‹ Œuvres complètes de Boufflers (volume 2)Chapitre 6 sur 134 · EPITRE · texte numérisé non relu

EPITRE

Par votre ordre, belle Éliante, Je vais du léger Hamilton , Avec une voix moins brillante, Essayer de prendre le ton.

Il avait une douce lyre Dont il jouait adroitement, Même au milieu de son délire :

Moi , je n'ai qu'un sistre allemand ; Et les sons aigres que j'en tire Ne peuvent, à ce que je crois.

Bien accompagner que ma voix.

Mais , sans m'arrêter davantage , Je vais vous raconter comment Aline , auprès de son village , Troqua, dans un vallon charmant, Son innocence et son laitage Contre un joli petit enfant.

Vous, en pareille circonstance.

Voici ce que vous auriez fait :

Vous auriez mangé votre lait , Et conservé votre innocence.

Aline, de cet enfant-là, Dont le hasard m'avait fait père, Fit à ses parens un mystère, Mais sa taille à la fin parla ; Sa mère môme apprit par-là Qu'elle serait trop tôt grand'mère.

J'ai remarqué que les parens Ont tous un singulier caprice :

Ils veulent qu'on les avertisse Avant de faire des enfans; Mais il est rare qu'on le puisse.

Mon Aline n'avertit pas, Faute d'avoir prévu le cas.

La maudite mère en furie Donne cent coups à ma beauté; Son doux visage est souffleté , Sa gorge d'albâtre est meurtrie ; Et, pour comble de cruauté.

Mon brutal beau-père irrité Chasse à jamais de sa patrie Aline et ma postérité.

Cependant, malgré ce tapage, Pour Aline rassurez -vous; Le ciel est toujours assez doux Pour la beauté qui n'est pas sage ; Et jamais un joli visage Ne fut, dit-on, mangé des loups.

D'Aline une ville inconnue Reçut un petit citoyen :

ALINE. Partout elle fut bien reçue; Elle ne manqua plus de rien; Et des gens, qui depuis l'ont vue, M'ont dit qu'elle se portait bien.

Je m'abandonne à vous, ma plume; jusqu'ici mon esprit vous a conduite , conduisez aujourd'hui mon esprit, et commandez à votre maitre.

Le sultan des mille et une nuits interrogeait Dinarzade ; le géant Moulineau, son bélier; et on contait des histoires : contez-m'en aussi quelqu'une que je ne sache pas. Il m'est égal que vous commenciez par le milieu ou par la fin.

Pour vous, mes lecteurs, je vous avertis d'avance que c'est pour mon plaisir, et non pour le vôtre, que j'écris. Vous êtes entourés d'amis, de maîtresses et d'amans ; vous n'avez que faire de moi pour vous amuser; mais moi je suis seul, et je voudrais bien me tenir bonne compagnie moimême.

Arlequin, en pareil cas, appelle Marc-Aurèle, imper ator romain , à son secours pour s'endormir : moi j'appelle la Reine de Golcowde pour me réveiller.

J'étais dans un âge où un univers nouveau se déploie à des organes à peine développés ; où de nouveaux rapports nous lient aux êtres qui nous environnent; où des sens plus attentifs, où une

imagination plus ardente nous fait trouver de plus vrais plaisirs dans de plus douces illusions ; j'avais quinze ans, en un mot, et j'étais loin de mon gouverneur , sur un grand cheval anglais , à la queue de vingt chiens courans qui chassaient un vieux sanglier : jugez si j'étais heureux. Au bout de quatre heures, les chiens tombèrent en défaut et moi aussi. Je perdis la chasse. Après avoir long-temps couru à toute bride, mon cheval était hors d'haleine; je descendis. Nous nous roulâmes tous deux sur l'herbe , ensuite il se mit à brouter, et moi à déjeuner.

Je déjeunais avec du pain et une perdrix froide , dans un vallon riant, formé par deux coteaux couronnés d'arbres verts : une échappée de vue offrait à mes yeux un hameau bâti sur la pente d'une colline éloignée, dont une vaste plaine, couverte de riches moissons et d'agréables vergers , me séparait.

L'air était pur et le ciel serein , la terre encore brillante des perles de la rosée ; et le soleil , à peine au tiers de sa course , ne lançait encore que des feux tempérés , qu'un doux zéphir modérait par son haleine.

Où sont - ils ces amateurs de la nature qui savent si bien jouir d'un beau temps et d'un joli paysage! c'est pour eux que je parle; car pour moi, j'étais alors moins occupé de cet objet que d'une paysanne en corset et en cotillon blanc ,

que je voyais venir de loin avec un pot au lait sur la tête. Je la vis avec un secret plaisir passer sur une planche qui servait de pont au ruisseau , et suivre un sentier qui devait conduire ses pas auprès de l'endroit où j'étais assis. En approchant, elle me parut d'une grande fraîcheur; et, sans rien concevoir de ce qui se passait au-dedans de moi, je me levai pour aller à sa rencontre. Chaque pas que je faisais l'embellissait à mes yeux , et bientôt j'eus regret à tous ceux que j'aurais pu faire pour la voir plus tôt. La Géorgie et la Circassie ne produisent que des monstres en comparaison de ma petite laitière , et jamais une créature aussi parfaite n'avait orné l'univers. Ne sachant quel compliment lui faire pour entrer en conversation avec elle, je lui demandai à boire un peu de son lait pour me rafraîchir. Je lui fis ensuite quelques questions sur son village, sur sa famille, sur l'âge qu'elle avait. Elle répondit à tout avec la simplicité de son âge ; et comme elle avait une fort jolie bouche, je lui trouvai beaucoup d'esprit. Je sus qu'elle était du hameau voisin , et qu'elle s'appelait Aline. Ma chère Aline, lui dis-je, je voudrais bien être votre frère (ce n'est pas cela que je voulais dire) : et moi je voudrais bien être votre sœur, me répondit- elle. Ah! je vous aime pour le moins autant que si vous l'étiez, ajoutaije en l'embrassant. Aline voulut se défendre de mes caresses; et, dans les efforts quelle fit, son

lo AUNE,

pot tomba, et son lait coula à grands flots dans le sentier. Elle se mit à pleurer; et, se dégageant brusquement de mes bras, elle ramassa son pot et voulut se sauver. Mais en courant son pied glissa sur la voie lactée , elle tomba à la renverse ; je volai à son secours, mais inutilement; une puissance plus forte que moi m'empêcha de la relever, et m'entraîna dans sa chute... J'avais quinze ans, et Aline quatorze : c'était à cet âge et dans ce lieu que l'Amour nous attendait pour nous donner ses premières leçons. Mon bonheur fut d'abord troublé par les pleurs d'Aline; mais bientôt sa douleur fit place à la volupté , elle lui fit aussi verser des larmes. Et quelles larmes! C(î fut alors que je connus vraiment le plaisir, et le plaisir plus grand d'en donner à ce qu'on aime.

Le temps, qui semblait avoir cessé d'existeipour nous, suivait sa marche pour le reste de la nature ; et le soleil , incliné vers l'horizon , rappelait les bergers à leurs cabanes, et les troupeaux à leurs étables : l'air retentissait du son des cornemuses et des chants des travailleurs qui retournaient au repos. Il est temps que je m'en aille, dit Aline, car ma mère me battrait. Je respectais encore ma mère dans ce temps -là : je n'eus pas l'esprit de la désabuser du respect qu'elle avait pour la sienne. J'ai perdu mon lait et mon honneur, ajouta-t-elle , mais je vous le pardonne. Allez, lui dis-je, vous êtes plus blanche que votre

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