‹ Œuvres complètes de BoufflersChapitre 7 sur 44 · II. l'X · texte numérisé non relu

II. l'X

— Ah! si je ne vous avais pas rencontré ! n'est-ce pas ce que vous voulez dire ? — Je vous laisse le soin de l'expliquer, répondit-il en rougissant un peu plus fort. — Vous soupirez, parce que vous seriez déjà aux pieds de votre belle, n'est-ce pas? — ^Je ne dis pas que ce soit précisément pour cela.

— Cependant n'y eût-il que la belle fortune , c'est un genre de beauté qui tourne bien des tètes. — La fortune pouvait me tenter il y a quelques mois, mais un vieux parent que je ne connaissais que de nom , et qui est mort au moment où je m'y attendais le moins, m'a laissé un superbe héritage qui m'a , de ce côté-là , mis au-dessus du besoin, et même du désir ; en sorte que tous mes empressements se bornent à celui de tenir ma parole. — N'importe, c'est toujours une folie que d'épouser sans connaître. Ces paroles, M. le comte, sont tirées de votre dernier sermon. — Hélas ! j'ai dû prêcher avec bien du zèle , car c'était pour votre bonheur. — Et moi, le croiriez - vous ? je serais tentée de prendre la même liberté; car, ajouta-t-elle avec un regard de bienveillance, comment ne pas vous rendre intérêt pour intérêt? — Parlez , très-chère dame , parlez ; toute mon ame vous écoute. — Tenez, cher comte, je ne connais ni votre ministre, ni votre dame , ni son premier mari , et surtout point assez le second ; mais il me semble qu'entre voyageurs comme nous.... très-impatiens de se quitter.... n'est-ce

pas, comte? — Parlez pour vous, madame. — On est tenté de se dire :

Qni n'a p!tis qu'un moment à vivre N'a "plus rien à dissimuler.

Je vais donc me servir de vos armes, et vous prouver que je connais peut-être mieux votre prétendue que vous-même. — J'écoute. — Votre dame et son patron si déclaré me sont suspects ; on sait quel prix beaucoup de ces nobles protecteurs ont coutume de mettre à de pareils services. — Madame, ne jugez-vous pas un peu légèrement?— Et vous, monsieur, n'épousez-vous pas un peu légèrement? Je vois ici une jolie personne.... ne m'avez-vous pas dit qu'elle était très-jolie? — Je n'en sais que ce qu'on m'en a dit. — Eh bien ! supposons-la très-jolie pour un moment; aussibien cela ne dure-t-il guère : un ministre trèspuissant, et qui passe pour très-galant, fait épouser cette très-jolie femme à un de ses commis; ce commis, honoré (quel honneur!) de la faveur déclarée de son chef, est mis à portée d'acquérir des biens immenses; il meurt, et laisse tous ses trésors , bien ou mal acquis , à sa respectable veuve : le ministre ne la perd pas de vue (car je me figure que le crêpe et la batiste lui prêtent encore de nouveaux charmes). — Mais savez- vous que vous êtes aussi méchante que bonne. —

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Laissez-moi achever. Votre digne ministre avise, dans sa sagesse , aux moyens de consoler cette excellente veuve, et trouve que le meilleur de tous est un noble mari , qui donne à cette vertueuse amie un état assez honorable pour vivre, non plus seulement dans l'intimité, mais dans la société de son cher protecteur. Après cela, regardez-vous vous-même au fond de votre pensée comme dans une glace merveilleuse qui vous montrerait votre destinée en traits symboliques, et jouissez d'avance des honneurs qui vous sont destinés. — Tout le monde ne voit peut-être pas cela des mêmes yeux que la plus aimable des femmes. — Pensez-y, croyez-moi, et rendez grâce à mon postillon d'avoir au moins retardé de quelques jours une aussi grande folie. — J'aimerais peut-être mieux de quelques années. »

Tout cela se disait en calèche, pendant une promenade charmante dans un superbe parc attenant aux jardins du château; partout c'était«la nature, mais la nature dans son plus beau moment et dans toute son action , même sur les âmes qu'elle épanouit comme les fleurs ; tous les deux s'abandonnaient sans crainte à son empire : cette bonne nature est un tiers si discret, si favorable, si encourageant! les discours étaient plusconfians, le silence plus expressif, et un témoin invisible aurait aisément lu dans les deux intérieurs plus que chacun n'y lisait soi-même.

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On était de part et d'autre occupé de ces douces et secrètes pensées qu'un air pur et libre, un beau temps , une belle verdure , une température agréable, et l'haleine embaumée de la végétation, font germer dans les esprits; et déjà l'on ne voyait plus rien que ce qu'on pensait... lorsque le bruit de la calèche sur le pavé de la cour les tira l'un et l'autre de leur commune rêverie. La fille du bourguemestre les attendait dans le vestibule; elles les invite à voir les appartemens, qui, en effet, méritaient une attention particulière. La jeune personne dit avec timidité qu'elle est bien fâchée que sa mère soit malade, et qu'il n'y ait qu'elle, pauvre fille, au château pour recevoir M. le comte et madame la comtesse.... (A ces deux mots, si souvent réunis, tous les deux sourirent.) Elle ajouta qu'elle avait fait préparer une petite collation dont elle voudrait leur faire les honneurs ; et pour les conduire à la salle à manger , elle prend le comte par une main , pendant qu'il donnait l'autre à la comtesse : le comte ne saurait s'empêcher de crier; lajeune personne, sans le savoir, a serré , quoique bien légèrement, une brûlure que le comte s'était faite en étouffant celle du bourguemestre; l'autre s'en aperçoit, elle pense au danger que son père a couru , et au bon monsieur qui l'en a délivré; et voilà cette pauvre fille au désespoir, qui se jette à genoux, et qui arrose la blessure de ses larmes : « Aimable et bon en-

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faut, dit le comte en l'embrassant, c'est le baume le plus souverain qui puisse couler sur ma plaie; restez ici avec madame la comtesse , et dites-moi seulement où je trouverai votre digne mère, pour que j'aille un moment la féliciter d'avoir un si bon mari et une si bonne fille. «

Il revient au bout de quelques minutes ; et dès qu'il se voit seul avec la comtesse : « Il me semble, dit-il, qu'il y a dans cet intérieur je ne sais quoi de triste et de mystérieux, qui, tout étranger que je suis, ne laisse pas que de m'affecter. Ce bon et lionnète homme est parti le lendemain de notre arrivée, comme il me l'avait annoncé, pour une grande affaire qui l'a inquiété : il a été mandé auprès d'une assez jeune personne qui ne veut pas être connue, et qui paraît avoir des vues sur la terre. Ces biaves gens craignent de changer de seigneur : celui qu'ils ont depuis long-temps est la vertu et l'honneur même ; mais il y a toute apparence qu'il est dangereusement malade (on ne dit pas de quoi ), et ce digne seigneur veut vendre sa belle possession , parce qu'il craint , dit-on , de mourir avant que d'avoir arrangé ses affaires. — Ah! les pauvres gens! dit la comtesse. — Je sais bien, dit le comte, que cela ne touche pi vous ni moi, ni de près ni de loin; mais ce bon père! mais cette bonne femme infirme! mais cette jolie personne ! — Ah ! oui , surtout cette jolie personne.... Messieurs les gens du monde, voilà les

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vrais titres à votre charité. — Est-ce bien à vous , répond le comte, à me parler de ces titres-là? Voyez mes mains.... — Pardon, mille fois pardon, cher comte ; je suis tentée d'en faire autant que la petite. Souffrez-vous toujours? — Non, je vous regarde. — Comte, je vois là un beau trictrac ; y jouez-vous? — Prêt à faire votre partie. — Quel jeu jouez-vous? — Le vôtre. — Aimez-vous le gros jeu? — Je le crains. — Vous n'êtes donc pas de la grande force? — Si cela était, je le craindrais encore davantage. Au gros jeu, le plus faible ne sait pas qu'il donne la clef de son coffre; mais le plus fort se doute bien qu'il la tient. — D'après cela , ne nous exposons point de part ni d'autre, car vous n'avez pas l'air d'en vouloir à mon argent.

— Arrêtez-vous à tout autre soupçon. — Jouons donc une discrétion à la volonté du gagnant. Je commence. Six cinq pour moi ; vous de même : à moi sonnet; je bats les deux coins. Six points; à vous; deux et as : à moi, sonnet encore; six autres points. — La victoire est à vous, madame la comtesse, rien de plus juste; mais il m'est du moins permis de m'avouer vaincu, c'est toujours quelque chose. Il me reste à demander vos ordres.

— Serait-ce être bien indiscrète que de vous condamner à m'écrire après votre départ ? — C'est comme si j'avais gagné. »

Vient ensuite la revanche; on n'amène des deux parts que de petits dés. Le comte fait son petit-

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jan , et remplit de deux façons par un bezette : il a gagné. « Allons, dit la dame, j'attends que mon vainqueur.... (Ce mot de vainqueur n'a pas été prononcé sans quelque embarras. Ce qu'il y a de pis , c'est qu'on a remarqué que le comte y prenait garde. Ces choses -là se voient bien vite entre deux personnes qui ne se quittent pas des yeux.) J'espère au moins , dit-elle aussitôt , que le vainqueur sera généreux. — Plus qu'il ne voudrait , dit le comte. — Souvenez-vous , reprendelle, qu'en abusant de la victoire on risque de la perdre. — Cela se peut; mais en n'en profitant pas, c'est encore pis. Est-ce donc exiger une rançon trop forte que de demander, en toute humilité, ce beau cheveu blond que je vois serpenter sur cette robe ? — Un cheveu ! c'est bien fort. — Je le sais; mais la loi du combat.... Ainsi, croyezmoi, chère comtesse, ne le défendez point; que celui-là du moins ne soit pas pour l'inconnu. — Imbécille que je suis! j'allais le donner, tandis qu'il y en a tant et de si beaux qui vous attendent à Paris. — Ceux-là n'ont rien de magique. — Et quelle magie peut-il y avoir? — Madame , je ne sais que vous dire ; un cheveu est un lien.... — Bien ■ faible! ce qui ne tient qu'à un cheveu.... — Mais un cheveu a toute la force qu'on y attache. Vous qui possédez si bien vos auteurs latins , vous devez vous souvenir du cheveu fatal de Nisus : celui-ci sera de même pour moi ; je sens que le fil

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de ma vie y tieudra. — En vérité, dit la comtesse, je me trouverais plus que ridicule de mettre tant d'importance à un clieveu ; et puisque celui-là ne tient plus à moi, je n'y tiens pas non plus. — Oh! pour moi, dit le comte, en le prenant et en le serrant soigneusement dans son porte-feuille, je le tiendrai si bien, qu'il ne me quittera pas. — Avant de partir, dit la dame, encore une partie, encore une discrétion ; mais de peur, ajouta-telle avec malice , de risquer plus qu'on voudrait perdre, convenons que la discrétion sera cette fois à la volonté du perdant. La partie est décidée à peu près comme les autres , en quatre ou cinq coups de dés , et le comte a perdu par une école. Au moment de traiter de la discrétion, Martine accourt tout essoufflée : « Monsieur, dit-elle , voilà M. La Cour qui vient d'arriver au grand galop. — Qui est ce ]M. La Cour ? dit la comtesse. — Mon valet de chambre, madame. — Oh ! ma foi, reprit Martine, c'est ici que l'on peut bien dire : Tel maître, tel valet; car c'est bien le plus beau garçon, le plus joli homme après vous que j'aie jamais vu. — Allons, ma chère Martine, vous êtes une petite folle. — Oh ! mais c'est que c'est vrai, madame, il a tout l'air de son maître. Oh! si je pouvais avoir comme ça de l'air de madame , je ne serais pas embarrassée de ma noce. — En vérité cette petite extravagante-là me fait toujours peur. — Il voulait venir ici, et dar, dar, dar, et patiita, et

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palata ; mais moi qui voulais uii peu causer avec lui, je lui ai dit, comme de fait, que monsieur et madame étaient à causer ensemble, et qu'il fallait bien prendre garde de les déranger. — Autre niaiserie. — Il a regardé les voitures, il a levé les épaules avec chagrin; mais quand il a su que celle de madame n'avait été refaite qu'avec les pièces de la vôtre, il a dit : Mais, mais, où mon pauvre maître avait -il donc mis tout son esprit? — Allons, mademoiselle, laissez-nous, et allez retrouver votre M. La Cour ; et nous, monsieur le comte nous remonterons, si vous le voulez, en calèche. Mais non ; restons plutôt encore un moment ,

nous nous éloignerions trop vite de ces lieux

Dieux! si on pouvait y habiter avec un mari qu'on aimerait, comme on y oublierait le reste du monde ! — Il y a bien un grand poète qui parle aussi d'une agréable retraite, où il lui serait si doux à la fois d'oublier le monde et d'en être oublié ; mais vous n'auriez jamais que la moitié de cette douceur- là. — Expliquez -vous. — Et comment pourriez -vous compter sur l'oubli de personne?

On arrive à la maison du bourguemestre ; le comte parle à son valet de chambre ; la comtesse, de son côté, gronde sa petite étourdie, et voit en même temps, par la fenêtre, M. La Cour remettre à son maître un paquet que l'autre a l'air de lire avec une grande attention. Allons, mademoiselle, dit-

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elle^ cherchez-moi le chapeau que vous savez que j'aime. — Oui , madame, j'entends, qui vous va si bien; le blanc, avec la plume bleue céleste. Oh! comme M. le comte aura , pour le coup, la tète tournée. - — Vous serez donc toujours la même? Allons, dépéchons-nous , et tirez-moi en même temps cette robe brodée en toutes petites , toutes petites fleurs. — Comment, madame, en vergiss mein nicht? — Oui, précisément. — Mais, madame,' mais , madame , vous n'y pensez pas ; elle est dans le fond d'une grand malle ; il faudra tout déranger pour cela. — Faites-vous aider. — Ce n'est pas ma peine que je crains,... mais vous êtes si pressée de partir? — Qui vous l'a dit? — Pardi, ça s'entend de reste; quand on va se marier, on ne s'amuse pas en chemin. — C'est bon , faites ce que je vous dis. — C'est qu'en vérité je ne sais pas trop comment m'y prendre pour grimper sur la voiture, pour défaire les chaînes, pour détordre les cordes ; encore si vous n'aviez pas un de vos gens en arrière et les autres en avant; mais non, quoi! il faut que nous voyagions ensemble toutes fines seules ; ce n'est pas que ^a me fait plaisir à moi, car je vous aime tant! je voudrais qu'il n'y ait que moi autour de vous, et M. le

comte Ah! je sais ce que je m'en vais faire; je

m'en vais prier ce beau M. La Cour de m'aider, en lui disant que tout ce que vous en faites c'est pour son maître. — Toujours de mieux en mieux ! N'allez

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pas vous aviser de cela, mademoiselle, entendezvous? — Eh bien non , ce n'est pas la peine ; M. La Cour fera bien quelque chose pour moi toute seule, car il m'a déjà regardée avec un air malin. — Ahî ah! — Quand je dis malin, c'est bon, en même temps. — A la bonne heure.

Cependant le comte, toujours occupé du radoub de cette voiture, et qui n'y avait épargné ni soins, ni peines, ni courses, ni argent, revient enfin annoncer que tout est réparé, que le ressort qui manquait est remplacé, qu'on a même trouvé des glaces qui s'ajustent parfaitement , enfin que la voiture est au moins aussi en état de faire la route qu'en partant de Paris. — En vérité, monsieur, dit la comtesse, je ne saurais vous faire trop de remerciemens , ni trop priser cet empressement flatteur à vous débarrasser de moi. — Me débarrasser de vous ! me débarrasser de vous ! répondit-il avec le ton de la douleur et de l'étonnement ; ah ! plutôt , plutôt me débarrasser de moi! moi à qui vous faites tout oublier, excepté vos ordres; moi qui ne suis occupé jour et nuit que des moyens de vous revoir, de vous revoir souvent, de vous aller trouver s'il le faut au bout du monde; moi qui donnerais toutes les années de ma vie pour en passer une avec vous...

La comtesse, émue jusqu'au fond du cœur, continue sur le ton de l'humeur, pour ne pas

prendre celui de lattendrissement.... Passer la vie avec vous, ce sont des discours dont on berce toutes les femmes; mais faciliter, mais presser le départ d'une amie! — Une amie! — Du moins je le croyais; et lui dire après toutes ces jolies choses là , c'est lui creuser sa tombe pour avoir le plaisir d'y jeter des fleurs. — Oh! que je vous remercie de votre charmante injustice; mais au moins convenez-en ; ne m'avez-vous pas fait jurer de donner tous mes soins pour que vous puissiez partir la première? — Cela se peut, monsieur; mais à présent , c'est moi qui jure de ne point partir avant vous. — Ah! v'ià qui va bien, dit Martine; v'ià M. le comte et madame la comtesse qui se font quasi quoi , comme des complimens à une porte. — Laissez-nous, mademoiselle, dit la comtesse, on se passera fort bien de vos réflexions. Non , monsieur, je vous le répète, je ne partirai point avant vous. ■ — Ni moi avant vous , madame. — C'est dit. Nous verrons qui des deux tiendra le mieux sa parole. — ^ Est-elle donnée, madame ? — Oh! bien donnée, répond-elle. — Et encore mieux reçue , dit le comte. Or sachez maintenant que je viens de recevoir une lettre de mon père, qui me demande, ou plutôt qui rae commande, quelque part que je sois, de ne pas poursuivre ma route, et de l'attendre. — Il vient, monsieur votre père? Oh! comme je m'en réjouis : le mien était mort avant mon mariage, et je n'ai point connu le

plaisir d'aimer un père. — Le mien n'a jamais eu de fille; mais quand il vous verra, il sentira combien il serait doux d'en avoir une comme vous; il vous connaîtra, il vous aimera, et vous parlera de son fils. — C'est moi qui lui en parlerai, cher comte. Elle allait continuer, et déjà ses yeux humides en disaient encore plus. Mais voyez comme sont les femmes , elle craint que le comte n'en tire avantage, et au moment où son imagination se perdait dans une mer de délices, la dame part d'un grand éclat de rire. Eh bon Dieu! eh bon Dieu ! à quoi pensons-nous ? dit-elle ; et cette charmante personne, qui se promène sûrement soir et matin sur la route, où elle espère apercevoir celui dont la main doit lui ouvrir les portes de l'empyrée. — Et que devient, dit le comte un peu piqué, que devient ce héros délicat qui, méprisant tout autre intérêt, vous aime uniquement pour votre bien , et ne veut emporter en Turquie d'autre gage de votre tendresse que votre fortune? — Au fait, reprend la comtesse, ils sont faits l'un et l'autre pour attendre ; moi, je me trouve assez bien ici ; et vous, comte? — Moi , trop bien; ainsi que ce monsieur et cette dame prennent patience chacun de leur côté, ou, s'ils s'ennuient, qu'ils se marient, je donne mes pleins pouvoirs. Et vous, comtesse ? — On m'a élevée à ne pas dire mon

goût. »

J'aurais beau essayer de persuader à mes lec-

leurs que ces aimables gens-là ne s'aiment point, on ne me croirait jamais. Oui, sans doute, ils s'aiment, et jamais ils n'ont été si heureux; jamais peut-être ils ne le seront davantage. Ce n'est pas que chacun ne sente au fond de sa conscience l'embarras d'une promesse donnée qu'il faudra remplir tôt ou tard; ce n'est pas qu'en promenant leurs pensées dans l'avenir il ne leur semble voir l'immensité qui va les séparer ; ce n'est pas que , soumis comme ils le sont l'un et l'autre aux saintes lois de l'honneur, ils ne se fassent quelques scrupules d'un retard qui, de nécessaire, est devenu volontaire; mais le scrupule, au rapport même des âmes les plus timorées, devient quelquefois l'assaisonnement des plaisirs. Au fait, cette promesse, n'a-t-on pas la vie entière pour la tenir? ^et ce plaisir si imprévu, si aimable, n'est-il pas en même temps bien innocent? Un jour , et puis encore un jour , et d'encore en encore une semaine, sont des à-comptes si doux, si pardonnables à prélever sur sa destinée î c'est une goutte de malvoisie sur le vase ; mais peut-être , hélas ! qu'ensuite le reste semblera de l'absinthe ! Quoi qu'il en soit, les intentions sont droites, les cœurs sont purs, la liaison innocente : chaque jour ressemble à la veille, mais ils n'en offrent et n'en offriront peut-être que plus de délices.

Faut-il donc que l'amour change sur sa route comme toutes les choses de la vie ? D'où vient ne

conserve-t-il pas plus long-temps sa première forme , sa première grâce, quand les cœurs mêmes où il est entré peuvent encore s'y tromper et le prendre pour l'amitié , semblable à un bel adolescent encore ignorant de lui-même, et qui laisse les premiers regards en doute sur son sexe? Au reste, je ne sais trop si notre comte et notre comtesse en sont encol'e là; ce que je vois, c'est une confiance mutuelle que l'estime ne produit pas si vite : c'est des deux côtés un besoin égal, une soif toujours croissante de se voir encore plus à mesure qu'on se voit davantage , et une même terreur à l'idée d'une prochaine séparation. On se couche tous les jours plus tard, on se lève tous les jours plus matin; une minute perdue paraît un diamant tombé dans la mer. Les jours se passent au dedans en lectures, en jeux, en conversations où l'un espère toujours être deviné, où l'autre espère toujours ne l'être pas; au dehors, ce sont tous les jours nouvelles parties à pied, à cheval, en calèche, en gondole.... On a vu et revu tous les environs à plus d'une lieue à la ronde ; on les voit et revoit encore, et toujours avec un nouvel intérêt, parce qu'on si voit toujours l'un et l'autre, et que chacune de ces places-là rappelle encore qu'on s'y est déjà vu.

Si deux personnes de ma connaissance en étaient à ce point-là , et qu'elles craignissent d'aller plus loin , je leur conseillerais prudemment de s'abs-

tenir autant qu'elles le pourraient (hélas! ce serait peut-être comme si on le leur recommandait), je leur défendrais, dis-je, de se promener ensemble dans certains endroits champêtres , et surtout vers le soir d'une belle journée de printemps, parce que c'est précisément cette saison-là , ce sont ces endroits-là, ce sont ces heures-là que l'ennemi invisible choisit de préférence pour tendre ses pièges les plus sûrs ; là tout est danger , tout est amorce : Craignez, dirais-je à nos deux soi-disant amis, jusqu'à ces oiseaux qui ne chanteraient pas s'ils n'aimaient point , et qui , sous la feuille qui vous les cache, deviennent pour vous autant de sirènes ; craignez jusqu'à ces images fugiti\'es du plaisir fugitif, jusqu'à ces fleurs dont le parfum vous enivre si doucement , et qui vous invitent à les cueillir , à les offrir , à vous en parer. Défiez vous de ces beaux arbres qui vous protègent de leur ombre, et de ces tertres qui vous offrent leur mousse , et de ces eaux dont le murmure semble vous dire : Faites comme nous , suivez votre penchant : vous sentez , vous goûtez , vous savourez cet air vif et léger , qui est à l'air des villes ce que l'eau de la source est à celle de la mare. Il vous semble qu'il parvient jusqu'à votre ame , et qu'il chasse loin de vous toutes les idées qui vous obsédaient. Vous vous fiez bonnement à la paix rassurante des champs , à la solitude amie des amis, qui ne vous montre à tous les deux que II. i3

vous deux, et qui vous livre sans partage l'un à l'autre; à la nature enfin qui est là dans toute sa puissance, qui ne se plaît que là, qui vous parle sans cesse , et qui , si vous l'écoutez bien , ne vous parle que d'amour. Que sera-ce donc quand le jour baissera, quand tous les objets qui pourraient encore vous distraire s'effaceront peu à peu, et céderont de moment en moment vos regards à l'objet qui maîtrise votre pensée? Jamais vous n'aurez trouvé autant de délices secrètes à le contempler; jamais vous n'aviez remarqué dans sa voix un accent aussi tendre, aussi pénétrant; jamais vous n'auriez dans tout autre moment écouté avec un si doux, mais si dangereux intérêt, ces discours déjà plus familiers, et que tantôt l'embarras , tantôt la confiance rendent si persuasifs ; jamais vous n'auriez si parfaitement compris ce langage du cœur, au cœur qui se passe si bien de paroles, et tant et tant de choses mystérieuses qu'on ne peut connaître si on ne les a senties , et qu'on n'essaiera jamais d'exprimer si on les connaît.

Mais où tend cet avant-propos? Le comte et la comtesse n'ont sans doute rien à craindre de ce danger si délicieux, puisque l'un et l'autre ont un engagement d'honneur, et que l'un et l'autre ont de l'honneur : ils peuvent regretter de l'avoir pris cet engagement; ils peuvent le maudire en secret, ils peuvent différer de le remplir; mais ils ne

peuvent point penser à le rompre. Cependant un jour qu'ils respiraient ensemble la fraîcheur d'une soirée superbe dans une belle allée de charmille qui mène du château à la ferme, le comte, plus enivré, s'il est possible, ou du moins plus encouragé que de coutume , entretenait la comtesse de la manière dont il comptait disposer du reste de sa vie, car le premier regard d'une vraie passion embrasse toute l'existence. D'abord, comme l'honneur marche avant tout, il acquittera cette fatale promesse qui, pour être imprudente, n'en est pas moins sacrée. Il épousera donc cette maudite jolie femme! il ne lui faut pour cela que trois ou quatre semaines; mais combien d'avance elles lui paraissent longues! Après quoi il est résolu de laisser, à ses risques et périls, sa jolie femme à Versailles (il espère qu'on lui en saura gré); quant à lui, son projet bien arrêté, c'est de voyager seul, non pour son plaisir, si on l'en croit, mais pour son bonheur; non pour sa santé, mais pour sa vie! et c'était dire assez de quel côté il devait voyager. Tout cela, dira-t-on, n'est pas bien moral; mais premièrement, il n'y a jusqu'ici rien de fait, et puis l'amour ne se pique point, à beaucoup près, de moralité; il ne s'occupe jamais que de lui, et c'est l'égoïsme en deux personnes. Ce n'est pas tout, on doit acquérir à tout prix la terre la plus voisine du cbâteau futur de la comtesse ,* et si elle doit passer les hivers dans une ville, quelle

qu'elle soit, fût-ce au Mexique ou à la Chine, on y achète une maison. La comtesse est le point de Vue où toutes les lignes de ce beau plan se dirigent.— Ainsi, lui disait-il, chacun de mes jours me remontrera ce que je vois ici avec tant de délices, et le flambeau de.... de l'amitié, continuat-il en bégayant un peu (lui qui prononçait si bien), luira sur toute ma vie.

Oui, l'amitié, reprend la comtesse, qui jusquelà s'était abstenue de l'interrompre, le flambeau de l'amitié, c'est une lumière si pure, une chaleur si douce ! — Douce pour vous , peut-être , qui craignez de vous en approcher; mais vous ne me donnerez jamais votre prudence. — Ne me louez pas trop, cher comte, et croyez-moi, sur ce pointlà même.... — Quoi! chère dame? — Oui, sur ce point-là même , je ne suis point tout-à-fait sans reproches à mes propres yeux. Je vous blâmais tout à l'heure bien hardiment d'épouser une inconnue. — Ah ! comme vous aviez raison , chère comtesse; mais convenez que j'avais raison aussi. — Que trop, peut-être! Mais vous, cher comte, convenez en même temps qu'on devrait mettre les mêmes précautions au choix d'un ami; car un ami, c'est pour la vie, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant.... comme.... comme ces amies-là regardent. — Pour la vie ! pour mille vies , chère amie ! dit le œmte, ivre de joie : ah! Dieu; pardonnez, dit-il e» se reprenant, un accès d'orgueil et de

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délire! — Non, dit la comtesse, j'attendais ce titrelà pour vous le donner; mais, je le répète, nous sommes des Imprudens; j'ai beau me le dire et me le redire, il semble que je ne m'en croie pas moimême, et je serais quelquefois tentée de m'accuser de pédanterie. — En vérité, vous auriez plus raison que vous ne croyez. — Cependant, mon ami, nous aurons toujours l'un et l'autre un vrai tort. — Et quel tort? — C'est que nous ne nous connaissons pas assez; c'est que ce n'est point la raison qui a commencé notre amitié; et vous savez peut-être mieux que moi, qu'en fait de sentiment, ce qu'elle n'a pas lié ne tient pas. — En effet, dit le comte, ce n'est point à la raison que j'en ai l'obligation , c'est au hasard, ce piemier ministre du destin. Je sais trop bien qu'il ne sait rien de ce qu'il fait; mais j'en suis si reconnaissant, que si j'ai jamais dans une de mes terres un jardin comme celui-ci ou autrement. — Ah! tâchez que ce soit précisément comme celui-ci; vous n'imaginez pas comme je Faime! — J'en demanderai le plan à mon bon bourguemestre. — Mais je vous ai interrompu : qu'est-ce que vous voulez faire dans ce jardin ? — Un temple. — Un temple! à qui? au dieu inconnu? — Non, au dieu qui ne connaît personne, au bon Hasard qui nous a rapprochés, et que je prie si dévotement de ne point nous séparer. — Quoi î dit la comtesse, ce hasard que tant de gens maudissent.— Moi, je ne serai jamais le détracteur

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de mon bienfaiteur; je lui dois le bonheur de huit jours, et peut-être, peut-être le malheur de ma vie : n'importe, je lui élève un temple, je lui voue un culte, et dût-il, aveugle et bizarre comme on le peint, tourner toutes ses forces contre moi, je le défie, dès ce moment même, de me faire autant de mal qu'il m'a fait de bien. — Encore une fois, mon ami, il faut connaître davantage pour aimer autant. — Ah! croyez, ma nouvelle, ma seule amie, que nous nous connaissons mieux que beaucoup de soi-disant vieux amis! — Eh quoi! cher comte, vous prenez donc les jours pour des années? Oh! nous ne comptons pas de même : moi qui prendrais plutôt les années pour des jours. — J'aime à être interrompu comme cela, dit-il; mais je reprends mon apologie : une vingtaine de visites d'un quart d'heure chacune , quelques rencontres à des dîners, à des bals, à des promenades, suffisent dans le monde pour croire qu'on se connaît, et souvent même on prend le titre d'ami à moins que cela : ici les journées se passent entre deux personnes qui ne voient qu'elles, qui ne conversent qu'entre elles, dont l'une s'ennuie peut-être. — Le croyez-vous? — mais dont l'autre s'enivre à toute heure d'un bonheur toujours nouveau. — Dois-je le croire? — et pour qui, au milieu de son ivresse, les approches d'une séparation sont les affres de la mort. — De la mort! n'en parlons point , cher comte , n'en parlons

point; prenez sur vous, vous voyez trop que j'ai besoin d'un exemple de courage. — Cependant , chère comtesse, si l'ennemi de mon bonheur.,..

— Qui? dit -elle. — Celui qui vous attend, cet inconnu vers qui vous volez , emportant avec vous tout ce que je chéris, tout ce que je regrette.

— Ah Dieu! cet inconnu! — Sans doute, il ne sent point, quel qu'il soit, il ne sent point assez toute la félicité qui lui est réservée ; mais s'il ressemblait au portrait que je m'en fais, s'il vous déplaisait. — J'ai en effet bien peur qu'il ne me plaise guère; mais n'importe, c'est moins lui que ma bonne amie que j'épouse. — ■Enfin, si quelque incident, quelque hasard.... (vous connaissez ma dévotion au hasard). — Toujours ce hasard! — Oui, s'il dérangeait ce fatal projet qui va changer le reste de mes jours en nuits.... — Achevez. — Non; répondez à ce que je n'ose pas dire. — Ahl si.... dit la comtesse; au reste, ajoute-t-elle en se reprenant , non sans quelque embarras , je ne m'engage à rien; car vous êtes attendu de votre côté, et sans doute le piège est trop bien dressé pour que vous l'échappiez. — Vous voyez au moins, dit le comte, que je ne m'y précipite point; vos réflexions demeurent gravées là. — J'en suis fière. — Faite comme vous êtes, pour égarer tant et tant de raisons, vous avez éclairé la mienne; mais l'honneur me commande. — Moi, je dis qu'il vous défend. — Enfin , mon père viendra tôt ou tard.

9 GO AH! Si...

— Votre amie Fatteiid, et puis (vous l'avez dit), rien n'est impossible au hasard; et croyez-moi, comte , votre amie l'invoque aussi bien que vous.

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