LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE
mer en effet ce qu'on croyait, et pour la faire mieux entendre, ce Père ajoutait « que s'il la fallait appeler doctrine, c'était à cause que Dieu la répand dans l'intérieur avec une suavité ineffable ; en sorte que, non-seulement il montre la vérité, mais encore il en inspire l'amour : » Ut non ostendat tantummodo veritatem, sed etiam impertiat charitatem. « Car c'est, poursuit-il, en cette sorte que Dieu enseigne ceux qu'il a appelés selon son propos (ou son décret éternel,) leur donnant tout ensemble et de savoir ce qu'il faut faire , et de faire ce qu'ils savent. « Ce qu'il prouve par ce beau passage de saint Paul dans la première Epltre aux Thessaloniciens : « Vous n'avez pas besoin qu'on vous écrive sur la charité fraternelle, puisque vous avez appris de Dieu même à vous aimer les uns les autres ^ » Et pour prouver, continue saint Augustin, qu'ils l'avaient appris de Dieu même , saint Paul ajoute : « Carvous le faites : » paroù il montre, poursuitsaint Augustin, « que la marque la plus assurée qu'on a appris de Dieu, c'est lorsqu'on fait ce qu'on a appris : et c'est, dit-il, en ce sens que tous ceux qui sont appelés selon le propos et le décret éternel, sont appelés par les prophètes enseignés de Dieu, » selon que l'explique Jésus-Christ. Et, conclut saint Augustin , « celui qui sait ce qu'il faut faire et ne le fait pas, ne l'a pas encore appris de Dieu selon la grâce et selon l'esprit, mais selon la loi et selon la lettre ^ » C'est aussi par où il explique cette parole de Notre Seigneur : « Tous ceux qui ont ouï et qui ont appris de mon Père viennent à moi^ » D'où il tire cette conséquence : « Si tous ceux qui apprennent viennent , quiconque ne vient pas n'a pas appris. Or qui ne voit qu'on vient ou qu'on ne vient pas, par son libre arbitre? Mais ce libre arbitre peut être seul s'il ne vient pas ; mais il ne peut ne pas être aidé s'il vient, et encore tellement aidé que non-seulement il sache ce qu'il faut savoir, mais encore qu'il accomplisse ce qu'il sait : de sorte que quand Dieu enseigne non par la lettre de la loi, mais par la grâce du Saint-Esprit, il enseigne de telle manière que quiconque apprend de lui , non-seulement sache ce qu'il faut faire en le connaissant , mais encore le désire par sa volonté et l'accomplisse par son action \ »
Il faudrait transcrire tout le livre, si l'on voulait rapporter tous les passages où saint Augustin explique que la grâce dont il demande la confession aux pélagiens, est celle qui donne tout ensemble par un effet infaillible, et le savoir et le vouloir et le faire. Mais j'ai voulu en alléguer ce qui sert à faire entendre le chapitre iv du concile de Carthage, dont voici les paroles : « Quiconque dira que la même grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre Seigneur (dont il s'agit contre les pélagiens) nous aide à ne pécher plus, à cause seulement qu'elle nous révèle et nous découvre l'intelligence des commandements de Dieu, afin que nous sachions ce que nous devons ou désirer ou éviter; mais qu'il ne nous est point donné par cette grâce, d'aimer et do pouvoir accomplir ce que nous aurons connu qu'il faut faire : qu'il soit anathème. Car, comme l'Apôtre dit : « La science enlle et la charité édifie, » il est fort impie de croire que la grâce de Jésus-Christ
1. /. Tliess., IV, '.I. — 2. De grat. Christ., cap. xiii. - 3. Joan., iv, Ij. — i. De grat. Christ., cap. xiv, u. 15.
nous soit donnée pour celle qui enlle, et ne nous soit pas donnée pour celle qui édifie, puisque l'un et l'autre sont un don de Dieu, et de savoir ce qu'il faut faire et encore d'aimer à le faire, afin que, par l'édification de la charité, la science ne puisse enfler; et de même qu'il est écrit de Dieu : « Lui qui donne la science à l'homme', » il est écrit de même : « La charité vient de Dieu-. »
On voit parles paroles de ce chapitre, que le concile n'a fait qu'abréger et prendre l'esprit de la doctrine de saint Augustin , que nous venons de rapporter.
Ce grand homme était présent dans cette assemblée. Car s'il est vrai, comme les savants en conviennent maintenant , que le concile de Carthage , où furent arrêtés les huit chapitres de la condamnation de Pelage (car je n'ai pas besoin de parler ici du ix), et le concile dont parle saint Prosper, de deux cents et tant d'évêques, tenu dans cette capitale de l'Afrique en 418, il est certain que saint Augustin y était, qu'il en était l'âme et le génie, comme Aurèle de Carthage en était le chef, selon l'expression de saint Prosper ; et que dans la même année il écrivit le Livre de la grâce de Je'sus-Christ, dont nous avons rapporté tant de passages : de sorte qu'il ne se faut pas étonner si , plein encore de ce saint concile et des chapitres qu'il avait dictés , il en étale si au long la sainte doctrine dans les mêmes termes que ce concile avait pris de lui. Car c'est de là que naissaient ces expressions : « que la charité qui édifie doit être encore plus un don de Dieu que la science qui enfle ; et que la grâce nous donne, non-seulement de connaître ce qu'il faut faire, mais encore d'aimer à le faire , afin que par l'édification de la charité , la science ne puisse enfler : » qui est encore une expression de saint Augustin, lorsqu'il dit dans le Livre de la grâce et du libre-arbitre : « Qu'y a-t-il de plus absurde ou plutôt de plus insensé et de plus éloigné de la charité , que de dire que la science qui enfle sans la charité vienne de Dieu, et que la charité qui fait que la science ne peut enfler vienne de nous'? » 11 répète la même chose et les mêmes termes dans l'hérésie lxxxim, qui est celle des pélagiens, où il pose si nettement l'état de la question contre les pélagiens. Il a continué le même discours jusqu'à la fin de sa vie, et dans l'ouvrage imparfait contre Julien, sur lequel il est mort : « Comment, dit-il, se peut-il faire que la moindre des choses, c'est-àdire la science, soit un don de Dieu, et que la plus grande , c'est-à-dire la charité , nous vienne de nous-mêmes*? » L'on voit dans tous ces passages pourquoi le concile a pris tant de soin d'établir celte convenance entre la science et la charité, d'être l'une et l'autre, principalement la dernière, un don de Dieu. C'est que c'était là où il fallait mettre la principale différence de la grâce pélagienne et de la grâce chrélienno ; et que saint Augustin l'ayant reconnu partout, il a fait entrer le concile dans cet esprit; et qui voudrait parcourir loules les locutions de ce concile, non-seuicmcnl dans le chapitre iv qu'on vient de produire, mais encore dans les sept autres, il remarquerait partout le style et le goût de saint Augustin ; en sorte qu'on
1. Psal.. xciii. 10. — 9. Couc. C.arlh., cap. iv, — 3. l>e gral. el Itbr. arbitr., cap. la. — ♦. Lib. i, cap. 85.
DKFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES
ne peut nier que ce concile ne soit un précis de saint Augustin , de même que saint Augustin est un long commentaire de ce concile.
11 ne faut donc pas s'imaginer que le dessein du concile, lorsqu'il dit que la charité est un don de Dieu aussi bien que la science, il entende seulement parler de la charité comme de la science habituelle. Car ces paroles du concile lorsqu'il dit que c'est un don de Dieu, et de savoir ce qu'on doit faire et d'aimer à le faire, ce qui s'entend manifestement des actes ; et saint Augustin , que le concile suivait , disait sans cesse que la grâce qui rend les fidèles disciples de Dieu, ou, comme parlent les prophètes cités par Jésus-Christ même, enseignés de Dieu; où ce Père explique partout que cet enseignement divin n'est autre chose que l'infusion de la grâce qui , non-seulement nous porte à faire le bien, mais encore, comme on a vu, nous le persuade, nous le fait croire, nous le fait aimer, et l'aimer de telle sorte que nous le fassions*.
Car il se faut souvenir que nous avons établi selon la doctrine de ce Père qu'en un certain sens qu'il a divinement expliqué , le pouvoir que nous avons de faire le bien nous vient de la volonté de l'accomplir, c'est-à-dire de l'amour même que nous avons pour le suivre ; on ne peut jamais ce qu'on ne veut et ce qu'on n'aime que faiblement : et au contraire , dans ce qui regarde la vie chrétienne , on peut et on fait toujours ce qu'on aime et ce qu'on veut parfaitement, parce que celte volonté et cet amour, non-seulement nous font accomplir le bien qui nous est commandé, mais encore en sont euxmêmes l'accomplissement. C'est pourquoi le chapitre IV dont nous parlons, du concile de Carthage, s'est servi, comme on a vu, de cette expression, que la grâce nous donne, « non-seulement d'entendre ce qu'il faut faire, mais encore de l'aimer et de le pouvoir : » Ud qiiod faciendum cognoverimns, etiam facere dilifjamns ulque vakamus; mettant, comme on voit, l'amour, c'est-à-dire la volonté forte de faire le bien , comme la source du pouvoir même au sens qu'on a vu. Ce qui nous fait voir de plus en plus que, non-seulement le sens et l'esprit de ce concile, mais encore ses expressions ne ressentent en tout et partout que saint Augustin.
Cela étant, on ne peut douter que le dessein du concile ne fût d'établir contre Pelage cette grâce qui donne l'effet, ou, comme parle ce Père, cette grâce qui donne tout ensemble , et le savoir et le vouloir et le faire , c'est-à-dire tous les actes nécessaires au salut, et dans laquelle on doit trouver selon lui-même, et '< l'accroissement du pouvoir et l'affection de la volonté et l'effet même de l'action : » L'bijam et possibilitalis , profeclus et voluntatis afferjiis et actionis effectua eat^ .
.\vant que, de passer outre, si l'on veut savoir les raisons pour lesquelles les savants hommes qui ont travaillé de nos jours à l'histoire des pélagiens, c'est-à-fJire le P. Noris, le P. Garnier et en dernier lieu les doctes Bénédictins, à la tête du tome X de leur édition des Œuvres de saint Augustin, ont cru que le concile où les huit anathématismes contre ces hérétiques ont été publiés, est le concile tenu à Carthage même en 418, sous le pape saint Zo-