SI
— Eh bien donc, chère amie, si?.... — Ah]
Le biej;iheureux comte , hors de lui , se précipite aux genoux de la dame, lorsqu'au bout de l'allée ils voient tout à coup paraître la jolie fille de M. le bourguemestre, qui , craignant d'être arrivée mal à propos, disparaît sur-le-champ, et reparaît une minute après , quand elle croit qu'on a de part et d'autre repris ses esprits; elle fait signe au comte qu'elle a quelque chose à lui dire, il y va ; la comtesse les observe , à quelque distance , se parlant avec une action qui ne lui fait aucun plaisir, avec des gestes qui l'étonnent, et qu'elle interprète à sa manière, mais pas tout-àfait à sa fantaisie. Le comte revient au bout de deux minutes, et retrouve sa dame un peu plus froide qu'il ne l'avait quittée. « Vous me paraissez avoir ici des affaires très-intéressantes, dit- elle avec une certaine mine, un certain ton que mes lectrices, si j'en ai, sauront mieux prendre en pareille occasion que je ne saurais l'indiquer. — Madame , répond le comte sans avoir l'air de s'apercevoir de rien, quand on est, comme moi, revêtu soudain d'une haute dignité, et que pour la première fois on exerce les augustes fonctions de bourguemestre , le premier soin doit être de rendre accessible. — Oui, aux jolies demoiselles ?
AH! SI... 2or
— A celles-là comme aux autres : la justice pour tout le inonde; et où en seriez-vous si la beauté n'avait pas aussi quelque droit à la justice? — Mais qu'est-ce que cette petite créature-là peut avoir toujours à vous dire?.... — Nesuis-je pas le représentant de son père? Ne me doit-elle pas confiance et amitié ? D'ailleurs n'y a-t-il pas des affaires à régler dans mon nouvel empire, ne fûtce que les mémoires de nos ouvriers? — A propos , dit la comtesse un peu remise , avant de partir nous aurons beaucoup de comptes à solder. — Oui , sans doute , chère dame ; mais je vous avertis qu'il me faut beaucoup de temps pour me mettre en règle. — Encore si j'étais sûre d'être la seule cause de vos lenteurs.... — Serait-ce trop peu pour mon amie d'être le seul objet de mes erapressemens? — Pendant que nous parlons , dit la comtesse, le jour baisse; il faut qu'il soit tard, et l'air de la nuit est dangereux, surtout dans les berceaux de charmille. — Mais vous n'êtes pas seule. — Cela serait très-bon, M. le comte, si je ne craignais que de m'ennuyer ; mais j'ai encore d'autres précautions à prendre. — Au moins , chère dame, avant de remonter en calèche, répétez ici même ces deux petits mots que ma bouche aime tant à prononcer, et qui, dans la vôtre, ont tant de douceur. — Quels mots? dit la comtesse avec une ignorance affectée. — Ah ! si... dit le comte. ■ — Eh bien ! dit-elle avec un peu d'étouffement
101 AHÎ SI...
qu'il n'aurait tenu qu'à lui de* prendre pour un soupir, Ahl si... Puis, comme .si elle se le reprochait, elle court à la calèche et retourne à la ville.
Elle n'a pas dit une parole dans le chemin, et s'est retirée sans vouloir souper. Ce mot , ce petit mot lui paraissait terriblement significatif de sa part; mais aussi le comte l'avait prononcé avec tant de
grâce, tant de feu, tant de passion avec je ne
sais quel accent... j'ai pensé dire un timbre si pénétrant, qu'elle n'avait pu l'entendre sans le répéter. Il en était à peu près comme d'un instrument qui vibre de lui-même aux accens d'un autre. Faible femme! se disait-elle en répondant à sa pensée, cet instrument, ce n'était pas ta voix, c'était ton cœur; mais au fait, repliquait-elle intérieurement , il n'y a rien là que de vague , rien , rien même dont cet homme, tout dangereux qu'il pourrait être , puisse tirer le moindre avantage. Aijedoncmanquéàmesengagemensavec mon amie? Lui ai-je juré que personne ne me marquerait d'amitié, et que je n'en aurais pour personne? Il fallait donc promettre que je ne rencontrerais point M. de Glukleben,et que jeserais insensible à l'impression qu'il me semble que je lui ai faite? Mais si j'étais de marbre , serais-je l'amie de mon amie? Est-ce une ame ingrate, un cœur féroce qu'elle veut faire épouser à son frère? Enfin ma promesse reste tout entière, et je n'ai pas même
ah: si... 2o3
pensé à l'éluder. Ah\ si... Remarquez que tout ce qui a précédé ce dernier mot, l'aimable femme s'était contentée de le penser; mais que ces deux syllabes, en quelque sorte magiques, avaient comme forcé le passage de la voix : elle est étonnée, effrayée même de les entendre; elles lui montrent l'état au vrai de son cœur; mais en même temps elles lui rappellent et celui qui lui a comme appris à les prononcer, et cette grâce, ce ton passionné, cet accent d'amour dont il les prononçait. De si douces pensées n'amènent que des rêves agréables; rapportons-nous-en sur ce point à l'imagination de la comtesse, et attendons son réveil.
Il arrive enfin ce réveil, et la première parole, écho de la première pensée, c'est : Que fait M. le comte? — M. le comte, madame? répond Martine tout embarrassée ; madame ne sait donc pas... Quoi donc? — Hier, dès que madame a été couchée.... — Eh bien? — Il est venu une petite calèche. — Et qui est-ce qui était dans cette calèche? — INIademoiselle la bourguemestre. — Et puis ? — Et puis elle est venue parler a M. le comte. — Le petit monstre ! Et puis ? — Et puis , madame , que voulez-vous que je vous dise? ils ont sauté tous les deux dans la calèche , et vogue la galère. — Et vite des chevaux ! — Mais , madame , vous donnerez le temps de remballer vos robes que j'ai tirées des malles. — Des chevaux! vous dis-je. — Comment, ma-
2o4 AH! SI...
clame? celle que j'ai sortie hier, pas plus loin qu'hier? que vous aviez emportée de Paris pour la veille de la noce ? — Des chevaux ! des chevaux ! des chevaux ! — Mais il faut le temps de plier , d'emballer, de charger. — Laissez tout plutôt; que m'importe? Des chevaux! des chevaux! — Madame donnera sûrement pour boire aux gens de la maison et de la ville , qui l'ont servie avec tant de zèle ? — Voilà ma bourse , arrangez tout ; mais surtout des chevaux. — Madame ne laisserat-elle rien à cette jolie fille de M. le bouguemestre? — Ma malédiction! — Elle paraît si attachée à M. le comte et à madame la comtesse ; à M. le comte surtout. — Je vous défends de m'en parler. « Allons , des chevaux ! des chevaux ! disait-elle toujours quand Martine était déjà loin ; que je fuie, que tout ceci s'éloigne de moi; que je disparaisse moi-même, s'il est possible, à mes propres yeux! » Enfin, à force de peines et de soins, et surtout avec l'aide de M. Lacour , qiii rendait ce service-là bien à contre-cœur à Martine, la voiture est chargée, attelée et partie : à mesure qu'elle avance, la première agitation de l'aimable dame avait déjà fait place , sinon à un calme parfait, au moins à la mélancolie, qui ne console point sans doute, mais qui devient au chagrin ce que l'engourdissement est à la douleur, et qui permet à une personne bien née d'écouter tour à tour en juge tranquille , mais rarement impar-
AH! SI... 2o5
tial, son affection et sa raison. Pauvre Louisaî disait-elle intérieurement, après une vie .sans reproches , aurais-tu donc perdu ta propre estime en si peu d'heures ? es-tu donc coupable ? Quoi ! la reconnaissance pour les procédés ; quoi 1 la sensibilité, la tendresse même, cet attrait si naturel d'une ame pure vers une ame qu'on croit honnête seront des crimes ! Non , Louisa , tu es encore innocente ; mais conviens que tu es heureuse de l'être encore! Tu as été trompée, et qui ne l'aurait pas été ! Non , Louisa , non , rassure-toi , le crime est au trompeur. Ah! les hommes! les hommes sont tous nos ennemis.
Pendant qu'elle s'occupait ainsi de son examen de conscience , et qu'elle s'abandonnait à ses réflexions , JMartine , qui avait tenu constamment la tête à la portière , regardant , sans trop savoir pourquoi, du côté de M. La Cour, s'écrie tout à coup : Madame, madame.... — Eh bien! quoi? mademoiselle, vous savez que je n'aime point qu'on me parle quand j'ai la migraine. — Mais , madame , c'est une grosse poussière que j'ai vue ' bien loin, bien loin derrière nous, et, quoique nous allons bien vite, la voilà tout près. — Eh! que me fait cette poussière ? — C'est un homme à cheval qui court, qui court : oh dame! il faut voir. — Levez la glace. — Madame , c'est M. le comte. — Baissez le store. — Madame , il a une lettre à la main ; il crie au postillon d'arrêter. —
ao6 AH! SI...
Mademoiselle , faites ce que je vous dis. » La bonne Martine se mettait en devoir d'obéir bien malgré elle , mais il n'était plus temps ; la main du comte était déjà passée par la portière , présentant un paquet. — Revenez à vous, disait-il; revenez à moi , ô la plus aimée des femmes ! et lisez. La comtesse ne daigne pas répondre , et reste enfoncée dans le coin de sa voiture avec un voile constamment rabattu sur son visage, ne fût-ce que pour cacher des larmes qu'elle reprochait à ses yeux ; mais entrevoyant l'adresse du paquet qui lui présente une écriture chérie : Ah! mon amie; ma seule amie, dit-elle avec émotion, elle ne m'oubliera , elle ne me trahira , elle ne me chagrinera jamais celle-là! Puis, s'adressant au comte d'un ton de voix sec et poli : Mille grâces, monsieur, pour les nouvelles que vous voulez bien m'apporter de celui que je vais épouser : vos projets vous appellent du côté opposé à la route que je prends, et ce n'est pas moi, ajouta-t-elle avec un peu d'altération dans la voix , qui peux avoir des titres pour vous arrêter. — C'est à moi que cette modestie-là conviendrait avec vous , dit le comte d'un ton affecté ; aussi n'ai-je la prétention de vous retenir que le temps de lire cette lettre. — Mais oserais-je vous demander de qui vous la tenez? — De ce bon bourguemestre à qui elle est parvenue il y a huit ou dix jours , dans un paquet qui lui était adressé. — Le bourgue-
mestre ! et quel rapport mon amie peut-elle avoir avec lui? Quant à ceux qu'il peut avoir avec vous, monsieur, je crois savoir à quoi m'en tenir. — J'espère que bien des choses s'éclairciront dans peu. — Oh! non, monsieur, il y a des choses si claires qu'on ne saurait les éclaircir. — En attendant, madame, l'amitié vous commande d'oublier un moment tout ce qui n'est pas elle , et de vous occuper de votre amie absente. — Vous permettez donc, monsieur, dit la comtesse en ouvrant le paquet. — Madame , si j'avais quelque pouvoir dans le monde, je ne défendrais que l'injustice. » La comtesse lit à demi - voix : « Hâtez - vous , « chère Louisa , non pas de remplir un dessein « qui devait faire à jamais mon bonheur , mais de w venir consoler celle qui sera la plus malheu- « reuse des femmes tant que je ne vous verrai « point. J'ai perdu mon père ; il était infirme et « vieux : je le pleurais depuis long-temps ; je le « pleurerai toujours : il était si vertueux, si tendre, «si bon! Hélas! pourquoi, pourquoi mon frère «lui ressemble-t-il si peu!.... Mais non, je n'ai « plus de frère : celui qui , du vivant de notre « père commun, ne savait quelles caresses me « faire , quels hommages rendre à ma mère ( à « votre tendre nourrice), s'efJt tout à coup trans- « formé en ennemi ; et à peine la succession a-t- « elle été ouverte , qu'il n'a plus songé qu'à nous « dépouiller , ma mère de ses reprises , et de ma
2o8 AH! SI...
« légitime. Hélas ! il ne savait pas qu'il pouvait « tout sur nous en continuant à nous aimer, ou « du moins h le feindre, et que nos sacrifices voce lontaires auraient été plus loin que ses préten- « tions ; mais nous attaquer devant les tribunaux ! « nous accuser d'avoir abusé de la confiance d'un « homme que ma mère et moi nous respections cf et nous honorions comme un Dieu ! oser affir- « mer en justice que ma mère, pendant l'agonie a de son mari, qu'elle n'a pas quitté une seconde « ( vous la connaissez ) , oser dire qu'elle a profané « les heures sacrées de l'agonie de son époux en « retirant un coffre qui renfermait des richesses « immenses ! » Ah Dieu! dit la comtesse, dans quel abîme j'allais tomber! — J'avais osé le craindre pour vous, madame. — • Et que vous importe, monsieur, cet abîme -là pour moi ou un autre? Au moins me voilà sauvée ; j'en remercie le hasard. — Le hasard , dit le comte en souriant. — Il y a des choses , dit la comtesse , à qui ce sourire-là déplaisait, qui ne sont pas toujours gaies, et des momens où la gaieté est bien déplacée ! mais permettez que je continue : « Il a été ouvert par au- « torité de justice , ce coffre ; et qu'y a-t-on trou- « vé ? une correspondance de vingt-cinq ans. On « y a vu les mécontentemens que le digne homme « confiait à sa seconde femme, au sujet du fils de « la première ; on y a vu les soins touchans que « celle-ci prenait d'excuser sans cesse un beau-
« fils, et rallumer pour lui une tendresse paternelle « prête à s'éteindre. Vous reconnaissez sûrement « bien là votre aimable nourrice, ma Louisa; mais « apprenez le reste. J'ai un oncle général , un frère « de ma mère que vous ne connaissez point , parce « qu'il a passé vingt ans, soit à la guerre contre « les Turcs, soit dans des quartiers au fond de la « Transvlvanie, et qui, après des services hono- « râbles , est revenu couvert de blessures achever «sa vie dans sa famille. Il loge avec nous ; et « comme ce digne homme a conservé dans son i' grand âge toute la délicatesse de sentimens et « toute la fermeté de caractère qui distinguent les a vrais braves, vous pensez bien qu'il n'a pas vu « de sang-froid tant de chicanes, tant de manœu- «vres, tant d'avarice, tant de duplicité. Il a été «en parler à mon frère, poliment, sans doute, '< mais avec une franchise et une autorité qui con- « venait à son âge et à son grade. L'autre, qui est « naturellement rude et fier (hélas ! j'espérais que « vous l'adouciriez ) , a mal pris la remontrance : « mon oncle, animé de son côté , y a mis plus de « force et même de raideur. Bref, on s'est échauffé « de part et d'autre , au point que mon frère ( si « c'est là un frère) a parlé de se battre. Mon oncle, « que son âge , sa haute réputation , ses belles ac- «tions, ses blessures, son grade même, autori- « saient de reste à refuser le combat , a trop monte tré que l'honneur ne vieillit point dans les plus