II. no
3o6 TRADUCTIONS.
THÉSÉE
N'omets aucun détail; peins-moi tout ce que tu as vu.
l'exprès.
Ah ! mes yeux voient encore cette tête hideuse , colorée d'un vert livide, qui s'élève au-dessus d'un cou bleuâtre ; je vois ce front marqué de taches obscures, ces oreilles mobiles, ces cornes effroyables dont la couleur changeante convient à la fois aux chefs des troupeaux et aux habitans de l'onde : ses larges naseaux s'ouvrent et se referment avec un horrible ronflement; une huile épaisse semble dégoutter de son large poitrail, ses vastes flancs sont teints d'une couleur fauve, et son corps est terminé par une queue énorme, semblable à celles des baleines qui dans les mers lointaines soulèvent et submergent les vaisseaux. A cet aspect la terre a tremblé ; les troupeaux se dispersent , les bergers épouvantés ne songent point à les suivre ; les animaux des forêts sortent de leurs retraites; les chasseurs eux-mêmes restent glacés d'effroi ; le seul Hippolyte n'est point ému; sa main retient ses chevaux effrayés, et sa voix les encourage. Vous connaissez le chemin d'Argos , sur le sommet des collines escarpées dont la mer bat le pied. C'est là que le monstre s'arrête et semble s'apprêter au combat : dès qu'il a repris haleine et qu'il s'est assuré de ses forces,
il avance rapidement, effleurant à peine la terre de ses pas , et se présente menaçant aux coursiers effrayés. Votre fils, sans pâlir, se lève, et d'une voix de tonnerre : Ne crois point, dit-il, étonner mon courage; des monstres n'épouvanteront point le fils de Thésée. A l'instant les chevaux indociles entraînent le char loin de la route, et volent où l'effroi les emporte. Tel qu'un pilote au fort de la tempête manœuvre pour soutenir son vaisseau contre les vents , et oppose les ruses de l'art à la furie des flots, tel le héros gouverne toujours ses chevaux emportés. Tantôt il les retient, tantôt il les frappe; le monstre infatigable les suit toujours, tantôt courant à côté du char, tantôt le devançant, et revenant par un circuit s'offrir à sa rencontre. La fuite devient inutile : l'animal furieux s'élance à la tète des chevaux, ouvrant une gueule effroyable : les coursiers oublient et leur maître et leur frein; ils s'agitent, se débats tent, se cabrent, et renversent le char : Hippolyte tombe; dans sa chute les rênes se nouent autour de son corps et le retiennent : plus il fait d'efforts, plus les nœuds se serrent; les coursiers sentent le char vide; ils ne connaissent plus la main qui les régissait, et fuient au hasard. Tels les chevaux du jour , indignés d'être conduits par un autre que Phébus, précipitèrent Phaéton du haut des cieux. Déjà les champs sont rougis du sang d'Hippolyte ; sa tête brisée frappe et retentit contre les rochers ;
3o8 TRADUCTIONS,
sa chevelure reste dans les chardons et dans les ronces; les cailloux aigus déchirent son beau visage ; ses charmes malheureux disparaissent ; le rapide essieu brise ses membres mourans; enfin sa poitrine s'enfonce sur les éclats d'une souche à demi brûlée. Le char s'arrête un instant, et les chevaux, faisant un nouvel effort, entraînent et brisent le corps de leur maître ; les buissons et les épines achèvent de le déchirer ; à chaque obstacle nouveau il reste une partie d'Hippolyte. Ses tristes esclaves errent dans les champs ; aidés de ses chiens fidèles, ils suivent la longue trace du sang, et recherchent ses précieux restes; mais leurs pitoyables soins n'ont pu tout rassembler. O fatale beauté! le voilà ce brillant collègue, ce digne héritier de son auguste père, qui naguère semblait l'astre de cet empire : aujourd'hui ses membres épars ne seront pas même tous réunis sur son bûcher, et une partie d'Hippolyte manquera dans son tombeau.
THÉSÉE
O puissante nature! le courroux d'un père ne saurait briser tes noeuds ; j'ai demandé la mort du coupable, et je le pleure.
l'exprès.
On ne doit point s'affliger de ce qu'on a voulu.
THÉSÉE
Ehl le comble du malheur est pour moi d'avoir été contraint à le vouloir.
l'exprès.
Si votre haine dure encore , pourquoi ces larmes?
THÉSÉE
Je pleure son meurtre, et non sa perte.