‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 823 sur 851 · LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE

le raisonnement de saint Augustin ni de saint Paul : saint Paul met tous d'un côté, et tous de l'autre; il compare ensemble ce qui répond immédiatement et directement à chaque tous; c'est donc également tous et avec la même étendue dans l'un et dans l'autre. Et il ne faut pas changer la preuve directe de saint Paul, et après lui de saint Augustin , en une preuve indirecte qui serait moins vive et moins pressante : car saint Augustin a montré lui-même combien la preuve de saint Paul était directe en la pressant de cette sorte : « Un seul est mort pour tous : donc tous sont morts. Avec quel cœur, avec quelle bouche , avec quel front osez-vous nier que les petits enfants soient morts, puisque Jésus-Christ est mort pour eux? s'il n'est pas mort pour eux, pourquoi les baptise-t-on , puisque nul n'est baptisé qu'en sa mort; et si celui qui est mort pour tous est mort même pour eux, donc ils sont morts avec tous les autres ^ » Entendez-vous ces paroles : // est mort pour eux? N'est-ce pas dire qu'il est mort aussi pour tous les autres, et ainsi qu'il est mort pour tous les hommes baptisés ou non baptisés; et qu'il faut bien que les baptisés soient parmi les morts, puisqu'ils sont compris dans les tous pour qui Jésus- Christ est mort, et n'y sont pas compris seuls, mais avec les autres. Que s'il était vrai que les enfants baptisés fussent les seuls pour qui Jésus-Christ était mort, il ne fallait pas dire qu'il fût mort même pour eux, etiam pro eis, mais qu'il était mort seulement pour eux. Puis donc que saint Augustin les regarde, non comme le tous, mais seulement comme une partie des enfants pour qui Jésus-Christ est mort, il s'ensuit qu'il est mort aussi pour tous les autres qui n'ont pas reçu le baptême. Ainsi dans le même livre où saint Augustin a commencé à produire les explications restrictives de ce mot tous, il presse plus que jamais l'explication sans restriction, et nous montre que c'est une erreur de les regarder comme incompatibles , mais qu'il les faut plutôt regarder comme s'aidant l'une et l'autre, ainsi que nous l'avons vu.

On objecte dans plusieurs endroits de saint Augustin , et entre autres dans le livre vi'' que nous venons de citer, que tous ceux pour qui Jésus- Christ est mort reçoivent la vie; mais ce passage porte avec soi sa solution et celles do tous les autres semblables : « Ceux-là vivent, pour la vie desquels est mort celui qui vivait : ce qu'on peut dire plus clairement en cette sorte : Ceux-là sont délivrés du lien de la mort, pour qui est mort celui qui est libre, comme dit le Psalmisle, entre les morts-, et que la mort n'a pu détenir dans ses liens; » ou beaucoup plus clairement en cette sorte : « Ceuxlà sont délivrés du péché, pour qui est mort celui qui n'a jamais été dans le péché ; et bien qu'il ne soit mort qu'une seule fois, toutefois il meurt pour chaque particulier, lorsqu'il est baptisé en sa mort à quelque âge que ce soit , c'est-à-dire que la mort de celui qui est sans péché commence à profiter aux particuliers, lorsqu'ils sont baptisés en la mort de Jésus-Christ : le péché qui leur avait donné la mort meurt en eux^. »

La force de ce passage consiste en ces mots :

i. I.il). \\ Contva Julinn.,(A\i. v. n. W. —2. Psnl., i.xxxvii, 0. — 3. Lil). IV Contra Julian., cap. xv, n. 4«.

« Encore qu'il ne soit mort qu'une fois, il meurt en particulier pour chacun de ceux qu'on baptise , lorsqu'il reçoit le baptême : » c'est-à-dire que sa mort commence alors à leur être apppliquée, ou, comme parle saint Augustin, à « leur profiter : » qui est précisément la même chose que saint Prosper, son disciple, explique en disant « qu'à cause que Jésus-Christ, comme on a vu, a pris en main, en vérité , la cause de tous les hommes , comme il en a pris la nature , la rédemption en soi et dans l'intention est universelle ; et on a raison de dire que tous sont rachetés, recte omnes dicunlur redempti; mais que la propriété, c'est-à-dire l'application sans difficulté est à ceux qui sont faits membres de Jésus-Christ, dont la mort, continue-l-il , n'est pas tellement offerte pour tout le genre humain , que tous et même ceux qui ne doivent pas être régénérés appartiennent à la rédemption (à la considérer dans l'apphcation) ; mais en telle sorte que ce qui s'est fait pour tous par un seul, l'exemple unique (de la mort de Jésus-Christ) se célébrât par le baptême dans chacun de ceux qui reçoivent ce sacrement , parce que cer breuvage d'immortalité , qui est composé de notre faiblesse et de la vertu divine, a de soi qu'il profite à tous', » c'està-dire, comme on a vu, qu'il est fuit pour leur profiler. Mais si on ne le boit pas, il ne guérit pas. En ce sens donc on peut dire que la mort de Jésus- Christ est universelle dans l'intention de l'offrir pour tous , particulière dans le dessein de l'appliquer à certains plutôt qu'à d'autres : Jésus-Christ est mort pour tous dans le premier sens, dans le second il n'est mort que pour ceux à qui sa mort est appliquée. Cette mort qui est à tous dans l'universalité de l'intention, par la propriété de l'application , n'est qu'à ceux qui sont baptisés : qui est la doctrine commune de l'Ecole, et comme on a vu celle que le concile de Trente a expliquée par ces paroles : « Quoique Jésus-Christ soit mort pour tous, tous ne reçoivent pas le fruit de sa mort. »

Par la conséquence de ce principe et de cette distinction , saint Augustin qui a établi si distinctement une volonté particulière efficace et déterminée d'amener certains enfants au baptême, selon laquelle il n'a pas voulu que d'autres y vinssent ou qu'ils mourussent avant que d'en avoir reçu la grâce, ne laisse pas d'établir que Jésus-Christ est mort pour tous : qu'il «juge tout le monde parce qu'il a acheté tout le monde-; que celui qu'il avait délivré par un si grand prix s'est depuis livré au démon; qu'en crucifiant leur Sauveur, les Juifs en ont fait leur juge ' ; qu'il a acheté ceux qu'il perdait et jusqu'à Judas qui l'a vendu , qui néanmoins ne la perdu que parce qu'il n'a pas voulu qu'il le possédât, a quo iioluit possirieriK »

A cela se rapportent encore tous les passages où il paraît que chacun doit croire de soi (,'t qu'on doit croire de chacun , que Jésus-Christ est mort pour lui ; tels que sont ceux-ci : « Si vous voulez, soD sang est donné pour vous; si vous ne voulez pas, il n'estjDas donné pour vous". » El ailleurs : « Vous ne croyez pas : croyez, croyez. Et quoi? qu'il est mort pour vous, mortuus est pro te^. Et que vous

\. Ilesp. ad objccl. Vincent., rc^' '. I'- -•"<• — - '" ''*"'• ""^J- "

3 In Ciil it , rjp. III. — 4. Lili. i l>e S<imb., in»lrucl. KW. — r>. Srrm.

xwi, iilem. m //. Epitl. ad Cor.. câ|i. 0. — !■ In fml . w. 3. laulo aille ni0<l.

DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES

a-t-il promis? Que vous vivriez avec lui , et qu'étant mortel , vous y vivriez à cause que celui qui est éternel est mort pour vous'. » Et encore : « Il a offert sa mort pour vous , comme s'il disait : Je vous invite à ma vie (à la vie éternelle , à la vie heureuse). Vous ne le voulez pas croire? Ma mort, (offerte pour tous) vous en est un gage^ Il s'est fait mortel pour tous, afin que vous devinssiez éternel. Je t'ai racheté de mon sang, je t'ai racheté par ma mort : lis ce testament , lis la promesse de ton Seigneur : tu y trouveras pour toi et la mort de ton Sauveur et le prix que ton Rédempteur a donné pour toi. En quelque endroit que tu ailles , Jésus te voit, lui qui t'a racheté, toi qui étais perdu ; et qui est mort pour toi quand tu étais mort''. » Saint Augustin a dit ces choses et une infinité d'autres de même force, et tout cela fondé sur ce passage de saint Paul : « Ne perdez pas votre frère pour qui Jésus-Christ est mort, » que le même saint Augustin a entendu comme saint Paul, de ceux qui périssaient effectivement^ Il n'est point écrit en particulier de tel et tel particulier, que Jésus-Christ est mort pour lui. Saint Paul n'a donc pu assurer qu'il était mort pour un tel fidèle, sinon parce qu'il est écrit qu'il est mort pour tous les fidèles. Mais il n'est pas écrit simplement qu'il est mort pour tous les fidèles , mais qu'il est mort généralement pour tous les hommes. C'est pourquoi c'est un langage universel dans l'Eglise , et c'est celui de saint Augustin, comme de tous les autres docteurs, en parlant à tous ceux qu'on veut convertir, ou parmi les chrétiens ou parmi les infidèles , de leur dire que la voie du salut leur est ouverte, parce que Jésus-Christ est mort pour eux et qu'il les a rachetés de son sang ; ce qui ne peut avoir que ce fondement : qu'il est écrit qu'il est mort et qu'il a donné son sang pour tous. On en demeure d'accord, mais on répond que cela s'entend ou de la suffisance du prix qui est infini , ou , à l'égard des fidèles de la grâce , qu'ils ont reçue pour un temps , sans que pour cela il soit véritable que Jésus-Christ soit mort pour leur salut éternel. Vaines réponses s'il en fût jamais : vaines , premièrement, même à l'égard des infidèles , et à plus forte raison des fidèles, parce qu'en leur disant : Jésus-Christ est mort pour vous , si on y entend qu'il est mort à cause que le prix qu'il a donné est suffisant pour les sauver, on en pourrait dire autant du diable. Ce n'est donc pas à raison de l'infinité et suffisance du prix, mais en raison de l'intention et de la déclaration générale de Jésus-Christ pour tous les hommes , fidèles et infidèles, qu'on dit qu'il est mort pour eux. Ce qui s'étend, en second lieu, à leur salut éternel , puisque c'est au salut éternel qu'on les invite sur cet unique fondement, que Jésus-Christ a voulu le leur procurer en se rendant leur victime par sa mort. C'est aussi pour cette raison que, dans ces passages de saint Augustin où nous avons vu que Jésus-Christ est mort pour tous, le salut éternel y est énoncé ou en propres termes, ou en termes équivalents, comme on le pourra voir. en les repassant. Et en vérité c'est renverser toutes les idées du christianisme, que de dire que Jésus-

1. S«nn. cxu de Tempore, nanr. 231 , c. 5. — 2. Trart. in II. EpiH. i Joan. — .1. S«;nn. xii dt Tempore. nanc iOl , cap. 2. — +. Episl. ! cxxxvi , Il , nanc 78 , n. 7. |

Christ soit mort pour autre chose que pour le salut, ni que parmi les chrétiens on entende par le salut un autre salut que celui qui est éternel , ni par conséquent qu'on puisse dire que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, sans qu'il soit mort pour les sauver éternellement.

C'est si fort le sentiment de saint Augustin, qu'il a été constamment suivi par ses plus zélés disciples : nous avons vu les passages de saint Prosper et de l'auteur du livre De la vocation des Gentils, qui ont vécu de son temps. Après ce temps nous trouvons saint Césaire, archevêque d'Arles, qui introduit Jésus-Christ dans son dernier jugement, parlant ainsi aux réprouvés : « 0 homme, je t'ai créé à mon image, et je t'ai mis dans le paradis. Lorsque chassé de ce lieu de délices, tu étais dans les liens de la mort, je me suis fait homme et me suis rendu semblable à toi pour te communiquer ma ressemblance; j'ai expiré parmi les tourments pour t'arracher de là; j'ai pris tes douleurs pour te donner la gloire, j'ai pris ta mort, afin que tu vécusses éternellement. Pourquoi as-tu perdu ce que j'avais souffert pour toi? Rends-moi ta vie pour laquelle j'ai donné la mienne'. »

Qui peut dire qu'il ne s'agit pas en ce lieu ou du salut éternel, ou également de tous ceux qui périssent; ou que Jésus-Christ ne leur reproche que la valeur suffisante du prix de son sang, qu'il pourrait reprocher au diable, et non pas sa volonté de les sauver, dont le mépris mettait le comble à leur misère aussi bien qu'à leur ingratitude?

Voilà ce que dit au vi° siècle un des plus zélés disciples de saint Augustin , un des plus grands défenseurs de la doctrine de la grâce. Pour venir aux derniers temps et à un autre de ses disciples , qui est saint Thomas , nous avons déjà rapporté deux passages de ce saint docteur dont le premier porte « qu'autant qu'il est en Dieu, il donne la grâce, comme le soleil sa lumière, à tous les hommes, car il veut que tous soient sauvés-. » Et le reste , qu'on peut revoir en un autre lieu.

L'autre passage de saint Thomas est tiré de son commentaire sur ces paroles de saint Paul : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ^ » ou si l'on veut de sa Somme, où il répète la même chose presque en mêmes termes. Ce saint docteur, dans ces deux endroits , joint aux explications restrictives de saint Augustin la doctrine de la volonté générale et antécédente , dont nous avons à parler ailleurs. Nous remarquerons seulement ici que le Docteur angélique y attache de grands effets, qu'il explique en cette sorte : « L'effet de la volonté antécédente est que la nature ordonnée au salut comme à sa fin, et que les secours qui l'avancent à cette fin, tant naturels que de grâce, tam natiiralia quant gratuita, lui sont proposés en commun'*, » c'est-à-dire généralement donnés, préparés, destinés, présentés à tous les hommes.

Sur ces paroles de Notre Seigneur : « Je ne prie pas pour le monde , » le même saint Thomas a dit ces mots : <( Jésus-Christ, autant qu'il est en lui, a prié pour tous les hommes, parce que sa prière est en elle-même assez puissante pour profiter à tous ; cependant elle n'obtient pas son effet

1. Inicr Scrm. Aiig.,rf« Terri])., i.xvii. art. 2i0 , n. ^. — 2. Supra. — 3. In II. Tim., cap. ir , IccU 1. — 4. Idem.

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