XIV LETTRE DE M. DE LAMOIGNON
Sa sublime éloquence venait surtout de la connaissance parfaite qu'il avait du monde. Il bannit de la cbaire ces pensées frivoles, plus propres pour des discours académiques que pour instruire les peuples ; il en retrancha aussi ces longues dissertations de théologie, qui ennuient les auditeurs, et qui ne servent qu'à remplir le vide des sermons ; il établit les vérités de la religion solidement ; et jamais personne n'a su comme lui tirer de ces vérités des conséquences utiles aux auditeurs , et si naturelles que chacun de ceux qui l'entendaient pouvait s'appliquer ce qu'il disait.
Quoiqu'il ne recherchât pas toujours dans ses discours l'exactitude des expressions, il ne lui en échappait aucune qu'on pût trouver basse, et peu digne du sujet qu'il traitait. S'il s'engageait dans quelque description , ou qu'il descendît dans quelque détail , il ne tombait point dans ces sortes de discours qui ne conviennent ni aux prédicateurs ni aux arditeurs : qualité rare dans ceux qui parlent en public, et qui vient d'une profonde méditation et d'une juste connaissance des matières qu'on traite.
Mais pourquoi vous parler de la grande réputation que le P. Bourdaloue s'est acquise dans la prédication? C'est un talent que tous ceux qui l'ont le moins connu n'ignorent pas. Parlons plutôt de ses vertus , que nous nous flattons d'avoir plus senties que ceux qui ne l'ont pas pratiqué aussi souvent que nous.
Il est plus rare de trouver des hommes grands dans le commerce intime et particulier, que d'en trouver de grands lorsqu'ils représentent, ou qu'ils sont, pour ainsi dire, montés sur le théâtre; car lorsque les hommes sont en quelque fonction publique, tout ce qui s'offre à leurs yeux les excite, et les instruit de ce qu'ils doivent être. Mais lorsqu'ils sont rendus à eux-mêmes, lorsque tous les objets qui les tenaient attentifs sont écartés , qu'il est rare de les trouver aussi grands dans le repos qu'ils nous ont paru grands dans l'action ! C'est cependant en cela que consiste la véritable grandeur : car je n'appelle grand que ce qui se soutient par lui-même, et qui n'a pas besoin d'ornements empruntés. J'ai bien vu des hommes grands dans l'opinion commune, mais je n'en ai point connu d'aussi grands dans le particulier que dans le public; ou plutôt je n'en ai guère connu qui ne perdissent, dans un commerce long et familier, beaucoup de l'estime qu'on avait pour eux.
Le P. Bourdaloue n'était pas de ce nombre : jamais personne n'a plus gagné que lui à être vu tel qu'il était. Ses moindres qualités ont été celles qui l'ont fait honorer et respecter du public.
Il était naturellement vif et vrai; il ne pouvait souffrir le déguisement et l'artifice; il aimait le commerce de ses amis, mais un commerce aisé, sans étude et sans contrainte : néanmoins, combien de fois l'avons-nous vu forcer son naturel , et vivre familièrement avec des gens d'un caractère fort opposé au sien !
Toute sa vivacité ne lui laissait jamais échapper la moindre impatience, quand il s'agissait d'une affaire importante ; souvent même il perdait un temps aussi cher que le sien pour remplir des devoirs d'une pure amitié , et d'une reconnaissance fondée uniquement sur les sentiments d'estime qu'on avait pour lui.
Quoiqu'il ait eu la confiance de tout ce qu'il y a de plus élevé dans la France , on ne peut pas dire qu'il l'ait jamais désirée. Il se dévouait de la même manière à tous ceux que la Providence lui envoyait, sans rechercher les grands et sans mépriser les petits ; parlant à chacun selon son caractère , et ne s'appliquant qu'à perfectionner l'ouvrage qu'il avait en ses mains.
Il avait eu l'estime d'un grand ministre dès ses premières années : il l'a conservée tant que ce ministre a vécu. En a-t-il retiré quelque utilité pour lui ?