‹ Œuvres complètes de BoufflersChapitre 6 sur 44 · AU! SI · texte numérisé non relu

AU! SI

Voyez, ne dirait-on pas? — Oh! c'est vrai, dit Martine ; il n'y a d'aucune chose comme ça qu'on dit d'abord, et où ce qu'on ne pense qu'après; ce n'est pas que ra ne serait bien joH, dà.... — Pardonnez-lui, M. le comte, reprend la comtesse; c'est une si bonne fille , et qui s'est tant dépêchée de vous aimer ; mais que signifie cette calèche?— Je vais vous l'expliquer : je me suis déjà vanté auprès de vous de ma nouvelle charge. — Laquelle, s'il vous plaît? — Celle de bourguemestre. — Ah! le bon homme , je n'y pense pas sans reconnaissance, et je serais vraiment fâchée de partir sans le voir. — Il ne tient qu'à vous. — Je lui sais si bon gré de sa passion soudaine pour vous ; elle me met à mon aise ; mais cette calèche. — Sachez donc qu'en sa qualité d'homme de confiance et honoré de l'intimité du seigneur d'ici, il commande en souverain dans un château que vous voyez de vos fenêtres, à une demi-lieue d'ici , au-dessous de la grande avenue. — Eh bien ! quel acte de souveraineté a-t-il fait? — Il a mis château, jardin, parc, forêt, domestiques, voitures, chevaux, garde-chasses, chiens de chasse, fusils, que sais-je, tout à ma disposition pour être mise à la vôtre. — Qui est-ce qui aurait pu s'attendre à cela? dit la comtesse; mais le seigneur en sera-t-il bien content? — C'est ce qui doit le moins vous inquiéter : il m'a répondu qu'il ne faisait que remplir les intentions du respectable comte qu'il a

l'honneur de représenter, M M On m'a bien

dit son nom ; mais j'ai beau le chercher.... — Comment oublie-t-on cela ? — Que voulez-vous , quand on oublie tout? ce que j'ai le mieux retenu, c'est que c'est un homme de la vieille roche, autrefois passionné pour les dames, aujourd'hui leur adorateur désintéressé : il est malheureusement à cinquante milles d'ici, en Bohème, je crois, ou en Silésie ; et quand il apprendra quelle déesse (c'est le galant bourguemestre qui parle) est venue briller un moment dans ces lieux, il ne se consolera point de ne s'y être pas trouvé pour l'adorer.— C'est dommage que le temps nous manque.— Si c'est dommage, dit le comte en souriant, le temps ne vous manquera pas? — L'ouvrage de la voiture est-il bien avancé? — Il avance.

— Mais il n'est pas fini, n'est-ce pas? — Non ; et même il durera tant que vous voudrez. — Mais je vous prie de croire que je suis très-pressée; n'allez pas vous y méprendre, vous l'êtes aussi. — Plus que je ne voudrais, moins que je ne devrais.

— Eh bien ! profitons de la calèche. Voulez-vous que nous partions sur-le-champ? — A vos ordres; permettez seulement que j'aille donner un coup d'œil à votre voiture. — Toujours, et toujours cette voiture! elle commence à^n'ennuyer. — Moi , au contraire, vous n'imaginez pas comme je l'aime dans son repos. — Et vous ne cessez d'y faire travailler, qui plus est, d'y travailler vous-même,

pour la mettre plus tôt en campagne. — Si je m'en croyais, j'y travaillerais toute ma vie; quelquefois même la petite malice de Pénélope me vient dans la tète; mais si je cédais à la tentation, que dirait votre impatience conjugale ? — Conjugale î répète la comtesse en haussant les épaules; j'essaierais de la dissimuler. Allons, partons

Les voilà dans la calèche , et en moins d'un quart d'heure ils arrivent à la lisière d'un bois , dont la sombre majesté les frappe et les arrête au premier pas. Jamais encore ce reste auguste des antiques forets des Druides n'a connu les outrages ni du temps ni des hommes ; et sa vigueur , que les siècles paraissent accroître, promet à vingt générations encore l'ombrage qu'il a déjà donné à vingt générations disparues comme ses premières feuilles.

Salut, vénérables contemporains de nos tiers aïeux , dit le comte hors de lui-même , qui n'avez comme eux obéi à aucune volonté ; vos formes variées suivant les caprices mvstérieux de votre nature, et vos racines qui touchent aux entrailles du monde , et vos cimes qui se baignent dans les nues, et vos flottantes chevelures que jamais le fer n'a profanées, et ces membres robustes que l'art ni la force n'ont fléchis ni redressés, réveillent en moi le souvenir de ces nobles compagnons d'Arminius demeurés libres au milieu des nations

subjuguées , et défiant encore l'orgueil des Romains.

La comtesse applaudit à un enthousiasme qu'elle partage ; puis , après avoir parcouru lentement ce bois jadis religieux, pénétrés tous les deux de ce respect inné dans l'homme pour tout ce que le temps a respecté, ils trouvent des jardins variés, des bosquets, des vergers, des potagers, des parterres, établis par terrasses sur la pente d'une riante colline exposée aux plus doux rayons du matin, entre une foule d'arbres rares et de jolis arbustes dont chacun retarde encore leur marche. Enfin on découvre les balustres de la plate-forme d'un château bâti à mi-côte sur un terrain aplani, mais irrégulier dans ses contours , et où l'art a toujours conservé quelque respect pour la nature. Ils y arrivent par des chemins tournans, entre des haies fleuries , et ne voient d'abord rien de magnifique; mais ils jugent bientôt que c'est pour que tout soit agréable ; car le goût et le faste sont malheureusement presque toujours ennemis. L'architecture de l'édifice ne se montre qu'à moitié au milieu des roses, des lilas, des jasmins qui l'entourent, mais qui, en cachant une partie de son élégance, ne laissent pas de lui en prêter. Une infinité de sources , plus vives , plus pures les unes que les autres, viennent par différentes cascades se réunir dans un joli étang qui baigne

les imirs ilu cliàteau, et continuent ensuite leur route vers une belle prairie où elles se divisent en mille rigoles, tracées de cette main invisible, qui vaut celle de tous les maîtres. Les regards se promènent au loin sur cette vaste étendue, entre des groupes d'arbres qui en varient l'aspect, et de nombreux troupeaux qui lui prêtent le mouvement et la vie , jusqu'à une chaîne de coteaux éloignés où des bois, des vignes, des clochers, des hameaux, des châteaux disposés, assortis pour ainsi dire à la fantaisie de l'œil, ne lui laissent rien à désirer.

La comtesse émue, comme toutes les belKs âmes , à l'aspect des touchantes beautés de la campagne, qui offrent en effet tant de poésie et tant de philosophie à qui sait les comprendre , demeure quelques momens comme ravie en extase, puis se laissant aller à son admiration : Convenez, dit-elle au comte, que tous les jardins anglais font pitié quand on a vu celui-là; c'est la nature, c'est le génie inconnu des choses qui a pris soin de l'arranger, ou plutôt qui l'a laissé s'arranger de soi-même ; les hommes à côté d'elle sont des enfans qui gâtent tout; leur main est à la fois faible et grossière ; celle de la nature est la puissance et la délicatesse même. Ah! comme elle sait bien , comme elle prépare bien ce qu'il nous faut; mais, pour la plupart, nous n'y croyons pas ; nous ne savons point, nous n*osons point nous

y attacher! — Il y a plus, dit le comte, c'est que nous la fuyons ; c'est que nous inventons mille moyens , mille prétextes pour nous enchaîner loin d'elle; à la vérité, toutes ces chauies-là sont imaginaires ; mais notre servitude n'en est que plus réelle ; c'est être soumis à des caprices , au lieu de l'être à des lois. — Gardez votre philosophie pour vous, mon cher comte; il n'appartient pas à une femme de s'élever si haut. Les mésanges ne suivent pas les aigles (ajoute-t-elle avec un peu de malice); mais qu'il ferait bon vivre ici! n'est-ce pas ? — Qu'il y fait bon , dit le comte , puisque vous vous y plaisez ! — Mais vous , pour votre compte, qu'en pensez-vous? vous soupirez, qu'avez-vous? — Je m'attriste en pensant à cette belle et bonne nature à qui vous rendez en ce moment un si pur hommage , et qui nous présente à tous tant que nous sommes les seuls vrais plaisirs, les seuls vrais biens; et nous la quittons pour courir après des chimères ! nous ne nous attachons jamais à ce qui nous convient, et souvent nous ressemblons à une personne sensible.... ( Il s'arrête et la regarde.) — Vous n'achevez pas....

— qui laisse tout, qui renonce à tout pour... — Pour? — Aller épouser un inconnu à qui elle croit bonnement qu'elle se doit. — Encore cet inconnu que vous avez la bonté de ne pas aimer.

— Oh ! moins que personne... A propos, vous me devez votre histoire ; elle ne sera pas écoutée avec

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moins d'intérêt que la mienne. — Vous le voulez, comtesse , au moins elle ne vous ennuiera pas long-temps. Sachez donc que moi, le détracteur des inconnus, je vais aussi épouser une inconnue. — J'imagine que c'est pour me flatter que vous le dites ; un sage comme vous ! — Ce sage, dont vous parlez bien à votre aise, en sa qualité de cadet d'assez bonne maison, a toujours été fort pauvre; mais un homme tout-puissant, un grand ministre , de tout temps ami intime de mon père, s'intéressait beaucoup à moi ; il ne prenait pas moins d'intérêt à la veuve d'un premier commis auquel il avait fait faire une immense fortune ; cet homme est mort , et sa femme , unique héritière de ses trésors, encore assez jeune, toujours trèsjolie, à ce qu'on dit, a voulu avoir dans le monde un rang qu'elle avait toujours inutilement désiré : notre patron à tous les deux a vu d'un côté une fortune sans nom , de l'autre un nom sans fortune; il a voulu procurer à chacun ce qui lui manquait; et, muni d'un consentement que ni elle ni moi ne pouvions lui refuser, il nous a réciproquement engagés par un écrit signé de chacun de nous. — Et c'est là pourquoi, dit madame de Blumm , votre voiture est venue avec tant d'ardeur se précipiter sur la mienne ! en vérité je ne vous le pardonne pas. — Vous conviendrez du moins, chère comtesse, que cette ardeur-là était bien réciproque : Jhl si.... — A ce mot il rougit.

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