SUR LA DOCTRINE ET LA CRITIQUE DE GROTIUS
1. Grotius dégoûté du calvinisme, passe après les luthériens et arminiens à l'extrémité opposée, et devient semi-pélagien. — Si j'entre aujourd'hui , comme je l'ai souvent promis, dans la discussion à fond de la doctrine et de la critique de Grotius, ce n'est pas pour accuser un si savant homme, qui paraît durant environ trente ans avoir cherché la vérité de si bonne foi , et qui aussi à la fin en était si près, qu'il y a sujet de s'étonner qu'il n'ait pas fait le dernier pas où Dieu l'attirait.
On sait les sentiments de Luther et des autres prétendus réformateurs contre le libre arbitre, et pour la fatalité qui faisait Dieu auteur du mal comme du bien. Calvin et ses sectateurs y avaient ajouté l'inamissibilité de la justice chrétienne , au miUeu des crimes les plus énormes, et la certitude infaillible dans chaque fidèle, de sa propre prédestination , en quelques crimes qu'ils pussent tomber : ce qui avait des suites si affreuses que les gens modérés de la secte ne les pouvaient supporter.
C'est par cet endroit odieux que Grotius commença à se dégoûter du calvinisme , et se rangea dans le parti des remontrants ou arminiens, dont aussi il fut la victime. Echappé des prisons de son pays, il trouva ailleurs un meilleur sort , et ne cessa de regarder le calvinisme comme une secte de gens emportés , et qui aNaient introduit dans la chrétienté sur la matière de la grâce et du libre-arbitre, non-seulement une doctrine outrée , mais encore des sentiments impies et barbares.
Quand on est une fois hors de la voie, on ne revient guère d'une erreur, qu'en se jetant dans l'extrémité opposée. Arminius, et Grotius après lui, passèrent du calvinisme au semi-pélagianisme : les luthériens avaient fait le môme pas, et les mitigations de Mélanchthon les avaient menés peu à peu , des excès de Luther contre le libre arbitre, à ceux des semi-pélagiens qui l'outraient , et renversaient l'idée de la grâce. Les arminiens poussés par les calvinistes s'unirent de ce côté-là aux luthériens; et outre leur pente naturelle vers cet affaiblissement de la doctrine chrétienne, ils furent bien aises de s'appuyer de ce parti.
2. Episcopius tourne les arminiens au socinianisme : la pente de Grotius au même parti parait dans deux lettres à Crellius qui sont rapportées. — Ils firent pis : Episcopius qui devint leur chef, les engagea dans sa tolérance , et peu à peu dans les erreurs de Socin ; en sorte qu'être arminien et socinien en ce temps-là , et jusqu'aujourd'hui , c'était à peu près la môme chose. Grotius eut des raisons particulières qui l'inclinèrent à ce sentiment. Il écrivit contre Socin, le docte traité
INSTIU'CTIONS SUR LA VERSION DU NOUVEAU TESTAMENT
do la Satisfaction tk Jésus-Christ : et Crelliu? y opposa une ré^>on>e. dont ta niodoration gagna tellement (îroliu> . quelle attira à ce chef des sociniens les deux lettres de Grotius', que Crelliiis a rendues publiques. La première . où il le remercie de sa réponse à son livre de la Satisfaction de Jésus-Christ , est écrite de Paris, du 10 mai 1031, où il lui avoue, « qu'il lui a » appris beaucoup de choses utiles et agréables, el l'a » excité par son exemple à examiner plus à fond le sens » des Ecritures : Il ajoute : Je me réjouis avec notre
■ siècle de ce qu'il s'est trouvé des hommes qui no » mettent pas tant la religion dans des controverses » subtiles, que dans la vraie correction de leurs mœurs » el dans un progrès continuel vers la sainteté. » C'était donner aux sociniens l'avantage dont ils se vantent le plus, à tort ou à droit, et qui en effet serait grand, s'il se trouvait véritable, ce que je n'ai pas ici à examiner : il conclut par ces paroles : « Ne pouvant rien « autre chose pour vous, et pour ceux que vous aimez » singulièrement , je prierai de tout mon cœur le Sei- » gneur Jésus, qu'il \ous protège, vous et les autres » qui a\ancent la piété. »
La seconde lettre n'est pas moins forte, puisqu'elle contient ces mots : « J'ai résolu de lire et relire soi- » gneusemenl vos ouvrages, à cause du fruit que j'en » ai tiré : je continue, poursuit-il , à prier Dieu de don- » ner une longue vie et tous les secours nécessaires à » vous et à vos semblables. » Cette lettre est du 20 de juin 1632. Peu s'en faut qu'il ne se range avec les sociniens; et dans la dernière lettre il semble vouloir entrer dans une espèce d'inditférence , sur les controverses qui partagent les chrétiens, qu'il insinue indéfiniment être assez légères. Et telles sont les deux lettres dont nous avons eu souvent à parler; mais qu'il a fallu rapporter ici plus au long, parce qu'elles sont un des fondements de ce discours.
3. Grotius prend l'esprit des sociniens sur lu divinité du Verbe; et M. Simon en convient. — L'effet suivit les paroles : Grotius demeura longtemps si entêté des sociniens, que non content de les suivre dans les choses indilTérentes , il en reçut encore des dogmes capitaux. Quoique en y regardant de près, le Verbe qu'il introduit dans le premier verset de l'Evangile de saint Jean, soil plutôt philosophique el platonicien, que chrétien el apostolique, on ne doit pas l'accuser d'a\oir jamais tout à fait abandonné la divinité de Jésus-Christ. M. Simon, que je nomme ici, parce (jue je n'ai presque plus rien à rapporter de ses Critiques qui ne soit tiré de ses ouvrages qui portent son nom , demeure d'accorrj», a qu'il favorise l'arianisme, ayant trop élevé le » père au-dessus du fils, comme s'il n'v avait que le » père qui fut Dieu souverain, et que le" fils lui fût in- » lérieur, même à l'égard de la divinité. Il a, continuc- » l-il , détourné et affaibli quelques passages qui éta- » blissenl la divinité de Jésus-Christ. » Un de ces passages est celui où Jésus-Christ dit, qu'il est avant Ahraham, où il explique après les sociniens qu'il est avant Abraham dans les décrets éternels de Dieu. Il y en a Ijeaucoup d'autres que je n'ai pas besoin de rapf>orler : M. .Simon en a remarqué riuolfiues-uns, et nous en avons montré d'autres', où lui-même est tombé dant celle faute qu'il reproche à Grotius. On ne peut concilier k hon sens qu'il attribue ]>ar excellence à Groliu» aver tant de mauvaises intorprélalions (ju'il reconn • -p.; écrits. S'il avait réduit ce bon sens
■ dc9 • .ndifférentcs, on le pourrait supporter: maiH c/>mme l'erreur an trouve partout dans ses Commentaires mr l'Efrilure. il faut reconnaître (ju'un auteur, qui , rY,mme Grotius, fait sur le dogme autant de chutes («a-*, a renoncé au bon sens, ou se voit forcé Ou . : que les dogmes de la foi y sont con-
1. Tom. tr.j,. ZH taa. - 2. HUi. .U$ Comm. du Xouv. T<f»t., '"'/7 **■ ^'"* O'-'*'^- lO. lOm. lur lu l'réf.,
. //, pti**., n. i rit). Hem. sur le» InUrp. du Grol.,
iraires, ou que le bon sens consiste à suivre simplement le sens humain sans s'élever au-dessus.
4. Doctrine de Grotius sur l'immortalité de l'âme, conforme à celle des sociniens. — Grotius était ébloui de ce bon sens des sociniens, lorsqu'il expliquait ce passage de l'Ecclésiaste, xii , 7, la poudre (le corps humain) retourne à la terre , et Vesiprit à Dieu qui l'a donné, par un vers d'Euripide, où il est dit, que chaque chose retourne à son principe, c'est-à-dire, le corps à la terre, et l'esprit à la matière cthérée : comme si V sether élail Dieu à Salomon même, aussi bien qu'aux stoïciens, qui l'invoquaient comme étant leur Jupiter, conformément à ce vers rapporté par Cicéron :
Aspice lioc sublime candens , Quem invocant omnes Jovcm.
Pour éclaircir ce texte de TEcclésiaste , il nous renvoie à son Commentaire sur Job, xxxiv, 4 4, et sur la Genèse, ii, 7, ce qui confirme l'erreur, puisqu'il remarque sur Job, que la vie de l'homme n'est pas plus de Dieu , que celle des animaux , et nettement sur la Genèse , que ces paroles de ce divin livre , où l'âme de l'homme est tirée du souffle divin , et d'une espèce d'inspiration , ou , si l'on veut , d'aspiration particulière , ne font rien à l'immortalité de nos âmes , non plus que le passage de l'Ecclésiaste , « à cause , dit-il , que cette » immortalité n'est pas de la première création , mais » de la seconde , » c'est-à-dire , de la régénération spirituelle : en sorte que les âmes ne sont immortelles que dans la nouvelle alliance. Ce qui aussi lui fait dire sur ces mots de Notre Seigneur, tous vivent pour lui : Luc , XX, 38, qu'Abraham, Isaac et Jacob vivent devant Dieu : par rapport à sa toute-puissance, et à cause seulement que Dieu leur peut rendre la vie , c'est-à-dire , les ressusciter : par où, d'un seul trait, il met au néant toutes les âmes , même celles des premiers et des plus saints patriarches , jusqu'à la résurrection. Telle est sa théologie née dans la lecture des poètes et des orateurs , et fortifiée de la doctrine des sociniens.
5. Témérité des critiques de Grotius sur les livres de l'Ecriture. — II n'y a point de critique plus téméraire que la sienne, puisque, selon lui le livre de Job, aussi bien que l'histoire de Judith, ne sont autre chose qu'une fiction et un roman : malgré la tradition de tous les siècles , et les témoignages exprès de l'Ecriture même , où l'exemple de Job est marqué comme tiré d'une histoire très-réelle et très-véritable.
Il faut encore l'entendre sur ces paroles de l'Ecclésiastique : J'ai invoqué le Seigneur père de mon Seigneur, Eccli., Li , 14, où il prononce souverainement, que ce père de son Seigneur est une addition des chrétiens : ce qu'il décide sans texte, sans autorité, sans témoignage, et contre tout témoignage des modernes et des anciens, des catholiques et des protestants, et néanmoins voici son oracle: Croyez, dit-il, rjue Jésus (l'Ecclésiastique) a écrit : J'ai invoqué le Seigneur mon père; et non pas le Seigneur père de mon Seigneur : comme s'il était absurde de reconnaître un Seigneur (|ui eût un père, ou qu'il n'y eût nulle mention dans les l']crilures, ou d'un être engendré devant l'aurore*, ou d'une sagesse conçue et enfantée dans le sein de Dieu avant tous les siècles^.
Grotius était modeste de son naturel : et néanmoins il lui échaj)pe partout dos décisions semblables, à cause (juo l'esprit critique rend les hommes détorminatifs , et leur fait préférer leur goût et leurs conjectures (pi'ils croient dictées par le bon sens, à toute tradition et à toute autorité.
Il suit on cela ce qu'il avait dit dans sa préface sur le livre de la Sagesse, où, ajirès avoir avoué que ce livre précède le pontificat de Simon, qui est plus ancien que les Machabées, il ne laisse pas d'assurer, « (ju'un » chrétien y a ajouté , ainsi qu'à l'Ecclésiastique , selon