POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
Sujet. Bienheureux celui qui ne sera point scandalisé de moi.
C'est à ce caractère que le Sauveur du monde reconnaît ses vrais disciples. Il veut des hommes fervents , généreux , sincères, qui se fassent un honneur de l'avoir pour maître, et un devoir de lui obéir. Or par là il exclut de son royaume ces lâches chrétiens qui se laissent dominer par le respect humain , et c'est ce même respect humain que j'entreprends de combattre dans ce discours.
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Division. Indignité du respect humain par rapport à nous-mêmes, lre partie. Désordre du respect humain par rapport à Dieu , 2e partie. Scandale du respect humain par rapport au prochain . 5e partie. Les deux premiers points regardent ceux qui sont les esclaves du respect humain , et le troisième ceux qui en sont les auteurs.
Première partie. Indignité du respect humain, parce que c'est , 1° une servitude honteuse ; 2° une lâcheté méprisable.
1. Servitude honteuse : car, qu'y a-t-il de plus servile que d'être réduit, ou plutôt de se réduire soi-même à la nécessité de régler sa religion et toute sa conduite sur le caprice des autres et sur les vains jugements du monde? Saint Augustin déplorait la condition de ces anciens philosophes qui, par la raison, ne reconnaissant qu'un Dieu, ne laissaient pas , pour s'accommoder au temps , d'en adorer plusieurs. Ainsi , dit ce Père , ils adoraient ce qu'ils méprisaient , et nous, par un autre respect humain, nous méprisons, nous outrageons ce que nous adorons.
Il y a des choses , ajoute saint Augustin , où la servitude est tolérable, d'autres où elle est raisonnable , quelques-unes où elle peut êire honorable : mais s*y soumettre dans ce qu'il y a de plus essentiellement libre , qui est la profession de sa foi et l'exercice de sa religion , c'est ce que la dignité de notre être , non plus que la conscience, ne peut comporter.
Laissez-nous aller au désert , disaient les Hébreux aux Egyptiens : car, tandis que nous sommes parmi vous , nous ne pouvons pas librement sacrifier au Dieu d'Israël. En tout le reste nous vous obéirons , mais , dans le culte de notre Dieu , la liberté nous est nécessaire. Telle est la disposition où doit être un vrai fidèle : et s'il lui était impossible de garder cette sainte liberté dans le monde, dès là il devrait sortir du monde , et , à l'exemple des Israélites , se retirer dans le désert.
Servitude du respect humain , d'autant plus honteuse que c'est l'effet d'une petitesse d'esprit et d'une faiblesse de cœur que nous lâchons, mais en vain, de nous cacher à nous-mêmes. Car, si nous avions celte grandeur d'âme qu'inspire le christianisme , nous dirions comme saint Paul : Je ne rougis point de r Evangile. Nous imiterions le jeune Tobie; ni le nombre, ni la qualité des personnes ne pourraient nous ébranler. Mais nous n'avons pas assez de force pour nous mettre au-dessus du monde et de sa censure. Nous nous laissons troubler : de quoi ? d'une parole : et par qui? par des hommes vains , dont souvent toute la légèreté nous est connue aussi bien que l'impiété. Châtiment de Dieu visible, qui permet qu'en voulant secouer son joug, nous en prenions un autre mille fois plus humiliant et plus pesant.
2. De là , caractère de servitude qui porte encore avec soi un caractère de lâcheté. Lâcheté odieuse : j'appartiens à Dieu , je lui dois tout , et je le trahis ! Lâcheté impardonnable : nous ne la pouvons pas même supporter dans ces âmes mercenaires que leur condition et le besoin attachent au service des grands. Lâcheté réprouvée dans l'Evangile : Quiconque me désavouera devant les hommes, disait le Fils de Dieu, je le désavouerai devant mon Père. Lâcheté que les païens jmêmes ont condamnée dans les chrétiens. Exemple de ce sage empereur, père du grand Constantin, qui, tout païen qu'il était, retint auprès de sa personne ceux d'enli e ses ofhciers et ses soldats qu'il trouva fermes dans la loi chrétienne, et renvoya les autres, qui, par une crainte humaine, l'avaient renoncée ou dissimulée.
Ah! souvenons-nous de tant de martyrs, nos frères en Jésus-Christ. Craignaient-ils la présence des hommes? ou le Dieu pour qui ils mouraient, était-il plus leur Dieu que le nôtre? N'allons pas si loin : cette cour est composée d'hommes fameux par leur bravoure et par leurs exploits militaires. Avoir une fois hésité dans le péril, c'est ce qu'ils regarderaient comme une tache ineffaçable. Pourquoi donc dans les choses de Dieu devenons-nous, selon la figure de l'Evangile, comme le roseau? Que n'imitons-nous Jean-Baptiste? Jusques au milieu des fers , il confessa Jésus-Christ ; jusque dans la cour, il lui rendit témoignage. Voilà votre modèle. S'il faut être esclave, ce n'est point l'esclave du t. i. H
monde, mais le vôtre, ô mon Dieu! Si nous savons nous affranchir du monde , le monde, tout perverti qu'il est, nous respectera; et si nous y demeurons au contraire servilement assujettis , le monde même nous méprisera. Mais enfin, quoi que le monde en puisse penser, le Dieu que nous servons est un assez grand maître pour mériter qu'on lui fasse un sacrifice du monde.
Deuxième partie. Désordre du respect humain. 1. Parce que le respect humain détruit dans le cœur de l'homme le fondement de la religion , qui est l'amour de Dieu. 2. Parce qu'il fait tomber l'homme dans les plus criminelles apostasies. 3. Parce qu'il arrête dans l'homme l'effet des grâces les plus puissantes. 4. Parce que c'est ainsi l'obstacle le plus fatal à la conversion de l'homme mondain.
1. Il détruit dans le cœur de l'homme l'amour de Dieu : j'entends cet amour de préférence que nous devons à Dieu. Car qu'est-ce que le respect humain , ou plutôt , pourquoi l'appelons-nous respect humain , sinon , dit saint Thomas , parce qu'en mille rencontres , il nous fait respecter la créature plus que Dieu ? Et voilà ce que Tertullien reprochait aux païens , quand il leur disait : Vous craignez plus César que Jupiter même.
Grâce à la Providence , nous avons un roi fidèle ; mais si le ciel nous avait fait naître sous la domination d'un prince moins religieux , combien de courtisans
n'est-on pas dévoué plus qu'à Dieu? et en faut-il davantage pour renverser toute la religion?
2. Le respect humain fait tomber l'homme dans les plus criminelles apostasies. Souvenez-vous des irrévérences qu'il vous a fait commettre en présence de cet autel. Je pourrais bien mieux l'appeler l'autel du Dieu inconnu, que celui dont parle saint Paul : Ignoto Deo. Cet autel que trouva saint Paul , il ne le trouva que parmi des idolâtres ; et celui que je trouve ici , j'ai la douleur de le trouver parmi des chrétiens. Ne pas connaître le vrai Dieu que l'on adore, c'est ignorance ; mais insulter, jusques à ses autels , le vrai Dieu que l'on connaît ; assister à son sacrifice en courtisan et en mondain , c'est ce que j'appelle , après saint Cyprien, apostasie : In his omnibus quœdam apostasia fidei est. Nous condamnons ces lâches chrétiens qui , dans les persécutions , renonçaient Jésus-Christ : c'étaient des apostats; mais, après tout, ils ne cédaient qu'à la violence des tourments, et par là ils étaient dignes en quelque sorte de compassion : au lieu qu'il ne s'agit plus pour nous de vaincre ni les tourments , ni la mort , mais un vain respect que nous pouvons si aisément surmonter.
3. De là mêmequ'arrive-t-il? c'est que le respect humain arrête l'effet des grâces de Dieu les plus puissantes, et devient encore par là l'obstacle le plus fatal à la conversion de l'homme mondain. On se sent de bonnes dispositions, mais une fausse crainte du monde et de ses raisonnements fait tout évanouir. On voudrait que le monde fût plus équitable ; mais tout injuste qu'il est , on se soumet à sa loi, ou , pour mieux dire, à sa tyrannie. Jusques à la mort même, ne voyons-nous pas des hommes succomber à cotte tentation du respect humain, et s'en faire un dernier prétexte contre tout ce que leur prescrit alors la religion ?
C'est donc maintenant que je conçois la vérité de cette parole de Tertullien : Je suis assuré de mon salut, si je ne rougis point de mon Dieu. Car, si je ne rougis pas de mon Dieu , je ne rougis pas de mes devoirs ; et en observant mes devoirs malgré les discours du monde, je suis sauvé. Le coup de salut pour Madeleine fut de ne point écouter le monde. Si elle eût consulté la prudence du siècle, elle était perdue.
Troisième partie. Scandale du respect humain, c'est-à-dire scandale que causent dans le monde ceux qui , par leurs discours ou par leur conduite , servent à y entretenir le respect humain. 1. Scandale qui va spécialement à la destruction du culte de Dieu ; en voilà la nature, 2. Scandale d'autant plusper-
nicieux, qu'il se répand avec plus de facilité : en voilà le danger. 3. Scandale qu'il vous est d'autant plus étroitement ordonné d'éviter, grands du monde, que de votre part il devient beaucoup plus contagieux : voilà, par rapport à vous, les obligations qui en naissent. 4. Scandale que vous pouvez aisément corriger, en opposant au respect humain votre bon exemple : en voilà le remède.
1. Scandale qui va spécialement à la destruction du culte de Dieu. Car, comme les enfants d'Héli détournaient le peuple du sacrifice, et en cela même commettaient un crime énorme, grande nimis; ainsi tant de libertins , en raillant de la piété et de la religion , la décrédilent, et contribuent, autant qu'il est en eux , à l'abolir. Or, avec la même sévérité que Dieu punit Ophni et Phinéès, il punira les impies du siècle. Qu'un particulier, dans un état, corrompît la fidélité des sujets , il n'y a point de supplice dont il ne fût digne. Que sera-ce d'un homme qui ose attenter aux droits de Dieu ?
2. Scandale le plus contagieux et le plus prompt à se communiquer. C'est ce qui porta l'invincible Mathatias à sacrifier lui-même et à frapper du coup mortel un Israélite qu'il vit sur le point d'adorer publiquement l'idole. I! comprit que l'exemple d'un seul toléré suffirait pour ébranler toute la nation ; et je puis dire qu'un mot, qu'un regard, qu'un "exemple corrompt de nos jours plus de chrétiens que tout ce qu'ont autrefois inventé les tyrans pour exterminer le christianisme. Car que ne peut point cet attrait naturel que nous sentons à faire comme les autres? Si donc ils nous tracent le chemin du vice et de l'impiété, combien cette tentation fera-t-elle d'apostats ?
5. De là naît, pour toutes les personnes qui ont quelque autorité dans le monde, une obligation plus étroite d'être exemplaire dans l'exercice de leur religion : et cet exemple qu'ils donnent est k. le remède le plus efficace contre le scandale du respect humain. Car qui ne sait pas quelle impression fait sur les esprits l'exemple des grands? C'est pourquoi ce vieillard vénérable, Eléazar , ne put jamais se résoudre , non-seulement à manger de la chair défendue , mais à feindre d'en manger, de peur que son exemple ne fût un scandale pout les autres.
Belle leçon pour vous , à qui Dieu n'a fait part de son pouvoir que pour le faire servir à son culte! Que doit dire un père à ses enfants? Que doit dire un maître à ses domestiques? Que devons-nous faire chacun dans notre condition? tout ce qui dépend de nous pour affermir la religion dans l'esprit de ceux que Dieu nous a soumis.
Je parle dans la cour d'un prince qui donne du crédit à la religion ; et ce que j'aurais à craindre , c'est qu'au lieu que le respect humain faisait autrefois à la cour des libertins, il n'y fit maintenant des hypocrites. Mais outre que la religion prendrait au moins par là le dessus , ne laissons pas , vous dirai-je , de nous prévaloir de l'heureuse disposition des choses. Quand le respect humain nous attache à nos devoirs, quoiqu'il ne soit ni saint, ni louable, il n'est pas toujours inutile. C'est un soutien à notre faiblesse , et il peut servir à nous élever de la créature au créateur.
Or, suivant ce principe , bénissons le ciel de nous avoir donné un maître qui ne porte pas en vain le titre de protecteur, de sa religion. Nous avons dans son zèle le plus puissant secours pour nous animer et pour nous soutenir. Heureux donc celui qui ne sera point scandalisé de Jésus-Christ. Le Sauveur du monde n'exceptait point de cette béatitude ceux qui habitent dans les palais des rois. C'est le même Evangile qu'on nous annonce à tous ; et nous devons tous également le recevoir et le pratiquer sans en rougir.