REPONSE DE BOUFFLERS
Ceci est moins une réponse à vous, Monsieur, qu'à ces dames, s'il y en a encore aux yeux de qui je ne sois point justifié. Vous avez bien parlé pour elles : il manque une rime à vos vers; mais ce serait être trop exigeant de ne pas se contenter de l'esprit, du sentiment et de la grâce que vous y avez répandus. Quelque mal que vous y disiez de mon caractère et de mon tempérament, je les trouve assez jolis comme ils sont ; et quelque méchant que vous me disiez, il ne m'en est pas venu à l'esprit rien de méchant à vous dire. Je ne me défends pas même là-dessus, parce que mes amis suffisent pour me justifier; je ne réponds qu'au reproche que vous me faites, de n'avoir jamais aimé.
Je le connais trop bien ce dangereux amour ; Dès mes plus jeunes ans il reçut mon hommage, Il n'est le plus souvent que l'ouvrage d'un jour , Mais un jour ne peut pas détruire son ouvrage.
I Cette pièce n avait été qu'incomplètement recueillie; les deux épîtres de M. de Choiseul ne l'avaient jamais été.
J'ai goûté ses douceurs et j'ai senti ses coups; Je sais qu'il se nourrit de plaisirs et de larmes.
Vous ne connaissez que ses charmes;
Ah ! je le connais mieux que vous.
Las des mépris, des inconstances, Dont ftirent payés tous mes soins.
Je cherchai d'autres jouissances , Moins pures, il est vrai, mais qui me coûtaient moins.
J'eus recours, je l'avoue, à ces beautés faciles Qui veulent de l'argent, et non pas des soupirs : Elles ont essuyé, courtisanes habiles.
Les larmes de l'amour par la main des plaisirs.
A l'amant qui leur plaît ces belles, Pour n'en point violer, ne font pas de serméns : Que de femmes , hélas ! devraient faire comme elles ,
Pour ne point tromper leurs amans!
Voilà les vingt beautés que j'ai si bien trahies,
Et qui me l'ont si bien rendu;
Voilà les Iris, les Silvies, Au nom de qui , Choiseul , vous m'avez répondu.
Soyez leur chevalier; elles doivent vous rendre
Bien des faveurs pour ce bienfait ; Mais elles trouveront que vous auriez mieux fait De les bien attaquer que de mal les défendre.
Mais un si grand honneur surpasse Le pouvoir des faibles humains :
On ne sert le dieu du Parnasse Qu'aux dépens du dieu des jardins.
Effectivement, l'emploi de chevaliers des C... ne vous convient pas ; à peine pourriez-vous être celui des honnêtes femmes ; car , vous avez beau dire, vous êtes encore moins céladon que moi. Je crois que vos vers sont une embuscade dans laquelle quelques-unes donneront; je vous souhaite, en ce cas, autant de talent pour l'amour que pour la poésie.