LIVRE XIII. - SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE
tre chapitre : « La cupidité fait la force des Gentils : mais pour la force des chrétiens, c'est l'amour de Dieu qui la fait. Et cet amour est répandu dans nos cœurs, non point par notre libre arbitre, mais par le Saint-Esprit qui nous est donné sans qu'aucun mérite le prévienne'. — 11 ne faut donc pas attacher la grâce à l'humilité et à l'obéissance de l'homme, ou la faire suivre de là et s'y soumettre, subjungere; mais il faut croire que c'est un don de Dieu que nous soyons humbles et obéissants, parce qu'autrement ce serait démentir l'Apôtre qui dit : « Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu : Je suis ce que je suis par la grâce ^ »
Toute cette doctrine n'est établie et par saint Augustin et par ce concile qui en a transcrit les propres termes, qu'afin qu'on puisse prier chrétiennement et demander à Dieu tous les bons effets de notre bonne volonté , afin qu'après les avoir reçus de lui , nous puissions aussi lui en rendre grâces : qui est, dit saint Augustin, le parfait et véritable sacrifice du chrétien , qui pour cela est appelé le sacrifice de l'Eucharistie et d'action de grâces , et qui aussi pour cette raison commence par ces paroles : « Rendons grâces au Seigneur notre Dieu : » Gratias ayamus. Ce qui se dit, selon la remarque de saint Augustin, après avoir dit : (( Le cœur en haut, » Sursum corda! et: « Nous l'avons élevé au Seigneur, » Habemus ad Domimmi , pour faire entendre à tous les fidèles « que d'avoir le cœur en haut et élevé au Seigneur, c'est un don de Dieu^. » C'est pourquoi , continue ce Père, les fidèles n'ont pas, incontinent après, plus tôt dit ces saintes paroles et exprimé les sentiments de leur cœur, qu'on les avertit d'en rendre grâces à Dieu; à quoi ils répondent d'une même voix qu'il n'y a rien de plus raisonnable ni de plus juste, et ils donnent tous ensemble ce digne commencement â leur sacrifice.
Cet esprit dure encore et durera éternellement dans l'Eglise. Le concile de Trente n'a pas eu précisément à établir l'efficace de la grâce , puisque Luther et les autres qu'il condamnait l'outraient plutôt en niant la coopération du libre arbitre, qu'ils ne la niaient. Et toutefois ce qu'il en a dit, quoiqu'on passant, est conforme â la doctrine de saint Augustin , l'efficace de la grâce paraît principalement en trois effets : dans la conversion à la justice , dans l'accroissement de la justice, et dans la persévérance qui nous y fait demeurer jusqu'à la fin. Or le saint concile fait voir que la grâce est efficace dans ces trois états : dans la conversion à la justice : il établit cette grâce dans ces paroles de l'Ecriture : « Convertissez-nous et nous serons convertis*; » ce qui démontre l'effet inséparable de la motion qui nous convertit. '< Et c'est parla, dit le concile , que nous confessons que la grâce de Dieu nous prévient , lorsque nous nous donnons â Dieu : » Cu7n respondcmus : Couverte )ios, Domine , ad te et convertemur, Dei nos gratia prxveniri confitemur\ Dans l'augmentation ou accroissement de la justice , le même concile fait voir que ce bon effet nous est donné par la grâce , puisque nous le demandons : « C'est, dit-il, l'accroissement de cette justice que l'Eglise demande en disant :
\. Lib. II ad Dmiif., cap. xvii. — 2. Idem. cap. vi. — 3. De dono pers., XIII, — 4 Sess. vi, cap. v. — 5. Idem, vi.
Donnez-nous, Seigneur, l'augmentation de la foi , de l'espérance et de la charité'. » Pour ce qui est de la persévérance jusqu'à la fin qui est le grand don de Dieu , à cause de sa sainte liaison avec la gloire éternelle et la prédestination, le concile de Trente nous apprend que c'est un grand don de Dieu, un don si particulier que personne ne sait s'il l'aura, loin qu'il soit donné à tout le monde- ; autrement, contre le concile, on serait certain de sa prédestination. Ce don particulier est efficace sans doute et n'est rejeté de personne, puisque, comme dit saint Augustin , et la chose même le demande, tous ceux qui l'ont persévèrent*. Il y a , dit ce grand docteur, une manifeste contradiction à dire qu'on perde ce don. On peut bien avoir eu le don de continence et le perdre, puisqu'on peut cesser d'être continent. « Mais pour la persévérance jusqu'à la fin, nul ne l'a que celui qui persévère jusqu'à la fin*. » Et, continue ce saint docteur, « il ne faut pas craindre qu'après que l'homme aura persévéré jusqu'à la fin, il s'élève en lui une mauvaise volonté par où cette persévérance (qu'on suppose qu'il a eue jusqu'à la fin) lui soit ôtée. Ainsi ce don (de persévérer jusqu'à la fin) est de telle nature qu'on peut bien le mériter par ses prières , mais qu'on ne peut pas le perdre par sa mauvaise volonté^. » Car si on le perd on ne l'a pas eu , c'est donc le plus efficace de tous les dons. Et l'efficace infaillible et toutepuissante en est établie par le concile, lorsqu'il dit : « Qu'on ne peut attendre ce don que de Dieu, qui peut affermir celui qui demeure ferme , et rendre de nouveau la fermeté à celui qui est tombé. » Il démontre la puissance de Dieu , non en disant qu'il nous peut donner le pouvoir de demeurer fermes ou de nous relever après nos chutes, mais en disant qu'il a la puissance de nous rendre fermes quand nous demeurons, ou si nous tombons, de nous remettre sur nos pieds et nous tenir jusqu'à la fin en cet état : ce qui comprend l'effet même de l'actuelle persévérance , qui par conséquent est marqué comme l'effet propre et particulier de ce don. Ce don est donc efficace; ce don est propre aux élus , puisqu'il est propre à ceux qui persévèrent jusqu'à la fin dans la justice, et ceux qui tombent à la fin ne l'ont pas eu.
Ils n'ont pourtant point d'excuse de l<*ur ciiule parce que s'ils n'ont pas reçu la persévérance actuelle , on a vu qu'ils ont reçu le pouvoir de persévérer dans la justice reçue; et que pour l'acluelle persévérance, ils pouvaient encore l'obtenir, ou, comme parle saint Augustin , même la mériter par leurs prières : mais pour cela il fallait persévérer à prier, ce qu'on n'a, comme on a vu , que par un don spécial. Et ainsi, comme on a vu, pareillement on n'est sauvé que par grâce; et le salut se réduit enfin à une pure miséricorde, n'y ayant rien de plus gratuit que ce qui est donné à la prière, qui elle-mêmi^ nous est donnée par une grâce si pure et tellement grâce.
C'est donc pour cette raison que ce don de persévérer jusqu à la fin est appelé par le concile de Trente, « le grand don de Duni. Si quelqu'un croit qu'il aura cerlaiiiemeiil, d'une certitude infaillible
1. .SfM. M. rap. X. — 2. Idem. cap. xiu, c«n. 10. — 3. Ibid. — \. De dono perttv., i cl vi. — 5 Idem.
DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES
et absolue, ce grand don de persévérance jusqu'à la fin, s'il ne l'a appris par une révélation particulière : qu'il soit anaihème'. » C'est donc ici, en vérité, le grand don de Dieu et le plus grand do tous les dons en cette vie, parce qu'il a toutes les qualités d'un don et d'un grand don : il est le plus grand de tous les dons , parce qu'il est inséparablement uni à la prédestination ; encore une fois le plus grand de tous les dons, parce que c'est le plus infaillible et le seul qu'on ne reçoit jamais inutilement; enfin, et en dernier lieu, il est le plus grand de tous les dons , parce qu'il est le plus gratuit et qu'un Dieu le donne de lui-même sans aucun mérite ; ou s'il le donne au mérite de la prière persévérante, il donne premièrement par un don entièrement gratuit la prière persévérante.
Et remarquez que le concile de Trente n'a pas eu à définir expressément ce qui regardait le don de persévérance ; mais qu'ayant dû en parler par occasion pour condamner la certitude de la prédestination jointe avec la persévérance que les hérétiques enseignaient, il a dit de ce grand don ce qu'on vient de voir comme une chose reconnue pour indubitable dans toute l'Eglise , conformément aux principes de saint Augustin , qui outre tous les passages où il prouve cette vérité , a fait un li\TC exprès pour l'établir, et lui a donné pour titre : Traité du bien ou Du don de la persévérance, selon les diverses leçons de ce livre.
Une des preuves que ce Père apporte de ce don singulier de persévérance est celle-ci : « Celui qui tombe, tombe par sa volonté; et celui qui demeure ferme , demeure ferme par la volonté de Dieu; » car (comme dit l'apôtre saint Paul) il est puissant pour l'affermir. « Ce n'est donc pas lui qui s'affermit lui-même , mais Dieu : » Non ergo seipse , sed Deus^ : qui est non-seulement la conclusion, mais encore la preuve même du concile de Trente.
Et quand je parle tant de l'attachement que les conciles ont eu à la doctrine de ce saint , ce n'est pas pour dire que saint Augustin est la règle de la foi ; mais c'est pour dire qu'ayant puisé sa doctrine dans la foi commune de l'Eglise catholique , et lui ayant été donné de l'exprimer plus précisément que tous les autres docteurs, il est sur cette matière, comme l'âme de tous les conciles et le plus fidèle interprète de leurs sentiments.
Voilà ce que nous avons dans les conciles d'Afrique, dans celui d'Orange et enfin dans celui de Trente sur la grâce qui donne l'effet. Je pourrais encore ajouter à tous ces décrets du dernier le canon xxii , où il établit avec anathèmc « un secours spécial , sans lequel on ne peut persévérer dans la justice reçue et avec lequel on le peut. » Cette grâce, ce secours, ce don spécial du concile, semble insinuer le grand don de persévérance qu'on vient de voir dans ce concile. Mais comme il y a ici diverses interprétations et de grandes disputes entre les docteurs, cette discussion serait inutile en ce lieu , où je n'ai dessein de proposer que ce qui est certain dans l'Ecole, et nous détournerait trop de notre sujet.
Au reste, en considérant tant d'expresses définitions de l'Eglise, sur la grâce qui donne l'elfet,
1. ,S«**. >i, can. le. — 2. De (Umo pertev., lib. vki, n. l'J.
il ne faut pas croire qu'elle y ait été amenée par un dessein de subtilité et de curiosité, puisqu'on a vu au contraire que ce qui lui a inspiré ces définitions, c'est le dessein inspiré de Dieu par toutes ses écritures d'apprendre aux fidèles à prier, à s'humilier, à rendre grâces, en un mot, à reconnaître l'œuvre du salut comme l'œuvre de Dieu : ce qui a fait dire tant de fois à saint Augustin, aux conciles et en dernier lieu à celui de Trente , « que les mérites des fidèles sont des dons de Dieu S » parce que c'est lui qui nous donne par un secours assuré , et le désir et l'effet de la conversion et de la persévérance , à laquelle est attachée la couronne de gloire.
Par là il se voit encore pourquoi les conciles n'ont rien défini expressément sur la prédestination gratuite , encore que saint Augustin dans ce sens que nous avons établi, la mette comme de foi, parce que , comme on a vu , et comme il a été observé par saint Augustin, c'est suffisamment établir cette prédestination que de reconnaître dans le temps cette grâce de préférence que Dieu, qui prévoit , ordonne et prépare toutes ses œuvres de toute éternité , n'a pu manquer de prévoir, d'ordonner et de préparer, c'est-à-dire, de prédestiner avant tous les temps : ce qui est en termes formels et précisément cette divine prédestination que saint Augustin a tant en vue. Et ce Père l'ayant accordée avec la volonté générale et avec la grâce donnée du moins à tous les fidèles, quoique sans son dernier effet pour ceux qui périssent, il s'ensuit que cette grâce convient avec la grâce de préférence, ce qui fait tout le sujet de cette dispute.