‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 142 sur 164 · LE MERCREDI DES CENDRES · texte numérisé non relu

LE MERCREDI DES CENDRES

Sujet. Souvenez- vous, homme , que vous êtes poussière, et que vous retournerez en

poussière.

Voilà le terme où doivent aboutir tous les desseins des hommes et toutes les grandeurs du monde. Voilà l'unique et solide pensée qui doit partout et en tout temps nous occuper. Elle ne nous plaira pris; mais elle nous sera salutaire, et ce discours vous en fera voir les avantages. Prière au Saint-Esprit.

Division. Pensée de la mort, remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions : première partie. Règle la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations : deuxième partie. Motif le plusefiicace pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions : troisième partie.

Première partie. Pensée de la mort , remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions. Nos passions sont vaincs , elles sont insatiables, elles sont injustes : vaines dans leurs objets , insatiables dans leurs désirs , injustes dans les sentiments présomptueux quelles nous inspirent , soit à l'égard de nousmêmes , soit à l'égard des autres. Mais pour les réprimer et pour en amortir le feu, la pensée delà mort, i°nous en fait connaître la vanité ; 2° nous fait mettre des bornes à notre cupidité; 5° fait cesser dans notre estime toute distinction, et par là nous réduit au grand principe de la modestie, qui est l'égalité que Dieu a mise entre tous les hommes , et nous oblige , qui que nous soyons , à nous rendre au moins justice , et à rendre aux autres les devoirs de la charité.

1. La pensée de la mort nous fait connaître la vanité de nos passions, en nous faisant connaître la vanité des objets auxquels elles s'attachent, qui sont les biens de la vie. Tandis que ces biens nous paraissent grands et estimables , il nous est presque impossible de ne ies pas aimer, et en les aimant de n'en pas faire le sujet de nos plus ardentes passions. Mais du moment que nous commençons à les mépriser, nous commençons à nous en détacher : et ce qui nous donne ce mépris des biens de la terre , c'est la pensée de la mort , parce que la mort est la preuve sensible du néant de toutes les choses humaines. A ce jour-là, dit l'Ecriture , c'est-à-dire au jour delà mort, toutes les pensées des hommes, tous leurs projets s'évanouiront , et par conséquent toutes leurs passions s'éteindront. Or que faisons-nous en pensant à la mort ? nous anticipons ce dernier jour, et nous prenons par avance les mêmes sentiments que nous aurons alors.

C'est ainsi que David, jusques au milieu de la cour, réprimait toutes ses passions, ïl demandait à Dieu qu'il lui fît connaître la fin de sa vie ; et considérant la brièveté de ses jours , il concluait que tout n'est que vanité, et que c'est bien en vain que i'homrne se trouble , se fatigue, s'épuise, pour amasser et pour thésauriser, puisqu'il passe comme une ombre , et qu'il ne sait qui profitera de ses travaux. Conclusion que nous lirons nous-mêmes aussi bien que ce saint roi, quand nous pensons à la mort. Si nous ne deviens jamais mourir , nous ne voudrions jamais reconnaître la vanité des biens de la vie. Mais quand on nous dit , ou que nous nous disons à nous-mêmes que nous mourrons , toute cette vanité se présente à nous. Les autres considérations chrétiennes renferment tout au plus des témoignages et des preuves de cette vanité : au lieu que la mort en est l'essence même , et qu'elle fait celte vanité même. D'où il s'ensuit que la pensée

de la mort a une vertu spéciale, non-seulement pour nous la découvrir, mais pour nous la faire sentir. De là cette belle leçon que faisait l'Apôtre aux Corinthiens : Le temps est court : réjouissons-nous donc comme ne nous réjouissant pas, possédons comme ne possédant pas , usons de ce monde comme n'en usant pas.

2. La pensée de la mort nous fait mettre des bornes à noire cupidité. Nos passions sont d'elles-mêmes insatiables : quel avare, quel ambitieux, quel voluptueux a dit jamais, C'est assez? Mais pour vous apprendre à borner vos désirs , je n'ai qu'à vous adresser les paroles de l'Eglise : Mémento, Iwmo : Souvenez-vous , homme , que vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière. Ou je n'ai qu'à vous faire la même invitation que les Juifs firent au Fds de Dieu, lorsqu'ils le prièrent d'approcher du tombeau de Lazare : Veni , et vide : Venez , et voyez ce riche du monde dans la pauvreté et la, nudité où la mort l'a réduit. Veni, et vide : Venez , et voyez ce grand du monde : qu'est devenu à la mort toute sa grandeur? Veni, et vide : Venez, et voyez celte femme du monde, et tâchez à reconnaître quelques traits de celte beauté dont elle prenait tant de soin. Voilà comment tout finira polir nous.

3. La pensée de la mort nous réduit au grand principe de la modestie, qui est l'égalité, et nous obligea nous rendre justice, et à rendre aux autres les devoirs de la charité. Sans cette pensée on se laisse éblouir de certaines distinctions qu'on a dans le monde, on s'entêle de soi-même, on devient fier et hautain. Mais quand on fait réflexion que la mort nous égalera tous, on rabat beaucoup de ses fiertés et de ses hauteurs, parce qu'on voit que d'homme à homme il y a bien peu de différence, et l'on tient à l'égard des autres une conduite plus équitable, en les traitant avec plus de douceur et plus d'humanité.

Deuxième partie. Pensée delà mort, règle infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations. Les pensées des hommes sont timides, dit le Sage, et nos prévoyances incertaines. Nos pensées sont timides, parce que souvent nous ne savons si nous prenons le meilleur parti , ou même un bon parti par rapport au salut. Et nos prévoyances sont incertaines, parcî que l'avenir nous étant inconnu, nous sommes toujours en doute si nous n'aurons point lieu de nous repentir un jour de ce que nous aurons entrepris , et si notre conscience ne nous les reprochera point à la mort. Mais la pensée de la mort est le moyen le plus efficace et le plus sûr pour nous délivrer de ces craintes et de ces incertitudes affligeantes, puisque c'est le moyen le plus efficace et le plus sûr pour bien conclure dans toutes les occasions où la conscience et le salut se trouvent engagés. Comment cela? 1° parce que le souvenir de la mort est une application vive et touchante que nous nous taisons à nous-mêmes de la fin dernière, qui doit être le fondement de toutes nos délibérations ; 2° parce qu'en pratiquant ce saint exercice de la pensée de la mort , nous prévenons ainsi tous les remords et tous les troubles dont pourraient être sans cela suivies nos résolutions.

i. La pensée de la mort est une application vive et touchante que nous nous faisons à nous-mêmes de la fin dernière , qui doit être le fondement de toutes nos délibérations. Car la pensée de la mort nous rappelle la pensée de l'éternité qui la suit; et, pénétrés de cette pensée de l'éternité, nous jugeons bien plus sainement des choses. Dégagés alors de mille illusions, nous voyons plus clairement ce qui nous éloigne et ce qui nous approche de notre dernière fin ; et nous concluons plus aisément qu'il faut donc prendre ce qui nous y conduit, et rejeter ce qui nous exposerait à n'y arriver jamais. Voilà par où la pensée de la mort devient pour nous , selon l'Ecriture, un fonds de prudence et d'intelligence.

Aussi les païens, dans les traités et les négociations importantes, tenaient-ils leurs conseils auprès des tombeaux de leurs ancêtres; comme s'ils n'eussent pas cru pouvoir sagement délibérer et résoudre sans le souvenir et la vue de la mort. Or ce qu'ils faisaient par superstition , nous le devons faire par religion. Avez-vous un état de vie à choisir, est-il question de régler l'usage de vos biens, s'agit-il d'un intérêt et d'un profit à faire, faut-il former une entreprise, vider un procès, terminer un différend , vaquez à tout cela comme devant un jour mourir, et celle pensée vous préservera de mille fautes que vous y pourriez commettre. Les Saints en ont usé de la sorte , et c'est ce qui les a conduits dans

les voies droites qu'ils ont tenues sans s'égarer et sans tomber. Si donc nous faisons tous les jours tant de fausses démarches, ne nous en prenons qu'à nousmêmes et à noire infidélité, qui nous fait éloigner le souvenir de la mort comme un objet fâcheux et désagréable, et qui par là nous expose à tous les égarements où nous nous laissons entraîner.

2. En pratiquant le saint exercice du souvenir de la mort, nous prévenons tous les remords et tous les troubles dont pourraient être sans cela suivies nos résolutions. Cet autre avantage est une conséquence du premier. Quand on se demande à soi-même : Quels sentiments aurai-je à la morl de ce que j'entreprends aujourd'hui? on entend, pour ainsi dire, au fond de soi-même la réponse de la mort, qui nous marque intérieurement ce qui doit être alors le sujet de nos repentirs : repentirs non passagers elvariables,commeceux que nousavons par rapport aux choses de la vie et en raisonnant selon les principes de la vie, mais repentirs éternels. Que iais-je donc pour m'en garantir? je préviens par la pensée tous ces repentirs de la mort ; et au lieu de les réserver à ma dernière heure , je me les rends utiles pour l'heure présente. C'est en quoi la prudence des Justes triomphe de la témérité des impies.

Troisième partie. Pensée de la mort , motif le plus puissant pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions. C'est de la ferveur de nos actions que dépend la sainteté de notre vie; et l'obstacle au contraire le plus commun à notre sanctification , c'est un certain fonds de lâcheté et de tiédeur qui ne nous est que trop naturel. Or pour nous retirer de cet état de tiédeur, il n'y a qu'à penser souvent : 1° à la proximité de la mort; T à l'incertitude de la mort.

1. Proximité de la mort, premier motif qui confond noire lâcheté. Motif que le Fils de Dieu nous a tant proposé dans l'Evangile , en nous disant : Marchez , parce que la nuit vient ; veillez , parce que le Fils de l'Homme est déjà à la porte; négociez et faites profiter vos talents, parce que le maître va arriver; tenez vos lampes allumées, parce que l'époux approche. En effet, quimd nous aurions des siècles entiers à vivre , nous devrions toujours servir Dieu d'une manière digne de Dieu : mais combien devons-nous encore redoubler nos soins lorsque nous touchons de si près à notre terme , et que Jésus-Christ nous la lait entendre si expressément? Qu'un ange de la part de Dieu vînt nous apprendre que nous mourrons dès demain , il n'y a rien qu'on ne fît pour se préparer. Or ce que nous ferions alors , pourquoi ne le faisons-nous pas dès maintenant, puisque dès maintenant nous pouvons mourir?

Exemple du saint roi Ezéchias, et conclusion qu'il tirait de la proximité de la mort. Apprenons de là cette méthode si solide, de faire chaque action comme si c'était la dernière de notre vie.

2. Incertitude de la mort , second motif qui confond notre lâcheté. Si nous savions quand et à quel jour nous devons mourir, plus de bonnes œuvres dans la vie ; on remettrait tout à la mort : mais Dieu nous cache celte heure de la mort , afin que nous nous tenions en garde à toutes les heures. Car quelle pensée est plus capable de nous renouveler sans cesse en esprit que celle-ci : Peutêtre ce jour sera-t-il le dernier de mes jours? Plein de cette idée , on devient laborieux, prompt, ardent, infatigable, patient, charitable, fidèle à tous ses devoirs.

En quoi surtout nous sommes lâches , c'est dans l'exercice de la pénitence. Or rien ne doit plus nous engager à faire promptement pénitence et à nous convertir, que l'incertitude de la mort. Mourez dans votre péché, vous êtes perdu ; et si vous y demeurez encore , que savez-vous si vous n'y mourrez pas ? Ce qu'il y a de certain pour nous dans la mort , c'est que la mort nous surprendra : car le Fils de l'Homme viendra, dit Jésus-Christ, quand vous n'y penserez pas. N'est-ce donc pas une extrême folie de vivre dans un état où l'on est exposé à toutes les vengeances de Dieu , et de tarder à en sortir ? Cependant y faisonsnous, je ne dis pas toute la réflexion nécessaire , mais quelque réflexion? Heureux qui n'attend pas à y penser , lorsqu'il ne sera plus temps d'y penser !

70 ANALYSES DES SERMONS. j

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