ÉPITRE A VOLTAIRE
Je fus dans mon printemps guidé par la folie , Dupe de mes désirs et bourreau de mes sens;
Mais, s'il en était encor temps,
Je voudrais bien changer de vie.
Soyez mon directeur, donnez-moi vos avis;
Convertissez-moi, je vous prie :
Vous en avez tant pervertis!
Sur mes fautes je suis sincère , Et j'aime presque autant les dire que les faire.
Je demande grâce aux amours :
Vingt beautés à-la-fois trahies ,
Et toutes assez bien servies, Enbeauxmomens, hélas ! ont changé mes beaux jours.
Taimais alors toutes les femmes :
Toujours brûlé de feux nouveaux, Je prétendais d'Hercule égaler les travaux ,
Et sans cesse auprès de ces dames Etre l'heureux rival de cent heureux rivaux. Je regrette aujourd'hui mes petits madrigaux. Je regrette les airs que j'ai faits pour les belles ,
Je regrette vingt bons chevaux •
Que , courant par monts et par vaux ,
J'ai, comme moi, crevés pour elles ;
Et je regrette encor bien plus
Ces utiles momens qu'en courant j'ai perdus.
Les neuf Muses ne suivent guère Ceux qui suivent l'Amour. Dans ce métier galant , Le corps est bientôt vieux, l'esprit long-temps enfant; Mon esprit et mon corps , chacun pour son affaire ,
Viennent chez vous , sans compliment , L'esprit pour se former, le corps pour se refaire. Je viens dans ce château voir mon oncle et mon père.
Jadis les chevaliers errans , Sur terre après avoir long-temps cherché fortune,
Allaient retrouver dans la lune
Un petit flacon de bon sens :
Moi , je vous en demande une bouteille entière ;
Car Dieu mit en dépôt chez vous L'esprit dont il priva tous les sots de la terre , Et toute la raison qui manque à tous les fous.