POUR LE TROISIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
Sujet. Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droite la voie du Seigneur.
Celte voie du Seigneur est la voie étroite du salut. Mais combien ignorent cette voie étroite , et ne savent pas en quoi consiste la sévérité évangélique ! 11 est donc nécessaire de leur en donner une juste idée dans ce discours.
Division. Nul homme ne fit profession d'une vie plus austère que Jean-Baptiste ; nul homme ne fut plus sévère dans ses mœurs. Mais dans sa sévérité même, ce fut un homme désintéressé, un homme humble, et un homme charitable. Trois caractères opposés à la fausse sévérité des pharisiens. Car quel était le fond de cette sévérité pharisaïque? un esprit d'intérêt, un orgueil secret, et une dureté impitoyable pour le prochain. Mais la vraie sévérité de l'Evangile consiste dans un plein désintéressement, lre partie. Dans une sincère humilité, 2e partie. Dans une charité patiente et compatissante , 5e partie.
Première partie. Désintéressement , premier caractère de la sévérité évangélique , selon cette parole de Jésus-Christ : Quiconque ne renonce pas d'esprit et de cœur à tout ce qu'il a, ne peut être mon disciple. Car, pour développer ce point important, s'il faut mesurer la sévérité chrétienne par quelque règle , ce ne doit être, 1° ni par la difficulté des choses qu'on entreprend , 2° ni par l'éclat d'une vie extérieurement mortifiée , 3° ni par un certain zèle de réforme, 4° ni par un abandon même effectif de certains intérêts particuliers ; mais par un désintéressement général , absolu , sincère.
4. Ce n'est point par la difficulté des choses qu'on entreprend : pourquoi? par la raison qu'en donne saint Chrysostome , savoir, que les choses mêmes les plus difficiles nous deviennent faciles et agréables dans la vue d'un intérêt humain ; et qu'il y aurait alors plus de peine à s'en abstenir, qu'à les faire. Par exemple , on ne dira pas que la vie laborieuse d'un avare, et la servitude d'un courtisan , doivent être comptées pour des exercices de l'abnégation chrétienne. Leur abnégation serait au contraire , à l'un , de ne point tant se fatiguer pour contenter son avarice, et à l'autre, de ne point tant se captiver pour satisfaire son ambition. Car voilà ce qui leur coûterait.
2. Ce n'est point par une vie extérieurement mortifiée ; en voici la preuve : c'est que dans cet extérieur de mortification , il peut encore y avoir un intérêt caché où la nature se trouve. Ainsi les pharisiens paraissaient mortifiés : pourquoi? pour se rendre maîtres des esprits , et pour parvenir à leurs fins. Si donc il arrivait que nous prissions les mêmes voies , et que tout cet éclat de mortification n'aboutît qu'à conduire une intrigue et à soutenir un parti, pourrait-on penser alors qu'il y eût là le moindre vestige de cette sévérité que nous a enseignée J ésus- Christ :
3. Ce n'est point par un certain zèle de réforme et de maintenir la discipline ; «car ce zèle ne coûte rien dans les discours. Mais voulons-nous connaître si c'est l'effet de la vraie sévérité de l'Evangile , voyons si ce zèle nous rend moins intéressés , et s'il nous dégage de ces vues humaines qui infectent ce qu'il y a de plus sacré dans le culte de Dieu. Nous exagérons en paroles la sévérité du christianisme ; mais dans la pratique nous agissons comme le reste des hommes , souvent pis que le reste des hommes , parce qu'il y va de notre intérêt. Et en cela on ne manque pas d'adresse, pour avoir toujours la réputation d'homme sévère, et pour agir néanmoins comme les plus relâchés.
4. Ce n'est point même par l'abandon effectif de quelques intérêts particuliers : car il est aisé , dit saint Augustin , de renoncer à un intérêt pour un autre intérêt. Il faut donc, si nous vouions être vraiment sévères selon l'esprit de l'Evangile , que notre désintéressement soit général , en sorte que nous ne cherchions que Dieu ; qu'il soit absolu , sans condition et sans réserve ; qu'il soit sincère , sans tout ce raffinement de la fausse sévérité. Tandis que ce désintéressement chrétien a régné dans le christianisme, le christianisme s'est maintenu
ANALYSES DES SERMONS. (JOi
dans toute sa pureté ; mais dès que l'esprit d'intérêt y est entré , nous avons commencé à dégénérer, et de là sont venus tant de désordres. Contentons-nous de Dieu ; Dieu nous suffira : il suffit bien pour tout ce qu'il y a de bienheureux dans le ciel ; il suffit bien pour lui-même.
Deuxième partie. Humilité, second caractère' de la sévérité évangélique. Piien de plus parfait que celte sévérité ; mais rien aussi de plus exposé à la tentation de l'orgueil. Cependant, dit saint Bernard, être humble , et être sévère à soi-même, ce ne sont point, deux choses distinguées dans les maximes de Jésus- Christ. C'est ce qui l'engagea à se déclarer si hautement contre les pharisiens. Peinture des pharisiens et de leur orgueil.
Or, si le Fils de Dieu n'a pu supporter ce faste dans les pharisiens , qui ne lui appartenaient en rien , comment , dit saint Grégoire , le supportera-t-il dans nous, qui sommes ses disciples ? Cependant est-il un désordre plus commun ? Où l'orgueil ne se glisse-t-il pas, puisqu'il s'insinue souvent jusque dans la haine de nous-mêmes , et dans les saintes rigueurs que nous exerçons sur nousmêmes ?
Ce n'est pas qu'en bien des rencontres nous ne fassions les humbles , mais d'une humilité, dit saint Jérôme, qui ne risque rien. Vous diriez qu'il suffit d'être sévère pour être plein de soi-même : on ne parle plus que de soi. Quoiqu'il y ait des conduites de grâces différentes , on n'estime plus que la sienne : on y voudrait réduire tous les autres; et s'ils s'en écartent, on les croit perdus.
On veut pratiquer le christianisme dans toute sa sévérité ; mais on veut en avoir l'honneur. On se retire du monde ; mais on est bien aise que le monde le sache. On se mortifie en secret ; mais on fait si bien que ce secret cesse bientôt d'être secret , et l'on a cent biais pour le rendre public , en sauvant même les dehors de la modestie.
De là vient qu'on aime en tout la singularité. S'il y a quelque chose de nouveau, c'est à quoi l'on donne : bien différents en cela de saint Augustin , qui, pensant à se convertir, n'évita rien plus soigneusement que de le faire avec bruit. C'est assez qu'on ait un certain zèle de discipline et de réforme pour vouloir juger de tout , dominer partout , parvenir à tout.
Or ce levain de l'orgueil, 1° corrompt tout le mérite de notre sévérité, puisque ce n'est plus Dieu qui en est le motif ; 2° en détruit même le fonds et la substance. Car la sévérité chrétienne consiste à se faire violence : nulle violence quand on suit la nature ; et n'est-ce pas la nature que l'on suit en suivant son orgueil ? Voilà pourquoi , dit saint Chrysostome , nous avons beaucoup moins de peine à faire plus que nous ne devons, qu'à faire ce que nous devons , parce qu'à faire plus qu'on ne doit , il y a une certaine gloire qui flatte.
La vraie austérité du christianisme est donc d'être humble, et de chercher l'obscurité. La vraie austérité, surtout pour les âmes vaines , est souvent de se tenir dans la voie commune , et d'y faire , sans être remarquées, tout le bien qu'on ferait dans une autre route avec plus d'éclat. Mais ce n'est point , mon Dieu, aux sages du monde , ce n'est pas même aux sages dévots, à ces dévots superbes , que vous avez révélé ces vérités ; c'est aux petits et aux humbles : soyez-en béni. V k^
Troisième partie. Charité, troisième caractère de la sévérité évangélique. Comment accorder l'une et l'autre , puisque la charité , selon saint Paul , couvre tout et supporte tout, et qu'au contraire la sévérité fait profession de n'excuser rien et de ne pardonner rien ? Pour comprendre ce mystère , il n'y a qu'à distinguer les objets. Car l'Evangile veut que nous soyons sévères; mais pour qui? pour nous-mêmes , et non pour les autres. Or, la sévérité pour nous-mêmes et la charité pour les autres, ce sont deux devoirs qui , bien loin de se combattre , s'entretiennent mutuellement.
En effet, c'est en pratiquant la charité à l'égard des autres , qu'on pratique à l'égard de soi-même ce qu'il y a dans la sévérité chrétienne de plus difficile et de plus pariait. Car être charitable, c'est être patient, modéré, doux , discret , détaché de soi-même. Or, pour cela, quelles violence? ne faut-il pas se faire en mille rencontres? *
Mais quel est le désordre? C'est qu'au lieu d'exercer cette sévérité envers nous-mêmes , nous l'employons toute contre nos frères. Je veux que notre sévérité produise en nous quelque réforme : mais si au même temps elle nous rend fâcheux aux autres, aigres, impatients, critiques, médisants, vindicatifs, ce n'est plus qu'une fausse sévérité ; et l'on peut dire de nous ce que Jésus-Christ disait des pharisiens : que nous sommes de grands observateurs des petites choses , tandis que nous négligeons les plus importantes.
Car un des plus grands préceptes de la loi , c'est la charité ; et voilà à quoi manquaient les pharisiens, et sur quoi le Fils de Dieu leur faisait tant de reproches. Scrupuleux sur des points peu nécessaires , ils transgressaient librement les devoirs les plus indispensables. Peinture naturelle de la piété de notre siècle. Une femme communiera , se mortifiera, fera de longues prières; et du reste , troublera tout une maison par ses caprices , et déchirera le prochain par ses médisances. Piété d'enfant , dit saint Chrysostome , après l'Apôtre. Mais quoi ! faut-il quitter toutes ces pratiques que la ferveur inspire ? Non : mais retenons-les selon la règle que Jésus-Christ nous a prescrite : Faites d'abord celles-ci , c'est-à-dire les choses nécessaires , et n'omettez pas ensuite les autres.