LETTRE VIII
Je vous envoie pour vos étrennes un petit dessin d'un Voltaire pendant qu'il perd une partie aux échecs. Cela n'a ni force ni correction, parce que je l'ai fait à la hâte, à la lumière et au travers de grimaces qu'il fait toujours quand on veut le peindre ; mais le caractère de la figure est saisi , et c'est l'essentiel. Il vaut mieux qu'un dessin soit bien commencé que bien fini, parce qu'on commence par l'ensemble et qu'on finit par les détails.
Je continue à m'amuser ici : je suis toujours fort aimé , quoique j'y sois toujours. Vous ne sauriez vous figurer combien l'intérieur de cet homme-ci est aimable : il serait le meilleur vieillard du monde, s'il n'était point le premier des hommes : il n'a que le défaut d'être fort renfermé ; et sans cela il ne serait point aussi répandu. Il est venu hier chez lui un Anglais qui ne peut se lasser de l'entendre parler anglais, et réciter tous les poèmes de Drjden comme Pampan récite \2i Jeanne. Cet homme-là est trop grand pour être contenu dans les limites de son pays; c'est un présent que la nature a fait à toute la terre. Il a le don des langues et des in-folio; car on ne sait pas com-
ment il a eu le temps d'apprendre les unes et de
lire les autres.
J'^i peint ici une jolie petite femme de Genève, minaudière, avec un grand succès; et comme on la croyait fort difficile, tout le monde est à mes genoux pour des portraits; mais je suis fort las de ne pas vous voir au milieu des différens plaisirs que j'ai ici pour cAier aux instances qu'on me fait : j'ai beau m'amuser, vous me manquez partout; il me semble presque que tous mes plaisirs ont besoin de vous.
Adieu, madame la marquise. Il est deux heures, je meurs de sommeil, et je crois même que je vous endors par ma lettre.
VOYAGES. ti79
LETTRE IX
Vous jouez un peu le personnage ggio muto dans notre correspondance; je dirais à quelque autre qu'elle n'en est pas moins aimable : mais vous ne gagnez rien à vous faire prier ; vous avez une avarice d'esprit qui n'est point pardonnable avec vos richesses. Je vois qu'il faudra bientôt que je retourne à Lunéville pour vous aider à m'écrire. Enfin j'ai rompu le vœu que j'avais fait de ne point faire des vers chez Voltaire : il m'en a fait de si jolis, que cela est devenu pour moi une affaire de reconnaissance. Les dieux ont récompensé la pureté de mes intentions, et, pour la première fois de ma vie, j'ai fait quelques vers de suite sans être mécontent de moi *.
Souvenez- vous de moi, madame, auprès de vous et auprès du roi; dites-lui de ma part sur la nouvelle année :
De tout temps unanimement, Sire , on a eus la souhaite bonne ; Et, pour répondre au compliment, Votre majesté nous la donne.
I. Voir les vers de Vuitaire p. 49, et ceux de BoufQers p. 47 de ce vuliune.
28o VOYAGES.
Et vous , ma chère maman , comme vous valez mieux que tout ce qui m'amuse ici, pour briser tous mes liens, mandez-moi que vous êtes malade et que vous avez besoin de moi : ce sera une raison pour tout brusquer et pour revoler à vous. Mais n'allez pas vous y prendre grossièrement, parce que je serai obligé de montrer votre lettre.
VOYAGES. a8i
LETTRE