DE M. DE BOUFFLERS
LE 9 DÉCEMBRE I-jSS*.
Messieurs ,
Je parcourais naguère ces plages désolées dont le premier aspect offre l'emblème et la preuve de l'esprit inculte de leurs habitans. J'aimais à pénétrer dans ces pays si peu connus, si mal observés, où la main de la nature a tout fait , où la main de l'homme n'a rien changé ; j'y conversais avec ces hommes simples , qui, réduits aux seuls besoins physiques, bornés à des notions pour ainsi dire animales, ignorant jusqu'aux noms d'arts et de sciences, paraissent condamnés à des ténèbres éternelles. Hélas! jusqu'à présent ils n'ont point reçu de nous le bienfait que l'obscurité doit attendre de la lumière ; notre cupidité s'est fait une
I. Il y avait été élu à la place de M. de Montazet, archevêque de Lyon.
étude barbare d'ajouter encore à leurs erreurs. Vainqueurs de l'Océan ( c'est le nom qu'ils nous donnent), vainqueurs, dis-je, de cet Océan qui les séparait de nous ,* possesseurs de richesses qui leur étaient inconnues , distributeurs avares de mille dons perfides , nous leur sommes apparus comme des dieux, mais comme des dieux malfaisans qui viennent exiger des victimes humaines. Voilà les hommes que je quitte; et je me trouve au milieu de ceux dont les plus éclairés attendent et reçoivent à chaque instant de nouvelles lumières, de ceux à qui la pensée doit ses plus riches trésors et ses plus brillantes conquêtes. J'ai vu jusqu'où l'esprit humain peut tomber, je vois jusqu'où il peut s'élever ; j'ai vu ce que la nature avait fait de l'homme , je vois ce que l'homme a fait de la nature. Dans ces brûlantes régions , la faible étincelle de raison que chaque homme reçut en naissant ne sert qu'à lui seul ; elle suffit à peine à le conduire, pendant le cours d'une vie oisive, dans le cercle étroit de ses besoins, et s'éteint avec lui sans laisser aucune trace. Dans nos climats au contraire , où l'art d'écrire et l'impression transmettent les idées à l'absence et à l'avenir, l'esprit d'un homme peut appartenir à tous, et celui de tous à chacun. Riches en naissant du bien de nos ancêtres et de celui de nos frères , nous partons du point où les autres sont parvenus; et toujours une nouvelle ambition , toujours de nou-
velles entreprises , toujours de nouveaux secours accroissent notre domaine.
C'est à vos travaux, messieurs , qu'il appartient surtout d'étendre et d'assurer la ^oire 'du génie en fixant le destin de notre langue, en la garantissant des caprices des peuples et des vicissitudes des temps , en lui conservant avec la pureté qu'elle doit à vos savantes observations cette clarté naïve où se retrace encore la franchise de nos ancêtres. De tels soins vous furent confiés par un grand ministre , qui, sourd aux murmures de son siècle , briguait l'admiration des siècles à venir, et qui voulut, en éternisant notre langue, éterniser son nom. Pour un aussi grand dessein, il fallait donner des lois à la pensée , qui de sa nature est libre, et les faire suivre à la postérité, qui n'a point de maître. Ambitieux de ce nouveau triomphe , il se servit d'un nouveau moyen : il recourut à cette opinion générale qu'il avait si souvent bravée, et conçut l'idée d'un tribunal qui, pour régler cette opinion dans tout ce qui tient au langage , la consulterait ; qui, en écoutant le public, s'en ferait écouter, et qui soigneux, dans ce tumulte de \^ix discordantes et mal articulées , de compter les avis, de les peser, et surtout de les rédiger , saurait opposer la plus saine partie de la multitude à la multitude même, 1» maîtriser par le raisonnement , et lui dicter des arrêts qu'ellemême aurait prononcés.
Les vues de Richelieu furent secondées après lui par les soins d'un célèbre magistrat, dont le nom vous est cher à plus d'un titre, et par la constante protection de ce monarque qui montra pendant si long-temps à l'Europe étonnée un front digne de toutes les couronnes, avec une ame supérieure à toutes les fortunes. Il appartenait à de telles mains de donner une impulsion durable. La langue française , épurée , enrichie et soumise à des principes fixés par la raison générale et à des règles tirées de sa propre organisation , devient non-seulement commune à tout le rovaume, mais familière à toute l'Europe, et ne sentira plus que les bienfaits du temps au lieu de ses outrages. Par une conséquence naturelle, le talent, livré autrefois à ses propres caprices, suivit le sort de la langue , et reçut des lois ; et le génie lui-même , semblable à Phaéton , mieux instruit par son père , apprit que , dans la région inaccessible où il aime à s'égarer, il est encore des écueils qu'il doit éviter. Désormais l'un éclairé dans sa marche , et l'autre averti dans son vol , n'ont plus rien à redouter du retour de la confusion et de la barbarie ; et ce que }§s utiles inventeurs de l'imprimerie avaient fait pour étendre et pour conserver les productions de l'esprit humain , voti"© immortel fondateur l'a renouvelé dans un ordre plus sublime, pour étendre et pour assurer à jamais l'empire du bon goût et de la saine critique.
A L'ACADÉME FRANÇAISE. SSg
Telle est , messieurs , la sublime tâche qui fut confiée à de si dignes mains. Et quelles sont mes forces pour les joindre aux vôtres, pour. suivre vos pas dans une carrière que vous aplanissez , il est vrai, mais que vous étendez à toute heure? Quoi qu'il en soit, ce n'est pas ici pour moi l'instant d'être modeste; peut-être même serais-je moins fier de tout mériter que de tout rapporter à la tendresse, et sans douté à la prévention de celui ' qui m'a fait espérer votre suffrage. Je ne feindrai donc point d'accuser un choix que vous pourriez être embarrassés de justifier; il est fait, et j'en jouis. Si vos talens, si vos travaux , si vos triomphes vous ont ouvert les portes de ce temple, j'avais des droits aussi , moins éclatans sans doute, mais plus chers à mon cœur; parent, ami de plusieurs d'entre vous, compatriote des uns , condisciple des autres , disciple de tous , que manque-t-il à mes titres? Qui de vous entra dans ces lieux sous de plus heureux auspices? C'est l'amitié , c'est la commune bienveillance qui m'ont admis d'une voix unanime ; et ce que chacun de vous n'a dû qu'à lui seul, c'est à chacun de vous que je le dois.
Cependant , au milieu des transports d'une si douce et si juste reconnaissance , j'éprouve un remords secret en tardant à payer le tribut que
I M. le maréchal de Beauveau.
34o DISCOURS DE RÉCEPTION
réclame la mémoire d'un prédécesseur si difficile à remplacer. Vous ne le savez que trop, messieurs, et l'attendrissement de plusieurs d'entre vous atteste encore qu'à cette place même vous avez autrefois vu dans cette assemblée M. de Montazet, archevêque de Lyon. Ici, messieurs, le rang, les dignités et les titres s'évanouissent, on n'y voit que le mérite ; et parmi vous il n'en est point qui n'y trouve' son avantage. Je ne parlerai donc point d'une race privilégiée où les talens et les succès en tous genres ont toujours été le premier et le commun apanage. Je pourrais citer à cette occasion un frère de M. l'archevêque de Lyon , qui , dans ce moment , le pleure au fond d'une retraite où il a porté des vertus dont il a paru orné dès ses premiers ans , et des agrémens qui embelliront encore ses derniers jours ; et cet autre frère enlevé trop tôt à l'espoir de l'armée et à l'amour de deux grandes nations qu'il servit également, ce brillant Français dont les talens distingués et la noble valeur trouveraient encore pour garant dans cette assemblée l'ennemi le plus à craindre et l'approbateur le plus à désirer ^
Mais c'est M. l'archevêque de Lyon que je dois peindre, et l'on n'aura qu'une esquisse de cet homme vraiment rare , en qui tant de qualités et de vertus différentes , et presque opposées , sem-