‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 153 sur 164 · LE MERCREDI DE LA SECONDE SEMAINE · texte numérisé non relu

LE MERCREDI DE LA SECONDE SEMAINE

sur l'ambition.

Sujet. Jésus leur répondit et leur dit : Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je boirai? Us lui dirent : INous le pouvons. Alors il leur répliqua : Vous boirez le calice que je dois boire; mais d'être assis à ma droite ou à ma gauche, ce n'est pas à moi de vous l'accorder.

Jésus-Christ , dans l'exemple de ces deux disciples dont parle l'Evangile, veut nous faire connaître en quoi consiste le désordre de l'ambition , quels en sont les divers caractères, quels en sont les effets et les suites, et quels en doivent être enfin les remèdes.

Division. Les honneurs du siècle sont , dans l'ordre de la prédestination éternelle , autant de vocations de Dieu; mais notre ambition les profane, en les recherchant comme des avantages purement temporels : première partie. Les honneurs du siècle sont de vrais assujettissements à servir le prochain ; mais notre ambition en abuse , en les recherchant pour exercer un vain empire et une fière domination : seconde partie. Les honneurs du siècle sont des engagements indispensables à travailler et à souffrir ; mais notre ambition les corrompt, en les recherchant dans la vue d'y trouver une vie tranquille et agréable : troisième partie.

Première partie. Les honneurs du siècle sont , dans l'ordre de la prédestination éternelle , autant de vocations de Dieu ; mais notre ambition les profane, en les recherchant comme des avantages purement temporels. Il n'y a point d'état dans la vie où l'homme doive entrer sans vocation de Dieu, puisque toute notre prédestination roule presque sur le choix des étals que nous embrassons. Or, quoique ce principe soit universel , c'est surtout, selon la maxime de l'Apôtre, aux honneurs du siècle et à ce qui regarde notre agrandissement dans le monde qu'il doit être appliqué : pourquoi? par deux raisons : l'une tirée de l'intérêt de Dieu , et l'autre de l'intérêt de l'homme.

Cependant, par une conduite tout oppoeée à la règle de saint Paul, comment se pousse-t-on tous les jours aux honneurs du siècle et aux dignités mêmes de l'Eglise sans vocation ?

Du moins , si le mérite et la vertu suppléaient en quelque manière au défaut de la vocation et de la grâce. Mais , à l'exclusion de la vertu et du mérite, quelles voies prend-on pour s'avancer? l'intrigue , la cabale, l'intercession, la faveur, le vice même et l'iniquité.

On poursuit les honneurs , même les plus saints , comme dus à sa naissance.

J'ai rendu, dites-vous , des services considérables , et cette place est une récompense qui me regarde naturellement. Mais n'y a-t-il point pour ces prétendus services , que vous mettez à un si haut prix , d'autre justice à vous rendre que

de vous faire monter à un degré où Dieu ne vous veut pas , et où vous n'êtes pas propre?

Combien de pères, et même de pères chrétiens, ou plutôt oubliant qu'ils sont chrétiens , tiennent le langage de cette mère de l'Evangile : Die ut hi duo filii mei. Placez mes deux enfants auprès de vous , et qu'ils aient , l'un à votre droite, l'autre à votre gauche, c'est-à-dire l'un dans l'Eglise , l'autre dans le monde, les plus hauts ministères? L'injustice va encore plus loin , et c'est ce qui faisait tant autrefois gémir Salvien : car si de plusieurs enfants qui composent la même famille , il y en a un plus méprisable , ou qui n'ait pas l'inclination du père et de la mère , c'est celui à qui les honneurs de l'Eglise sont réservés.

Faut-il s'étonner après cela si Dieu s'élève contre nous? Faut-il s'étonner si toutes les conditions sont si avilies?

Deuxième partie. Les honneurs du siècle sont de vrais assujettissements à servir le prochain ; mais notre ambition en abuse , en les recherchant pour exercer un vain empire et une fière domination. Il n'y a que Dieu qui soit grand absolument et pour lui-même. Tout ce qui est grand hors de Dieu et parmi les hommes ne l'est qu'avec dépen fiance et par rapport au prochain , je veux dire pour le bien et pour l'utilisé du prochain.

De là saint Augustin conclut qu'un grand qui, sans se mettre en peine de ceux qui lui sont soumis , ne veut être grand que pour dominer, mérite d'être réprouvé de Dieu. Le christianisme a bien même encore enchéri sur cela , et. l'exemple de Jésus- Christ, qui n'est pas venu pour être servi , mais pour servir, nous impose là-dessus une obligation beaucoup plus étendue.

Cependant ne trouve-t-on pas partout dans le monde de ces maîtres hautains et durs qui ne savent que se faire ubéir, que se faire servir, que se faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire aimer? On se llatte, parce qu'on est élevé, d'un prétendu zèle de faire sa charge; et l'on se fait de ses fiertés et de ses hauteurs un devoir.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les plus impérieux, ce sont communément ceux à qui cet empire qu'ils affectent doit moins convenir. Sont-ce là les enseignements que nous avons reçus de Jésus-Christ, et est-ce ainsi que les apôtres ont converti le monde ?

Troisième partie. Les honneurs du siècle sont des engagements indispensables à travailler et à soulfrir; mais notre ambition les corrompt, en les recherchant dans la vue d'y trouver une vie tranquille et agréable. Ne cherchons point dans le monde, dit saint Augustin, des honneurs purs, c'est-à-dire qui ne soient pas mêlés d'afflictions et de peines. Sans parler de ces accidents, de ces revers de fortune dont nous sommes si souvent spectateurs, supposons un homme dans une prospérité constante et dans ia plus grande élévation, et voyons à quoi cette prospérité même et cette élévation l'engage.

Se faire violence à soi-même, premier engagement des honneurs du siècle.

Souffrir souvent et beaucoup des autres, second engagement des honneurs du siècle.

Mener une vie pleine de soins et de soins affligeants, troisième engagement des honneurs du siècle.

Enfin , avoir toujours son âme entre ses mains, et toujours être en disposition de s'immoler soi-même ou pour la justice ou pour la vérité , quatrième engagement des honneurs du monde.

Or là-dessus qu'avezv-ous à répondre, vous qui, dans les honneurs du siècle, ne prenez que le doux et l'agréable , sans en prendre le pénible et le rigoureux ?

Page 1