I. Voir ci-après page x\iij
ÉÇITRE DE DUCIS
A BOUFFLERS
RouFFLERS, en ladmiran^, j'ai lu la noble ëpitre Où ta tendre amitié m'accorde un si haut titre. La grâce , la laison , l'esprit , le sentiment , Y coulent, en beaux vers, dans un accord charmant. Au sympathique attrait quand le cœur s'abandonne , 11 prend sans trop compter ce que le cœur lui donne; Mais quand l'envie en deuil , qui craint tant d'applaudir, Voit si bien nos défauts, et sait les agrandir, Souffrons que simple et bonne , en se trompant sincère , S'il est du bien dans nous, l'amitié l'exagère.
I. Cette pièce ser>-ait de réponse à une épitre adressée par Boufflers à Ducis, et qui n'a pas été conàervée.
Celle de Ducis a été lue à la séance publique de Tlnstitut, le 24 a\Til 1816, par M. Carapeooo, qui fit précéder cette lecture de ces mots :
« L'impression que j'éprouve , au moment de lire ces vers tracés par une main respectable et chère , sera sans doute partagée de tous ceux qui vont les entendre. Eh ! qui pourrait se défendre du sentiment le plus douloureux , en songeant que le poète éloquent qui les écrivit, et l'ingénJeux académicien qui les inspira, sont tous deux disparus du milieu de nous dans un espace de temps si court ; que naguère encore l'un et l'autre donnaient entre eux l'exemple de ces douces relations où l'amitié s'embellit du commerce des Muses ; que tous deux enfin , par leur esprit, leurs ta- K'iis si divers, auraient pu, aujourd'hui même, contribuer si noblement à l'éclat de cette solennité!
« L'hommag«> que M. Ducis recevra de la bouche de son succcesseur.
xxiv ÉPITRE DE DIJCIS
Prodigue tic bons mots , to» esprit enjoué ' Sur les roses du Piiide en naissant s'est joué. Un sylphe , de ton front caressé par ses ailes , Fit jaillir la saillie en vives étincelles. Apollon m'a conté qu'Amour et les neuf Sœurs T'éveillaient par leurs chants, t'endormaient sur les iKurs ; Tu fus, dès ton berceau, l'objet de leur tendresse; Et leurs folâtres jeux t'environnaient sans cesse.
vMais bientôt à leur cour par Hamilton conduit , De sa main dans leur temple en secret introduit, Ton talent y puisa dans les sources antiques; Tu manias la lyre et les pipeaux rustiques, Et joignis l'agréable et l'utile en tes vers , Des vergers des neuf Sœurs fruits heureux et divers. Aussi, quand le printemps, ranimant nos bocages, De nids et de concerts a peuplé leurs feuillages; Quand ton œil , s'égarant sur la campagne en fleurs , Voit l'épi se gonfler, la vigne fondre en pleurs, A ta maison des champs tu cours marquer ta place.
M. de Boufflers ne Ta point encore obtenu , et ce retard , sans être un sujet de reproche pour personne, devient un motif de regret pour l'Académie. Elle a donc cherché à se dédommager elle-même, eu «consacrant sa première séance à la lecture d'une épître en vers , adressée par Ducis à M. de Boufflers, il y a quinze mois au plus. Dans ce morceau de peu d'étendue, l'auteur A'OEdipe chez Admètc semble s'être plu à louer eu M. do Boufflers les dons brillans d'un esprit aimable et cultivé, et les qualités plus solides d'un caractère digne de regrets.
« Que l'ombre de M. de Boufflers recueille au moins eu ce jour le tribut d'éloges qui ne lui est plus décerné, hélas! que par une autre ombre! »
A BOUFFLERS. xxv
Là, tu preuds ton Ovide, ou relis ton Horace; Horace, humble, élevé, charmant, fêté toujours; Ce sage en négligé, qui chanta les amours, I^^ vin , les fleurs, la table; et , sans perdre un souri^e, Eut toujours pour la mort une corde à sa lyre. « A peu de frais, dit-il, amis, vivons contens. « 11 faut si peu pour Thomme , et pour si peu de temps ! « Regardez ce cyprès : pourquoi , sur le rivage , « Tant de vivres, d'apprêts, pour deux j ours de vo vage?"
Mais le pins violent , le premier de nos vœux ,
Ce n'est pas le bonheur, c'est de paraître heureux.
La sotte vanité, voilà notre misère.
Nous voulons tous briller dans notre fourmilière :
Toi , ce bien des mortels , ce bonheur précieux ,
Tu l'as mis dans ton cœur, et non pas dans leurs yeux.
Quant à nos vers , laissons le temps sur le Parnasse
Leur marquer, connne à tout, leur véritable place.
Ce vieillard juge à froid de ce que nous valons.
Il met dans son creuset nos fastueux galons ;
En sépare l'or pur ; le faux , il le réjette.
Il compte , pèse , écrit , paie à chacun sa dette ;
A Pradon, peu de chose; à Racine, beaucoup ;
Des monts d'or à Molière ; aux Cotins, rien du tout : :*
MEiis il faut de sa part que chacun se contente.
Heureux de sa raison qui suit toujoui'S la pente; Qui, sans chercher au loin un bonheur hasardé,
xxvj ÉPITRE DE DUCIS
S'est avec son destin sans peine acconiniodé ; Craignant, désirant peu, modeste, sans système, Sachant trouver tout fait son bonheur en soi-même , Ami des champs, de l'ordre, et de la simple foi! Qui connaît l'homme à fond aime à rester chez soi. Qu'à son gré la fortune ou le cherche , ou l'évite , Ce qu'il veut , c'est la paix , le sommeil dans son gîte , C'est qu'il n'ait point la ruse à craindre à tout moment, Ni du mensonge en face à subir le tourment. Partout, sur le bonheur, hélas! que d'imposture! ** Faut-il, pour être heureux, se mettre à la torture? Oh! qu'il est d'ennuyés, d'ennuyeux innocens! Et sous un front serein que de cœurs gémissans ! Ce qui nous suit partout , c'est notre caractère. Tel ne vit qu'isolé, qui se croit solitaire.
Aux champs j'ai désiré , Boufflers , te voir chez toi. Soldini , mon voisin , sur la route avec moi , (Chacun de nous n'ayant que l'autre pour escorte) M'offre un bras, m'accompagne , et me quitte à la porte. Il remontait tout seul le val de Feuillancour; Mais tu cours après lui ; tous deux en ton séjour Nous rentrons ; nous trouvons les trésors de Pomoue. Bacchus d'un jus nouveau voyait fumer sa tonne. Ta compagne était là, rangeant ses fruits, ses fleurs. La santé la parait des plus vives couleurs. A grands traits sur ton front brillait la paix écrite ; Voilà, dis-je, à ce signe, un véritable ermite! Il rêve ou fait des vers , content, près de son feu.
A BOUFFLERS. xxvij
Le conjugal amour ici n'est point un jeu. Les livres n'y sont pas une vaine parure. Ici d'aise et de luxe abonde la nature. Mais la table a paru : notre appétit joyeux Y savoure des mets , un vin délicieux ; *
Le dessert nous enchante; et Soldini dévore Un muscat parfumé dont il me parle encore. *j^
Viennent les mots heureux, les entretiens charmans , Où les heures pour nous se changeaient en momens; IjCS récits du passé; ces faits que la mémoire Conserve en son dépôt pour les rendre à l'histoire; Ces coups brusques du sort, ces traits frappans des cours, Dont la noble fermière animait ses discours.
Mais déjà sur l'airain le temps frappe six heures. Nous allons donc quitter ces heureuses demeures , Cher Soldini, partons. «Non, non, vous resterez. « Votre feu luit déjà, vos lits sont préparés; « Ecoutez : d'un vent sourd tout le vallon résonne. » Nous gagnons notre couche à ce bruit monotone. Les pavots sont doublés. D'un bon sommeil muni. Nous voyant le matin : « O mon cher Soldini , | a Lui dis-je, mon conseil , mon camarade ermite, « Prions qu ici de Dieu la paix toujours habite ! »
Nous déjeunons bientôt , charmés avec raison D'un lait crémeux et chaud, fourni par la maison. Après avoir gémi du départ qui s'approche.
xxviij ÉPIÏRE A BOUFFLERS.
Ues fruits de l'espalier senti gonfler ma poche,
Remercié surtout nos hôtes généreux,
Jeté l'œil sur le temps, pèlerins vigoureux.
Nous quittons à regret la retraite d'un sage,
Né Boufïlers , mais bon homme , autrefois plus volage ,
Brillant , prêt au plaisir , riche en vrais impromptu ,
Raillant sans amertume, et jamais la vertu,
Ue nos légèretés hypocrite adorable ;
Aujourd'hui vif encor, facile à vivre, aimable.
Ami sûr, philosophe, et poète, et fermier,
Mari tendre et fidèle , et Bouflflers tout entier.