LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE
tous ont péché ' , » par tous eniendaii plusieurs ; ce qu'il prétendait prouver par cet autre endroit oii le même apôtre disait que « par la justice d'un seul (Jésus-Christ), tous (c'est-à-dire plusieurs, non pas tous généralement) venaient à la justification de la vie (étaient actuellement justifiés)^. » Saint Augustin a marqué cette interprétation de Pelage dans le livre De la nature et de la grâce^.
Julien le pélagien a suivi cette interprétation de son maître -, ce qui paraît clairement par saint Augustin dans le livre quatrième de l'Ouvrage parfait de ce Père contre cet hérétique'*, et encore dans le livre second de son Ouvrage imparfait, où il rapporte les endroits textuels de son adversaire , où il dit expressément que dans ces paroles : « Tous ont péché , » le mot de tous est mis pour plusieurs , onines pro miiltis. Comme donc cet hérétique voulait qu'on restreignît le terme de tous en le réduisant à plusieurs, et qu'il pressait cependant l'universalité du terme de toîis dans le passage : « Dieu veut que tous soient sauvés, » pour en induire l'indifférence qui vient de lui, saint Augustin se sert de lui-même contre lui-même dans son Ouvrage parfait, en cette sorte : « Si vous croyez que ce passage : Tous viennent à la justification de la vie , doive être entendu de telle sorte qu'on ait mis tous pour plusieurs qui sont justifiés en Jésus-Christ, on vous répondra de même que dans ce passage : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, etc., on a mis tous pour plusieurs que Dieu veut qui arrivent à cette grâce ^ » Et, selon cette expUcation, il répoud que Dieu veut que tous soient sauvés, parce que nul ne l'est que parce qu'il le veut.
Voilà le premier endroit où saint Augustin a recours à l'interprétation restrictive, et c'est, comme on le voit , dans le livre contre Julien qu'il commence à s'en servir; il continue à la suivre dans le Manuel à Laurent, qui, dans les Rétractations de saint Augustin, tient le premier lieu après le livre contre Julien : ce livre remplit le lxii" chapitre, le Manuel le lxiii'^ du second livre des Rétractations'^.
Il en use de même ordinairement dans la suite de la dispute, parce que ces restrictions, d'un côté, lui semblent plus propres au dessein d'abattre la volonté générale et indifférente de sauver également tous les hommes et d'établir la prédilection; et que de l'autre, c'était Julien qui y avait donné lieu et qui fournissait des armes contre lui-même.
Mais encore que pour le combattre par ses propres principes, et comme on parle, ad honiinem, il ait depuis apporté ordinairement les explications restrictives, il faut remarquer que c'est toujours sans déroger à l'autre manière plus universelle d'entendre le tous. C'est pourquoi dans le Mariuel à Laurent qui suivait, comme on vient de dire, immédiatement le livre contre Julien , après avoir rapporté toutes les interprétations restrictives qu'on peut apporter et qu'il n'a jamais apportées luimême, on a vu qu'il a marqué expressément que c'était sans exclusion de quclqu'autre qu'il n'exprime pas en ce lieu, quocumque alio modo. Or, je demande quelle autre interprétation il peut cnlen-
d. nom., V, 12. — 2. Idem, 1«. — 3. Cap. 41, W. — 4. Lib. iv, cap. 8, n. 44. — 5. Mem. - C. Lib. il Helraclat.. cap. 02-03.
dre par ce mot, si ce n'est celle du livre De l'esprit et de la lettre. On ne trouve dans ce Père que quatre interprétations du passage dont il s'agit : je ne craindrai pas d'assurer qu'on n'en peut trouver aucune qui ne s'y rapporte. Mais sans entrer dans cette discussion où saint Augustin n'entre pas, il est du moins bien certain que ces quatre sont les seules qu'il a jugées dignes d'être rapportées. De ces quatre il en venait de rapporter trois, et n'avait oublié que celle du livre De l'esprit et de la lettre : c'est donc précisément sur celle-là que tombe l'approbation qu'il donne aux autres manières d'interpréter saint Paul.
Mais la chose paraît encore plus clairement dans le livre De la correction et de la grâce , où il dit que « cette parole de l'Apôtre peut être entendue en diverses manières dont quelques-unes sont rapportées dans ses autres ouvrages'. » Il faut donc dire de deux choses l'une : ou qu'il ne compte pas parmi ses ouvrages celui De l'esprit et de la lettre, à qui il donne l'éloge qu'il y a fortement disputé contre les pélagiens; ou qu'il compte parmi ses interprétations celle qu'on trouve dans ce livre.
Au reste, c'est une erreur de s'imaginer que ces expositions des paroles de saint Paul soient opposées. Car il n'y a rien qui répugne que Dieu veuille sauver tous les hommes , c'est-à-dire leur ouvrir à tous, sous certaines conditions, l'entrée du salut par une vocation universelle ; et que néanmoins il veuille en même temps, par une élection spéciale, en choisir quelques-uns à qui il veuille absolument procurer les grâces par lesquelles ils accompliront infailliblement la condition qu'il leur impose , qui est celle de se conformer à la volonté de Dieu. Il n'y a donc nul inconvénient que saint Augustin allègue ces deux interprétations , et qu'à la fin il semble plutôt se tenir à celle dont les pélagiens pouvaient le moins abuser, eux tous la trouvant conforme à leurs principes.
Et de peur qu'on ne nous oppose qu'il n'a pas également approuvé dans ses autres livres la doctrine de la volonté générale qu'il établit dans celui De l'esprit et de ta lettre, quoique celui-ci dût suffire et que ce nous soit assez pour lui attribuer absolument la doctrine qu'il y soutient, qu'il ne l'ait jamais révoquée ailleurs , il ajoute encore qu'elle se trouve dans ses autres livres et même dans le Manuel, même dans le livre contre Julien , même dans le livre De la correction et de la grâce , où l'on pourrait croire plutôt qu'il l'aurait exclue.
Pour le Manuel, il ne faut que lire le chapitre ciii'^ où, après le chapitre xiv, dans lequel il raj)porte les trois interprétations restrictives, sans exclure celles où, en quelque manière que ce soit, la toute-puissante volonté de Dieu serait toujours accomplie , il continue en cette sorte : << Ainsi (parce que la volonté de Dieu s'accomplit toujours) Dieu aurait voulu garder l'homme dans le salut où
il l'avait mis s'il avait prévu qu'il dût avoir
une volonté perpétuelle de demeurer dans l'état où Dieu l'avait mis, c'est-à-dire sans péché; mais parce qu'il avait prévu qu'il pécherait , il a plutôt préparé sa volonté (il l'a tournée pour ainsi dire) à tirer du bien de celui qui fait mal ; en sorte que la bonne volonté du Tout-I*uissant ne fût point
\. !)e corr. et groJ.,cap. 14, ii 4k.
DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES
(^éludée ui'i anéantie, mais plutôt toujours accomplie par la volonté de l'homme'. »
De ce principe qui est le même qu'il a expliqué dans le livre De l'esprit et de la lettre , il conclut aussi comme dans ce livre , que de quelque sorte que se tourne la volonté et « quelque chose qu'il choisisse, soit le bien, soit le mal, la volonté de Dieu s'accomplit toujours ou par lui (s'il veut le bien) , ou sur lui (s'il veut le mal) , parce qu'il sera puni de l'avoir voulu, aut etiam ab illo, aut certe de illo. En sorte , continue-t-il , que, parce qu'il a mieux aimé faire sa propre volonté que celle de Dieu , Dieu fait de lui ce qu'il veut , et sa volonté demeure invincible. »
Voilà donc comme, dans le livre De Vesprit et de la lettre , la volonté de Dieu est éludée d'un côté et en apparence par la volonté du pécheur qui n'accomplit pas ce que Dieu veut; mais, en vérité et absolument la volonté de Dieu a toujours son effet bon gré mal gré qu'en ait l'homme, parce que , par les lois inviolables de la justice divine , ou il fait, ou il souffre ce que veut son Souverain.
Et il ne faut pas dire qu'en disant que l'homme agit contre la volonté de Dieu, saint Augustin parle de la volonté qui se déclare dans les commandements , et non pas de celle qui est en Dieu même : car il s'agit de faire voir que la volonté de Dieu s'accomplit toujours , ce qui ne convient pas à la volonté qu'on appelle de précepte , et ce Père visiblement rapporte ceci à l'occasion de cette parole de saint Paul : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés , » où il s'agit de la volonté de Dieu telle qu'elle est en lui-même, et non pas seulement de la manière dont elle se déclare par ses préceptes ; si ce n'est qu'on veuille dire, ce qui est très-vrai, que la volonté extérieure du commandement présuppose en Dieu , et pour ainsi dire dans son intérieur, une volonté par laquelle il veut le bien, aussi véritable qu'il est véritable qu'il ne veut pas ni ne peut vouloir l'iniquité , non Deiis volens iniquitatem tu es.
J'ai donc prouvé ce que j'avais dit, que saint Augustin enseigne partout la même doctrine que nous avons vue dans le livre De l'esprit et de la lettre , ce qui lui fait dire encore dans le livre De la correction et de la grâce : « Quand Dieu veut sauver, le libre arbitre de l'homme ne lui résiste en aucune sorte : car le vouloir ou le ne vouloir pas, sont tellement mis en la puissance de l'homme qui veut ou ne veut pas , qu'ils n'empêchent pas la volonté de Dieu ni ne surmontent sa puissance , parce que Dieu fait ce qu'il veut de ceux qui ne font pas ce que Dieu veut^. » Voilà donc encore une fois la volonté de Dieu qui en un sens n'est pas accomplie, et demeure néanmoins toute-puissante par l'inévitable supplice de tous ceux qui pensaient en empêcher l'accomplissement. D'où il conclut : " il ne faut donc nullement douter que Dieu ne fasse tellement tout ce qu'il veut dans le ciel et dans la terre, que nulle volonté de l'homme ne soit capable de lui résister ni de l'empêcher de faire ce qu'il veut, puisqu'il fait quand il veut ce qu'il veut même des volontés de l'homme', » bonnes ou mauvaises , ou en les tournant comme il
1. F.nfhir., «p. 103. n. 27. — 2. />« eorr. el (irai., im,. H. — 3. Idem. n. Ko. v > \
I veut, ou en les punissant de ce qu'elles ne se por-
j lent pas à ce qu'il veut. Ainsi c'est une doctrine perpétuelle de saint Augustin , que la volonté da
' Dieu le sauve toujours, et lorsqu'elle est absolue; et qu'un des moyens que donne ce Père de mon-
I trer qu'elle s'accomplit infailliblement, c'est que, lorsqu'on l'empêche d'un côté , de l'autre on retombe toujours et inévitablement dans son empire : ce qui était le but du passage qu'on a cité du livre De Vesprit et de la lettre.