PREMIERE PARTIE
C'est par nous-mêmes , Chrétiens , que doit commencer ce zèle de correction et de réforme , que la vue des intérêts de Dieu a coutume de nous inspirer; et cette maxime est fondée sur l'ordre essentiel de la charité, qui veut qu'en matière de salut, et de tout ce qui se rapporte au salut, nous nous aimions, sans exception , nous-mêmes, préférablement à tout autre. Carl'amour-propre, dit saint Ambroise, qui est condamné comme vicieux et comme injuste dans tout le reste, devient, en ce seul point, non-seulement honnête et raisonnable, mais d'une obligation et d'un devoir indispensable. En effet, je dois aimer le salut de mon prochain plus que mes biens , plus que ma santé , plus que mon honneur , plus que ma vie ; mais il ne m'est pas même permis de l'aimer autant que mon salut propre , et que ma perfection selon Dieu ; et s'il était en mon pouvoir de convertir tout t. i. 33
le monde en me pervertissant , ou de le réformer en me déréglant , je devrais abandonner la conversion et la réformation de tout le monde , persuadé que Dieu ne voudrait pas alors que le monde fût converti ni réformé par moi , puisqu'il ne le pourrait être qu'au préjudice de cette charité personnelle que je me dois à moi-même , et en vertu de laquelle Dieu veut que je m'applique premièrement à moi-même , et que je lui réponde de moi-même.
C'est ainsi que raisonne saint Augustin , et après lui le docteur angélique saint Thomas. Or, que s'ensuit-il de là? ce que j'ai dit d'abord , Chrétiens : savoir , que tout zèle de la perfection des autres , qui ne suppose pas un zèle sincère de se perfectionner soi-même , quelque droite intention d'ailleurs qui le fasse agir, est un zèle peu sensé, un zèle mal ordonné, un zèle même chimérique et faux , et par conséquent un zèle sans autorité du côté de celui qui l'exerce , et sans effet de la part de ceux envers qui on l'exerce. Pourquoi un zèle sans autorité du côté de celui qui l'exerce? Saint Grégoire , pape , en apporte la raison : parce qu'il n'y a que le bon exemple que l'on donne, et le témoignage qu'on se rend d'avoir commencé par soimême , qui puisse autoriser une entreprise aussi délicate que celle de réformer les autres; et que, du moment que le zèle n'est pas soutenu d'une régularité au moins égale à celle qu'il exige du prochain , et dont il veut faire une loi au prochain , il n'a plus même cette bienséance qui lui serait nécessaire pour se déclarer et pour agir. Je m'explique. Vous vous inquiétez de mille choses que vous prétendez être autant d'abus , et à quoi l'on convient avec vous qu'il serait bon d'apporter remède; mais on vous dit, au même temps , que cette inquiétude vous sied mal , tandis que tout ce qu'il y a dans vous-même de blâmable et souvent d'insupportable ne trouble en rien votre tranquillité. Vous êtes touché des injustices et des désordres qui régnent dans notre siècle , et l'on ne peut pas désavouer qu'il n'y en ait de très-grands et en très-grand nombre ; mais d'ailleurs on vous répond que vous avez mauvaise grâce de parler si haut , et de déclamer avec tant de chaleur1 contre des désordres étrangers , tandis que vous prenez si peu garde à certains désordres visibles qu'on remarque dans votre personne , et que vous y pourriez remarquer. Vous donnez des avis salutaires, et peut-être , eu égard aux sujets et aux circonstances , ces avis sont-ils bien fondés ; mais, quelque bien fondés qu'ils puissent être, on ne comprend pas avec quelle assurance vous osez les donner à celui-ci ou à celle-là, et les donner si exactement, et les donner si rigoureusement, en ne vous les donnant jamais à vous-même. Car on a toujours droit de s'étonner que des défauts dont Dieu ne vous a point fait responsable, et qu'il ne tient pas à vous de corriger , excitent tant vos murmures et vos plaintes , lorsque les vôtres , dont vous devriez être encore plus en peine, et dont Dieu vous demandera compte, ne font sur vous nulle impression. Ordonnez dans vous la charité, selon le précepte et l'expression du Saint-Esprit; c'est-à-dire avertissezvous vous-même , reprenez-vous vous-même , scandalisez-vous de vousmême, et puis vous serez reçu à reprendre et à censurer les autres. Sans cela, non-seulement votre zèle n'a rien que de faible , mais il devient même en quelque sorte méprisable, puisqu'il porte avec soi sa réfutation, et
qu'il n'y a qu'à l'opposer à lui-même pour le faire taire et pour le confondre.
C'est l'excellente leçon que voulait nous faire le Fils de Dieu dans l'Évangile , par cette espèce de parabole dont il se servait : Quid autem vides festucam in oculo fraîris tui; et trabem quœ in oculo tuo est, non considéras1 1 Pourquoi voyez-vous une paille dans l'œil de votre frère, vous qui , dans le vôtre , n'apercevez pas une poutre ? et comment pouvezvous dire à votre frère : Mon frère , souffrez que je vous ôte cette paille qui vous incommode, lorsque vous avez vous-même une poutre qui vous aveugle ? Comme si le Sauveur du monde eût dit à ce prétendu zélé ( c'est la réflexion de saint Chrysostome qui revient à ma pensée), comme s'il eût dit qu'un tel zèle ne lui convenait pas , et que ce langage de charité , qui, dans tout autre , aurait été louable , ne pouvait être qu'un reproche contre lui. Comme s'il eût dit que , quelque sensibles que fussent les imperfections de son frère , ce n'était point à lui à les remarquer et à les voir : Quid autem vides? que s'il avait des lumières, il devait les ménager pour lui-même , et établir pour principe que , jusqu'à ce qu'il fût parvenu à la connaissance de lui-même , c'était une présomption de vouloir connaître les autres et les juger.
Morale que ce divin Maître enseignait encore bien mieux dans la pratique , lorsqu'il trouvait mauvais , par exemple , que les pharisiens entreprissent d'accuser devant lui cette femme surprise en adultère , et qu'ils s'ingérassent à en poursuivre la punition. Pourquoi cela? demande saint Jérôme ; le crime de cette femme n'était-il pas constant et avéré ? la loi de Moïse n'ordonnait-elle pas expressément qu'elle fût lapidée? Il est vrai ; mais il paraissait indigne à Jésus-Christ que des hommes aussi criminels que les pharisiens , et qui, remplis d'une fausse idée de leur sainteté , ne pensaient à rien moins qu'à punir dans eux-mêmes ce qu'ils condamnaient avec tant de sévérité dans le prochain , s'érigeassent en censeurs publics , témoignassent tant d'ardeur pour l'observation de la loi , se fissent parties contre les pécheurs : voilà ce que le Sauveur du monde ne pouvait supporter ; et c'est pourquoi il leur répondit, que celui d'entre eux qui se trouvait sans péché jetât donc la première pierre ; leur marquant ainsi qu'il n'y avait que celui-là seul à qui il pût être permis de le faire , et que les autres avaient assez , dans leurs propres scandales , de quoi s'occuper, pour ne pas tourner toutes leurs pensées et tout leur zèle contre les scandales d' autrui. Argument plausible et convaincant, dont ces sages du judaïsme se sentirent si vivement pressés , que , selon le rapport de l'évangéliste , ils se retirèrent sans rien dire : Et audientes unus post unum exibant , incipientes à senioribus 2.
Mais avouons-le , mes chers auditeurs , et déplorons ici la misère humaine. Examinons bien tous les traits de ce tableau, et nous reconnaîtrons •que c'est le nôtre. Car qu'y a-t-il déplus commun dans le christianisme que l'illusion de ce zèle pharisaïque, qui consiste à être éclairé pour les autres, régulier pour les autres , fervent pour les autres, et pour soi-même sans
1 Luc, G. — -5 Joan., 8.
exactitude , sans attention , sans réflexion? Que voit-on maintenant dans le monde? vous le savez : des gens qui voudraient rétablir l'ordre partout ailleurs que dans leurs personnes et dans leur conduite ; des laïcs corrompus et peut-être impies , qui prêchent sans cesse le devoir aux ecclésiastiques ; des séculiers mondains et voluptueux, qui ne parlent que de réforme pour les religieux; des hommes de robe pleins d'injustices, qui invectivent contre le libertinage de la cour ; des courtisans libertins , qui déclament contre les injustices des hommes de robe : des particuliers d'une conduite déréglée , qui cherchent des moyens pour remettre ou pour maintenir la règle dans FÉtat , mais à qui on pourrait bien dire ce que Jésus-Christ disait à ces femmes de Jérusalem : Nolite flere super me , sed super vos ipsas flete t : Ne pleurez point sur moi , mais sur vous-mêmes.
En effet, on s'afflige et on gémit, on se plaint que le monde se pervertit tous les jours, qu'il n'y a plus de religion, que les intérêts de Dieu sont abandonnés ; et Ton ne gémit pas sur les relâchements où Ton tombe et où l'on s'entretient , sur la mauvaise éducation qu on donne à ses enfants , sur les débauches qu'on tolère dans ses domestiques. Saint Paul avait peine à comprendre comment celui qui n'a pas soin de sa maison pouvait avoir le zèle de l'Église de Dieu : Quomodo Ecclesiœ Del diliyentiam habebit^. Mais ce que saint Paul ne comprenait pas, on le comprend bien aujourd'hui , puisqu'on a trouvé le secret d'allier ces deux choses , et que malgré la corruption des familles chrétiennes, causée par la négligence de ceux qui les gouvernent , il est pourtant vrai que jamais l'Église n'eut tant de réformateurs sans mission, sans titre, sans caractère, qui se croient néanmoins suscités et autorisés de Dieu.
Je sais , mes chers auditeurs , que les Saints ont eu ce sentiment de zèle ; mais plût au ciel qu'on voulût s'en tenir aux exemples des Saints ! il n'en faudrait pas davantage pour nous porter à un prompt amendement, et pour nous établir dans une solide humilité. Je sais que David disait à Dieu : Tabescere me fecit zelus meus: quia obliti sunt verba tua inimici mei2 : Ah! Seigneur, mon zèle m'a desséché, quand j'ai vu jusqu'à quel point vos ennemis vous oubliaient : mais je sais aussi qu'il ne parlait de la sorte qu'après s'être reproché mille fois de l'avoir oublié lui-même , qu'après en avoir fait une rigoureuse pénitence, qu'après avoir hautement et pleinement réparé un oubli si criminel. Faisons ce qu'il a fait, et nous aurons droit de dire ce qu'il a dit. Je sais quels vœux et quels souhaits formait saint Bernard , quand il désirait avec tant de passion de revoir l'Église dans son ancien lustre et dans sa première pureté : Quis mihidet , tit videam Ecclesiam Del sicut in diebus antiquish1 mais autant que je suis édifié du souhait de saint Bernard , autant suis-je surpris et confus de voir souvent tenir ce langage à un mondain connu pour avoir peu de religion . ou à une mondaine remplie d'orgueil et idolâtre d'elle-même ; et j'en reviens pour l'un et pour l'autre à la maxime de l'Évangile, Cura te ipsum. C'est bien à vous qu'il appartient de parler en ces termes! allez , guérissez vos plaies qui sont visibles et mortelles , et ne vous ingérez point
« Luc, 23. — 2 1 Tini., 3. — 3 Psnlm. 1 IB. — ^ Bernard.
à vouloir guérir celles que la malignité d'un esprit chagrin vous fait peutêtre apercevoir là où il n'y en a point. Demeurez dans vous-même , vous y trouverez plus que suffisamment à quoi employer, et môme à quoi épuiser ce fonds de zèle qui vous rend si vif et si ardent. Que l'Église soit réformée, j'y consens ; mais elle ne le doit point être par vous, tandis que vous serez ce que vous êtes. Vous aurez beau porter des lois , dès que ces lois viendront de vous qui n'en gardez aucune , elles ne serviront qu'à votre confusion , puisque rien ne parait plus digne de mépris qu'un zèle actif et empressé dans un homme dont les actions démentent les paroles.
De là , zèle sans effet de la part de ceux envers qui on l'exerce , et voici pourquoi : car comme nous n'aimons pas à être corrigés, et que naturellement toute réforme qui nous vient d'ailleurs que de nous-mêmes , par la seule raison qu'elle vient d'ailleurs, nous blesse et nous révolte, nous nous attachons volontiers à examiner quiconque, sous une apparence de zèle et de charité, veut prendre l'ascendant sur nous ; et nous croyons bien nous en défendre , quand nous remarquons dans lui certains faibles qu'il ne remarque pas lui-même, et sur quoi il ne se fait pas justice. Par là nous éludons toutes ses remontrances ; par là nous savons lui fermer la bouche; par là, bien loin de l'écouter, nous devenons fiers et indociles; par là nous pensons avoir droit de lui répondre ce que répondit Jéthro à Moïse : Stulto labore consumer is 1 : Vous travaillez en vain , et vous prenez une peine bien inutile. La plus grossière des erreurs est de penser que l'on vous croira , lorsqu'il parait par votre conduite que vous ne vous croyez pas vous-même ; que l'on suivra vos conseils, quand vous êtes le premier dans la pratique à les abandonner. C'est bâtir d'une main, tandis que l'on détruit de l'autre : ce que l'Écriture traite de folie. De là vient que ceux qui , dans le monde et par office , sont chargés de répondre des autres et de les corriger, ont une double obligation ; mais une obligation , dit saint Augustin, aussi terrible devant Dieu qu'elle est indispensable, de s'appliquer avant toutes choses à leur perfection propre , pour se rendre capables de remplir les devoirs que la Providence leur a imposés. De là vient que le grand Apôtre, parlant des prêtres et des ministres de l'Église, veut, pour première qualité, que ce soient des hommes irrépréhensibles. Oportct irreprehensibiles esse2 : pourquoi? afin que les peuples , pour se parer de leur censure, ne puissent pas leur dire : Medice , cura teipsum : Vous êtes médecin des âmes , mais soyez d'abord médecin de la vôtre. Reproche qui leur ôte toute liberté de parler, et toute autorité dans l'exercice de leur ministère. Reproche, si je puis user de cette figure d'Isaïe, qui les tient comme des chiens muets dans la maison de Dieu. Reproche qui les met dans la nécessité de souffrir le vice et de craindre les vicieux; de tolérer celui-ci, et de ne pas repousser celui-là. Reproche, enfin, qui , de tout temps, a énervé et qui énerve encore plus que jamais la discipline et le bon ordre, dont ils devraient être le soutien, mais dont il faudrait pour cela qu'ils fussent les modèles.
> Exod., 18. — 2 1 Tim., 3.
Non pas , après tout , Chrétiens , qu'on ne dût même leur obéir et profiter de leurs leçons , quand il paraîtrait encore dans eux plus de faiblesse, et qu'ils seraient moins réglés , puisque leur caractère est indépendant du mérite de leur vie , et que , selon Jésus-Christ , du moment qu'ils sont assis dans la chaire de Moïse , il faut recevoir avec respect ce qu'ils enseignent, sans prendre garde à ce qu'ils font. Mais parce que le commun des hommes n'est ni assez spirituel , ni assez équitable pour faire cette précision, on juge communément de l'un par l'autre; et, en méprisant ce qu'ils font , on s'accoutume à mépriser ce qu'ils enseignent. Or, si le plus saint ministère n'est pas là-dessus à F épreuve de la malignité du monde , que sera-ce de toutes les autres conditions ? Ah ! Chrétiens , que ne peut point un homme tel que le concevait saint Paul , un homme irrépréhensible? il n'y a point de mal qu'il ne puisse arrêter, point de bien qu'il ne soit en état de procurer. S'il est dans une charge, avec quelle force ne parlera-t-il pas quand il faudra s'opposer à des scandales? s'il est à la tête d'une famille, quel empire n'y prendra-t-il pas pour y faire fleurir la piété ? s'il a des enfants à élever, de quel poids ne seront pas auprès d'eux ses avertissements et ses conseils , et avec quelle docilité ne les recevrontils pas ? Mais qu'un père débauché ou violent fasse à son fils des leçons de modération et de régularité, quel fruit peut-il en espérer? Qu'une mère évaporée et mondaine prêche à sa lille la modestie et la fuite du monde, quel succès en peut-elle attendre? Donnez, Seigneur, donnez à votre Église des ministres pour la gouverner, et à votre peuple des guides pour le conduire ; mais des ministres qui sachent se gouverner eux-mêmes , mais des guides qui apprennent à se conduire eux-mêmes ; car c'est ainsi que le soin de notre propre perfection doit autoriser notre zèle, et qu'il le doit encore régler, comme nous Talions voir dans la seconde partie.