter dans le livre De l'esprit et de la lettre , auquel il donne lui-même cet éloge dans ses Rétractations^ « qu'autant qu'il a plu à Dieu de lui aider, il y a fortement ou vivement disputé , acriter, contre les ennemis de la grâce de Dieu par laquelle l'impie est justifié-. » Dans ce livre donc, qu'il recommande si fort à ses lecteurs, la suite de la dispute l'ayant mené naturellement à cette question, qui est sans doute la principale en cette matière : D'où nous venait la foi par laquelle nous impétrions les autres dons et d'où nous était inspirée la volonté de croire, il y propose ce doute : « Si elle nous vient par la nature , pourquoi n'est-elle pas donnée à tous, puisque Dieu est le créateur de tous les hommes ? et si elle nous vient par un don de Dieu, pourquoi encore n'est-il pas commun à tous les hommes, puisqu'il veut que tous les hommes soient sauvés et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité^? » Il était donc engagea résoudre cette question ; et comme pour y marcher lui-même et faire marcher son lecteur plus sûrement, il y allait pas à pas, voici comme il commence : « Examinons, dit-il premièrement si, pour résoudre celte question, il suffit de dire que le libre arbitre, qui nous est naturellement accordé par notre Créateur, est cette puissance mitoyenne qui peut ou s'élever à la foi ou décliner versVinfidélité; et pour cela il ne faut pas dire que l'homme puisse avoir de soi la volonté de croire sans l'avoir reçue, puisqu'elle s'élève par la vocation de Dieu du libre arbitre que chacun reçoit dans sa création. Or, Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité; non toutefois de telle sorte qu'il leur ôte le libre arbitre, dont ils peuvent bien et mal user et par là être jugés justement. Et quand il arrive aux infidèles de mal user de leur libre arbitre, ils agissent à la vérité contre la volonté de Dieu en ne croyant pas à l'Evangile; mais ils ne la surmontent pas et ne font que se priver eux-mêmes du plus grand de tous les biens, et s'impliquent dans des peines ri-
1. De Cath.rud.,n TA.-^i. Lit,, ii Uelract., cap. 3.3.— 3. Lit., ii P.eiract., n. 57.
goureuses qui leur font expérimenter dans leur supplice, la puissance de celui dont ils ont méprisé la miséricorde dans ses dons, experturi in suppliciis potestatem cnjus in bonis misericordiam contempseruntK »
Voilà donc par où il commence la résolution de la question qu'il a proposée, en établissant quatre principes : le premier, que nous avons reçu de Dieu le libre arbitre, par lequel nous produisons un acte de foi ; le second, que nous ne le produisons pas sans la grâce de Dieu, puisqu'il ne s'élève en nous que par sa vocation, par où nous verrons bientôt qu'il entend une grâce intérieure; le troisième, qu'il veut que tous les hommes soient sauvés , et qu'ils méprisent ses dons quand ils n'ouvrent pas les yeux à la vérité ; le quatrième, que de là il ne s'ensuit pas que la volonté de Dieu soit vaincue : parce que ceux qui n'ont pas voulu profiter de ses dons ne peuvent éviter ses jugements. Ce qui lui fait ajouter ces mots : « Ainsi la volonté de Dieu est toujours invincible : il est vrai qu'elle serait vaincue, si après qu'on l'a méprisée, il ne savait que faire des rebelles ou qu'ils puissent éviter le juste supplice qu'il a établi pour eux. » Ce qu'il prouve par l'exemple d'un domestique « qui, dit-il, aurait triomphé de la volonté deson maître, si, après lui avoir désobéi, il pouvait éviter la peine de sa désobéissance. Mais cela, continue-t-il, ne peut arriver sous un Dieu tout-puissant , dont il est écrit qu'il a parlé une fois, c'esl-à-dire immuablement, semel locutus est Deiis : — Où j'ai, ajoute David, entendu deux choses, duo hœc audivi : qu'à lui appartient la puissance et à lui la miséricorde ; et. Seigneur, que vous rendez à chacun selon ses œuvres, sans que personne puisse éviter vos jugements. » D'où saint Augustin conclut enfin que « celui-là sera damné par sa puissance qui aura méprisé de croire à sa miséricorde ; au lieu que celui qui y aura cru et qui se sera mis entre ses mains pour être absous de tous ses péchés , guéri de tous ses vices, échauffé par sa chaleur et éclairé par ses lumières, il aura par sa grâce les bonnes œuvres dont les biens éternels seront la récompense. »
On voit maintenant, par la suite des principes de ce Père , que la manière dont il entend que Dieu veut sauver tous les hommes , c'est premièrement que tous ceux qu'il punit ont auparavant méprisé ses dons : les dons dont ont profité ceux qui se sont mis entre ses mains pour être échauffés dans leur volonté par son ardeur, et éclairés dans l'entendement par ses lumières : par conséquent des dons non-seulement extérieurs , mais encore intérieurs ; et non-seulement pour l'entendement, mais encore pour la volonté. A quoi il ajoute que la seule chose qui empêche qu'ils ne triomphent, en périssant, de celui qui avait voulu les sauver, c'est que, s'ils méprisent par leur résistance la volonté qui était prête à les délivrer, ils ne peuvent éviter celle qui dans la suite est résolue à les punir : d'où il s'ensuit qu'il y a pour eux , avant leur révolte , une volonté aussi véritable de les sauver tous qu'il y en a une depuis de les perdre sans miséricorde.
Et ici non-seulement on peut dire, comme on a