‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 92 sur 851 · I. Cone. Flor. 'JUe. union · texte numérisé non relu

I. Cone. Flor. 'JUe. union

dois pas oublier qu'on peut aussi penser le contraire avec beaucoup de raison; car non content de no pas donner à Esaii une terre aussi abondante qu'à Jacob, Dieu lui a donné une terre pierreuse, des déserts et des montagnes stériles.

Il n'a pas seulement privé sa postérité de l'empire dont devait jouir celle de Jacob, mais encore il l'a réduite à la servitude , et l'a mise sous le joug de la race de son cadet, conformément à l'oracle de la Genèse conçu en ces termes : L'aîné sera soumis au cadet*, ce qui était dans l'ancienne loi la figure odieuse de la servitude du péché.

Les interprètes ramassent beaucoup d'autres circonstances, qui font voir qu'Esaii n'a pas été seulement moins favorisé dans sa postérité , mais encore qu'il a été traité durement, privé de l'alliance jurée à Abraham, et livré finalement à l'idolâtrie , pour accomplir la figure des réprouvés qu'il portait en sa personne. Quoi qu'il en soit, il est bien certain qu'en le regardant comme figure des réprouvés, il est justement haï de Dieu, à cause du péché, ou originel, ou actuel, qui est inséparable de cet état.

6. Réflexion sur la doctrine précédente. — Il est important de bien entendre ce personnage d'Esaii , comme figure des réprouvés; car en effet il est la figure, tant de ceux qui sont rejetés pour le seul péché originel, que de ceux qui le sont pour les péchés actuels. Les Pères du concile de Sardaigne ont sagement remarqué^ « qu'Esau, à le regarder » dans sa personne , avait été purifié du péché ori- » ginel par le sacrement de la Circoncision : mais » qu'ensuite il a persisté par la malice de son cœur » dans les sentiments d'un homme charnel, » où il était retombé.

C'est aussi pour celte raison que dans l'épitre aux Hébreux , saint Paul l'appelle « profane qui a » vendu sa primogénilure, et qui a élé réprouvé » sans avoir trouvé lieu à la pénitence , encore » qu'il demandât avec larmes la bénédiction de son » père^. »

Il n'importe pas qu'Eslius ait rapporté à Isaac, et non pas à Dieu , cette réprobation d'Esaii causée par ses démérites précédents^. Il suffit que ce soit là une image des réprouvés en la personne d'Esaû. Mais afin qu'elle soit complète, il faut encore qu'il soit l'image de ceux qui sont rejelcs pour le seul péché originel; ce qui parait dans saint Paul, lors- (ju'il remarque^, que « dès le ventre de la mère , » et avant que Jacob et Esaii fussent nés, il était » vrai qu'Esaii était né pour la servitude, et que » Dieu le haïssait comme il aimait Jacob. »

Il est donc vrai qu'Esaii, comme figure des réprouvés, est un personnage toujours odieux, en qui se trouve le péché, ou originel, ou actuel , ou tous les deux , à regarder sa réprobation dans son exécution, et dans son effet total; qui est ce que nous avions à prouver.

H. M. Simon cite trois auteurs, dont les deux premiers ne disent rien. — Voyons maintenant les autorités ([u'allèguc M. Simon : il cite Tolet, il cite Estius, il cite Salmeron , et il prétend que ces trois auteurs concourent à prendre haïr, pour moins aimerai mais d'abord il ne produit pour celte fin

1. Oenr»., XXV, 23. — 2. Cop. vu. — 3. Heh., x/i, 10, 17. — 4. Est., in lioiii., IX, 13. — 5. Rom., ix, 1! , 13. — 0. Remont ,p. 10

PREMIERE INSTRUCTION

aucun passage de Tolet. Venons donc à Estius. Il en rapporte deux endroits' : le premier, où il dit que le haïr s'entend des biens temporels , dans son origine chez le prophète Malachie , et que c'est là le sens littéral de ce prophète; ce qu'il répète dans la page suivante.

Je l'avoue , en regardant Esaù selon son personnage historique et non pas selon le personnage prophétique, comme figure des réprouvés, ainsi qu'il a été dit, et qu'Estius le reconnaît.

Mais, ajoute-t-il, Estius avoue que c'est là un sens mystique et spirituel. Je l'accorde encore , à condition qu'on reconnaîtra avec le même Estius , que ce sens mystique et spirituel, est celui que le Saint-Esprit a eu principalement en vue : ce qui est certain par saint Paul.

L'autre passage qu'il cite, est celui oîi Estius lient pour constant, « qu'il ne s'agit point par toute » la suite du discours de l'Apôtre, de cette masse » corrompue par le péché originel, dans laquelle » Esaii était compris. »

Il est vrai que ce commentateur veut une réprobation indépendante de cette masse , et uniquement dépendante de la volonté absolue de Dieu , qui permet que les réprouvés tombent dans le péché , sans autre raison que son unique bon plaisir ; mais il ne laisse pas de reconnaître , ce qui aussi est un point de foi , que la réprobation regardée dans son effet total , où la damnation est comprise , renferme le péché comme l'objet d'une juste haine et d'une juste vengeance, ainsi qu'il a été dit.

Il reconnaît même^ que la supposition « d'une » masse corrompue et damnée, selon l'exposition de » saint Augustin, a sa vérité dans le passage de l'A- » pôtre : » ce qui ne peut avoir lieu qu'à l'égard des petits enfants morts sans baptême, et qui ne sont rejetés ni haïs qu'à cause du seul péché originel : il n'en faut pas davantage pour établir notre explication.

Au reste, je ne trouve pas bien clairement dans Estius^, que le haïr de saint Paul soit un simple moins aimer : il joint au moins aimer et moins estimer, post habere, un négliger, un ne s'en soucier pas, un mépriser, un rejeter , ce qui en effet approche bien près de la haine; et s'il allègue un passage de saint Thomas qui porte que Dieu hait ceux à qui il ne veut pas donner ce grand bien qui est la vie éternelle, il faut entendre qu'il ne le veut pas, non point de la volonté générale et antécédente, mais de la volonté absolue ou même de la volonté conséquente , qui toutes deux dans leur dernière exécution présupposent le péché.

8. Sentiment de M. Simon sur Estius. — Puisque M. Simon cite Estius pour sa défense, nous le prierons de se souvenir de ce qu'il en a dit dans sa Critique'' : c'est que « ce commentateur étant Ihéolo- » gien , et ayant pris parti pour saint Augustin et » pour saint Thomas, on y trouve quelquefois plu- » tôt la théologie de ces deux grands hommes que » celle de saint Paul. » Voilà en passant, de ces traits malins où l'on connaît le caractère de M. Simon, qui d'un seul coup attaque saint Augustin , saint Thomas, et Estius même, comme opposés à saint Paul , et attaque en même temps toute la théo-

1. Remont., p. 15, 16. —2. In Rom., ix, 21.— 3. Idem, ix, 13. i. Hist. crit. du Nouv. Test., ch. xmi , p. 630.

logie, puisqu'il nous donne , selon sa coutume , la qualité de théologien, comme affaiblissant dans Estius celle de commentateur.

Quand donc il semble défendre les bons thomistes, comme Estius ^ et vouloir se conformer à leurs sentiments, on voit bien qu'il n'y a rien là de sérieux, et que toute l'utilité qu'il en veut tirer est de défendre le moins aimer des sociniens , très-éloigné du moins aimer de ces bons thomistes.

9. Doctrine de Salmeron. — Je n'aurai maintenant qu'un mot à dire de Salmeron^ : toute sa doctrine est renfermée dans cet unique passage : « Si » on prend la réprobation, comme plusieurs la » prennent, pour l'exclusion de la gloire, elle ne se » fait pas sans des démérites précédents. Mais si on » prend avec saint Thomas la prédestination pour » la volonté éternelle de donner la grâce et la » gloire , et la réprobation pour la volonté de per- » mettre le péché et de le punir, on doit assurer » que sans aucun mérite ou démérite précédent, et » par la seule volonté de Dieu , l'un est élu ou » aimé, et l'autre rejeté ou haï; mais d'une haine » ainsi appelée dans un sens métaphorique , selon » la coutume de l'Ecriture, qui dit que celui-là est » haï, à qui on préfère un autre. »

Il parait par ces paroles qu'il n'y a ici qu'à s'entendre, et qu'on est d'accord dans le fond. Si on prend la réprobation pour la permission du péché , c'est un moins aimer : si on la prend pour l'exclusion de la gloire, elle se fait pour les démérites, et c'est une haine véritable, puisque, comme dit le même auteur^ : « Dieu hait les pécheurs comme » pécheurs, conformément à cette parole, que Dieu » hait l'impie et son impiété : ce qu'il étend dans » le même lieu au péché originel , qui rend tout » homme pécheur par lui-même , et naturellement » enfant de colère , c'est-à-dire , ennemi capital de » Dieu. »

Il suit du même principe, et selon le même auteur^, que « les vaisseaux de colère dont parle » saint Paul, sont regardés par cet apôtre comme » étant dans le péché , à cause que la colère est la » volonté d'en exiger la juste vengeance.

Le même Salmeron prouve encore que l'endurcissement est la punition des péchés précédents, en sorte, dit-il'', que la dernière (et complète) réprobation jwésuppose les démérites , et par conséquent une véritable haine, ce qui est précisément notre explication.

Cessons donc de disputer des mots , et pour abréger toute la doctrine précédente, disons-en une parole; qu'unir ensemble le moins aimer avec le hdir dans la totale réprobation , c'est un sentiment catholique : mais que réduire la réprobation à un simple moins aimer sans haine , c'est un sentiment hérétique et pélagien ; puisque c'est nier la réprobation pour le seul péché originel.

10. Remarque sur le passage de saiiit Luc , xiv, 29. — Personne sans doute ne niera jamais que la haine de son père, de sa mère, et celle de sa propre vie ou de sa propre personne, ne soit figurée : mais si c'est une raison suffisante de la changer, comme a fait l'auteur dans le texte d'une version, il en

1. Remont., p. 27. — 2. Tom. xiii , disp. 27, in Rom., ix, 13. p. 610. — 3. Idem, xiii, disp. 3, p. 76. — 4. Ihid., disp. 4. — Ô.Ibid., 18, 28, p. 614, 615.

INï^TULCTlONS SIU LA VERSION DU' NOUVEAU TESTAMENT.

faudra rotranchor boaucoup d'aiUros choses : il faillira otTaoer le feu que .lésus-Christ est venu allumer sur la terre, la croix qu'il nous ordonne de porter tous les jours, et enfin tant d'autres passages, qu'il ne resterait rien dentier dans l'Evangile : mais au contraire, plus ces ligures sont fortes el expressives, plus il les faut conserver comme un monument précieux des sentiments de Jésus- Christ. Ce n'est pas assez de les retenir dans le lexle, il faut que les explications se ressentent de la force des paroles, c'est-à-dire, qu'il ne faut pas se contenter de donner à Jésus-Christ une simple préférence sur ses parents, el sur soi-même, il faut que le chrétien entende qu'il doit ici employer une espèce de violence, pour détruire à fond tout ce qui s'oppose à notre salul , en quelque endroit qu'il se trouve , fût-ce dans nous-mêmes. Saint Augustin nous en a donné l'exemple dans sa belle épitrc à Létus*. C'est ainsi que s'accomplit le précepte de l'Evangile, le royaume des deux se prend par force, et les violents l'emportent : toute courte qu'est cette réflexion , elle convaincra le traducteur de l'attentat qu'il a commis, non-seulement en changeant le texte, mais encore en alTaiblissant le sens de l'Evangile, comme je l'ai remarqué-.

V« RE.M.\RQUE. — SUR LE LATIN DE LA VULGATE. Préface de la version, p. 18.

L.\ censure a repris l'auteur de ses paroles inconsidérées sur ce sujet^; j'en ai parlé dans les Remarques sur la préface ^ L'auteur se défend contre la censure dans la Remontrance^, et prétend qu'on lui fait accuser la Vulgate dans un endroit où il la justifie : mais s'il ne voulait que jusliticr la Vulgate, pourquoi se senir de ces paroles" : « Le i latin de notre Vulgate a jeté dans l'erreur, non- » seulement quelques-uns de nos traducteurs, mais » encore quelques protestants? » Est-il permis de rejeter sur la Vulgate l'erreur de ceux qui la prennent mal par ignorance ou par malice, el n'est-ce pas délibérément vouloir faire soupçonner qu'elle est en faute? Qu'il apprenne donc à parler respectueusement d'une version si vénérable et si authentique, et qu'il cesse de la rendre suspecte par des expressions ambiguës.

vie ET DERNIÈRE REMARQUE.

Sur (roif (Treurs de M. Simon dans ses justifications ; (■mur : se croire a couvert de toute censure ... , . ! ne s'fitjit pas de la foi et des mfnirs.

i. Sentiment de l'auteur el sa plainte qu'on est trop décisif. — Nous avons déjà relevé le passage de la Remontrance, où l'auteur avoue qu'il se donne la liberté', lorsqu'il ne s'agit ni de la foi, ni des mœurs, d'interpréter l'Ecriture d'une autre manière que Ifs Pères.

Kl parce qu'il présuppose en un autre endroit do la Remontrance", que l'Eglise n'a rien décidé sur le fKjinl de l'adoration des Mages, il conclut qu'il en peut dire tout ce qu'il lui plaît.

Je ne répéterai pas ce (\\u a été dit sur ce sujet; c'est qu'il y a une tradition qui doit précéder les décisions de l'Eglise , et qui fait la loi aux inler-

1 KpUt. 35, — l lO-n. $ur l'ouv. en g^n , n. 7. — 3. Cent., p. 7. — 4. Rtm $uf ta jfTi-f , I V . pat». — .',. Remont., p. 4, (i. — «. Préf.. p J«. 1». — 7. krmr,nl., p. H. Ci-'JU.ê»wi AdUil., /. ttrm., n.t et9 — 8. Mem . p. 21.

prèles. Nous avons encore prouvé, qu'outre ce qui esl directement hérétique ou erroné , ou contre la foi, il y a ce qui l'obscurcit, ce qui l'afTaiblit dans ses preuves, ce qui la blesse dans ses conséquences, et tout cela est matière de censure. M. Simon ne veut pas entendre une vérité si conslante et si nécessaire, il s'en lient rigoureusement à la foi el aux décisions; el plût à Dieu du moins qu'il n'y donnât aucune atteinte.

Il se plaint* que , je ne sais qui , qu'il a en vue, paraît souvent trop décisif en matière de religioii. Il devait donc expliquer ce que c'est d'être trop décisif : mais il jette ce mol en l'air, sans s'expliquer, pour insinuer qu'en matière de religion , les sentiments les plus libres sont en même temps les plus favorables : c'est ce qui lui a fait mépriser tant de traditions authentiques; on est, dit-il, trop décisif: il oublie que c'est un autre défaut de ne l'être pas assez , et d'être un observateur peu exact de la tradition des Pères.

2. Deux propositions , où sont expliqués deux défauts , qu'on peut trouver dans les versions et explications de l'Ecriture , indépendamment de la foi : première proposition. — Passons outre; et sans parler davantage de ce qui regarde précisément la foi et les mœurs , montrons à M. Simon qu'il s'égare visiblement dans les deux cas que je vais marquer en deux propositions; la première, « que sans attaquer la foi et les mœurs , on est » condamnable dans la version et explication de » l'Ecriture, lorsqu'on y affecte des nouveautés et » des singularités. » Je comprends sous ces paroles des curiosités vaines et des hardiesses à introduire ses propres pensées, ou dans l'explication, ou même dans la version de l'Ecriture; car c'est là précisément se donner un air de savant aux dépens de l'Evangile, et vouloir se faire un nom dans l'Eglise, plutôt en contentant les curieux, qu'en édifiant les fidèles.

La suite de ces instructions fera paraître que l'ouvrage de M. Simon est rempli à toutes les pages de ces dangereuses affectations : j'en rapporterai un exemple qui me vient en ce moment dans l'esprit. Quand , sur ces paroles de saint Jean , xv, t. 20 : S'ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre, il allègue comme probable la version d'épier leur parole, au lieu de la garder, il n'y a rien là sans doute contre la foi ; mais l'affectation d'une traduction si bizarre et si inouïe, montre un désir de se distinguer par des nouveautés, qui scandalise le lecteur. Si l'on veut encore un autre exemple, il n'y a rien non plus contre la foi de mettre dans les Actes, VI, 7, les sacrificateurs du commun , au lieu d'un grand nombre de sacrificateurs. Mais cet endroit, bien loin d'édifier, excite le mépris d'une version téméraire, et qui veut faire la savante si mal à propos. C'en est assez, et quant à présent, je me contente d'avoir démontré que les erreurs contre la foi et les mœurs ne sont pas les seules qu'on est obligé de reprendre. Mais voici quelque chose de filus important, (|u'il faudra développer avec plus de soin.

.'{. Seconde proposition : exemple tiré de la seconde aux Corinthiens, i, 0. — « C'est un caractère » dangereux dans un interprète, d'être porté à suivre

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