‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 154 sur 164 · LE JEUDI DE LA. SECONDE SEMAINE · texte numérisé non relu

LE JEUDI DE LA. SECONDE SEMAINE

Sujet. Or il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut emporte' par les auges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l'enfer.

Voilà , dit saint Augustin , un partage bien surprenant ; mais il ne doit, après tout , ni désespérer les riches , ni enfler les pauvres. Car s'il y a des riches dans l'enfer, on y verra pareillement des pauvres ; et s'il y a des pauvres dans le ciel, tous les riches n'en seront pas exclus , puisque Abraham lui-même nous est aujourd'hui représenté dans la gloire , après avoir possédé sur la terre , selon le témoignage de l'Ecriture , des biens immenses. Il faut néanmoins convenir que l'opulence est un plus grand obstacle au salut que la pauvreté : pourquoi? c'est ce que je vais vous apprendre dans ce discours.

Division. Les richesses servent de matière à trois malheureuses concupiscences que saint Jean nous a marquées : concupiscence des yeux, concupiscence de la chair, et orgueil de la vie. Pour mieux entendre ma pensée, il faut distinguer trois choses dans les richesses : l'acquisition , la possession et l'usage. Or l'acquisition des richesses , ou désir d'acquérir des richesses , est communément une occasion d'injustice , et voilà l'effet de la concupiscence des yeux : première partie. La possession des richesses enfle naturellement une âme vaine, et rien n'est plus propre à lui inspirer ce que le bien-aimé disciple appelle orgueil de la vie : deuxième partie. Enfin , le mauvais usage des richesses entrelient dans un cœur l'amour du plaisir, et fomente la concupiscence de la chair : troisième partie. L'homme du siècle injuste , parce qu'il veut acquérir les biens de la terre. L'homme du siècle orgueilleux, parce qu'il possède les biens de la terre. L'homme du siècle voluptueux , parce qu'il use mal des biens de la terre.

Première partie. L'homme du siècle injuste, parce qu'il veut acquérir les biens de la terre. Tout riche, disait saint Jérôme, est ou injuste dans sa personne , ou héritier de l'injustice d'autrui. Quoique celte proposition ait paru dure , l'expérience ne la vérifie que trop. Parcourez les maisons et les familles distinguées par les richesses : à peine en trouverez-vous quelques-unes où l'on ne vous fasse pas voir une succession d'injustice aussi bien que d'héritage. Je sais quelles conséquences s'ensuivent de là; ou plutôt, je sais de quelles erreurs la plupart des riches se laissent préoccuper sur cela : mais malheur à eux s'ils se livrent à une aveugie cupidité ; et malheur à moi si je leur dissimulais des vérités qui les doivent sauver !

Quoi qu'il en soit, je dis d'abord , d'après l'Apôtre , que le désir d'acquérir des richesses est communément une source d'injustice: pourquoi? 1° c'est qu'on veut être riche à quelque prix que ce soit ; 2° c'est qu'on veut être riche sans se prescrire de bornes; 3° c'est qu'on veut être riche en peu de temps. Trois désirs capables de pervertir les Saints mêmes.

1. On veut être riche à quelque prix que ce soit. Voilà la fin qu'on se propose. Des moyens, on en délibérera; mais il faut avoir. On voudrait bien y parvenir par des voies honnêtes , mais au défaut de ces voies honnêtes on est disposé à prendre toutes les autres. C'est ce que le satirique de Rome reprochait à ses concitoyens; et ne peut-on pas bien nous faire le même reproche? Voilà, leur disait-il, comment vous raisonnez : Rem, si possis, rectè; si non, quoeumque modo, rem. Or supposons un homme dans cette disposition, que ne fera-t-il pas , et qui pourra l'arrêter ?

2. On veut être riche sans se prescrire de bornes. Car où sont aujourd'hui les riches qui se tiennent dans une sage modération? En vain on leur représente lout ce qui peut amortir le feu de leur avare convoitise ; ils se répondent secrètement qu'on n'en a jamais assez. Or quelles injustices celte passion effrénée ne doit-elle pas traîner après soi? De là tant d'anathèmes que les prophètes ont prononcés contre cette faim dévorante.

3. On veut être riche en peu de temps. S'enrichir par une longue épargne et

par un travail assidu , c'était l'ancienne route que l'on suivait dans la simplicité des premiers siècles : mais dans la suite on a trouvé des chemins raccourcis et bien plus commodes. Or il est de la foi que quiconque cherche à s'enrichir promptement ne gardera pas son innocence : Qui festinat ditari , non erit innocent. Et certes il est incompréhensible, par exemple, qu'avec des profils et des appointements réglés , on fasse tout à coup des fortunes telles que nous en voyons. Cela va, dites-vous, à damner bien des gens d'honneur; mais, 1° en quel sens les appelle-t-on gens d'honneur ? 2° si ces prétendus gens d'honneur trouvent ici leur condamnation , c'est à eux à y prendre garde.

Faut-il s'élonner après cela que le Fils de Dieu, parlant des richesses, les appelle richesses d'iniquités? Faut-il demander pourquoi le Sage cherchait partout un homme juste , qui n'eût point couru après l'or et l'argent; et pourquoi il le regardait comme un homme de miracles? Mais, reprend saint Augustin , s'il est rare de trouver un Juste désintéressé, combien plus doit-il être, je ne dis pas difficile, mais impossible qu'un homme attaché à son intérêt se maintienne dans l'état de Juste? Voulez-vous, conclut saint Bernard, modérer cet injuste désir? comprenez l'obligation de l'aumône. Ou vous êtes riche et vous avez du superflu , et alors ce superflu n'est pas pour vous , mais pour les pauvres ; ou vous êtes dans une fortune médiocre, et alors que vous importe d'amasser ce que vous ne pourrez garder?

Deuxième partie. L'homme du siècle orgueilleux, parce qu'il possède les biens de la terre. L'Apôtre, écrivant à son disciple Timolhée, lui recommandait particulièrement d'ordonner aux riches de ne s'enorgueillir point de leur fortune. Car il savait, dit saint Augustin, que l'esprit du christianisme est essentiellement opposé à l'esprit d'orgueil , et d'ailleurs il n'ignorait pas que l'esprit d'orgueil est comme inséparable des richesses.

En effet , les richesses inspirent naturellement deux sentiments d'orgueil : l'un à l'égard des hommes, l'autre à l'égard de Dieu. 1° Orgueil envers les hommes, que nous appelons suffisance et fierté; 2° orgueil envers Dieu, qui dégénère en libertinage et en impiété.

1. Orgueil envers les hommes. C'est une suile de l'état où le riche se trouve par son opulence. N'avoir besoin de personne , premier effet de l'opulence, et disposition prochaine à mépriser tout le monde. Qu'ai-je affaire de celui ci , dit un riche mondain , et que me reviendra-t-il d'avoir des égards pour celui-là? Plus d'affabilité , de douceur, de patience, de déférence.

Voir tout le monde dans la dépendance, c'est-à-dire se voir recherché de tout le monde, redouté de tout le monde, obéi de tout le monde, autre effet de la richesse : et qu'y a-t-il de plus propre à entretenir la présomption d'une âme superbe? L'humiliation du riche serait de penser quels sont ces serviteurs et ces amis dont il se glorifie : serviteurs et amis intéressés. Mais il n'importe, c'est une gloire pour lui d'avoir, sous ce nom d'amis, beaucoup de mercenaires et beaucoup d'esclaves.

Etre en pouvoir de tout entreprendre et de tout faire avec impunité, troisième effet de l'abondance , pour qui sait s'en prévaloir. Les lois sont pour les misérables , disait Salvien, mais aux riches tout est permis. Et voilà , selon la parole du Prophète royal , ce qui les rend fiers et insolents : Ideb tenuit eos superbia.

Avoir même, quoi qu'on fasse, des approbateurs, quatrième effet de l'opulence. Le pauvre parle avec sagesse , dit le Saint-Esprit, et à peine le souffret-on. Le riche parle mal à propos, et on l'écoute avec respect ; on loue jusques aux désirs de son cœur. Enfin, quiconque est riche est éminemment toutes choses, et sans mérite, il a tout mérite. Ne serait-ce donc pas une espèce de prodige, s'il savait se garantir de l'orgueil ?

2. Orgueil envers Dieu. Saint Paul ne parle presque jamais de l'avarice, qu'il ne la traite d'idolâtrie : Quœ est simulacrorum servitus. Et en effet le dieu du riche, c'est son argent, puisque c'est son argent qu'il aime et en son argent qu'il se confie, au mépris du vrai Dieu. Exemple de cet homme dont parle le prophète Osée, qui disait : Je suis devenu riche, et dans mes richesses j'ai trouvé mon idole ; Dives efj'ectus mm', inveni idolum mihi. Combien de riches sont dans ce

sentiment? et sans qu'ils s'en expliquent, leur conduite nous fait assez connaître les véritables dispositions de leur cœur. Qu'est-ce qu'un riche, dans l'usage du siècle? Un homme, ou absolument sans religion, ou qui n'a que la surface de la religion , ou qui n'a que très-peu de religion. Je ne prétends pas néanmoins que tous les riches soient de ce caractère ; mais je dis que la possession des richesses , sans une humilité héroïque , conduit là et aboutit là. Le remède est de bien comprendre : 1° que ces richesses passeront; 2° que le riche même n'en est , par rapport à Dieu , que le dépositaire et le dispensateur ; et qu'en vertu de l'obligation indispensable de l'aumône , il en doit une partie aux pauvres.

Troisième partie. L'homme du siècle voluptueux , parce qu'il use mal des biens de la terre. Il paraît étrange d'abord que le riche de notre évangile ait été si hauiement condamné de Jésus-Christ. Qu'avail-il fait pour mériter de l'être? il était vêtu de pourpre et de lin ; mais sa condition ne le demandait-elle pas? Il se îraiîait magnifiquement; mais sans cela que lui eût servi son bien? C'est ain;i que le monde en juge; et moi je réponds que le monde se trompe, quand il se persuade que dès là qu'on est riche, on ait droit de vivre plus somptueusement et plus voluptueusement. La morale du paganisme pourrait me fournir làdessus de quoi confondre bien des chrétiens. Mais quoi qu'en aient pensé les païens mêmes , la morale de l'Evangile va bien encore plus loin. Car elle nous apprend que plus un chrétien est riche, plus il doit être pénitent; et cela par trois raisons : 1° parce que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens ; 2° parce qu'il est communément plus ciiargé d'offenses et plus redevable à la justice de Dieu ; 5° parce qu'il trouve dans sa condition plus d'obstacles à la pénitence , qui néanmoins est la seule voie par où il puisse retourner à Dieu et se sauver.

Mais si cela est, que ferai-je de mes revenus? Ils vous serviront pour honorer Dieu , pmir exercer la charité envers vos frères , pour racheter vos péchés.

Voilà l'usage qu'il faudrait faire de vos richesses ; mais voici celui qu'on en fait. Je ne parle point de tant d'abominations , de tant de commerces infâmes , dont l'argent est le lien et le soutien, et où sont quelquefois employés les biens mêmes de l'Eglise. Laissons toutes ces horreurs. Mais je parle de ce que la coutume et l'esprit du siècle semblent avoir rendu, non-seulement supportable, mais louable, tout opposé qu'il est aux maximes de l'Evangile. Parce qu'on a du bien on en veut jouir sans restriction , et dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sa personne peut inspirer. On veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut contribuer à une vie commode , pour ne pas dire délicieuse. Et de là i! ne faut plus espérer que la chair soit jamais sujette à l'esprit , ni l'esprit à Dieu.

Pleurez donc, mes Frères, concluait l'apôtre saint Jacques en parlant aux riches; car le temps viendra où vos biens vous seront enlevés , où vos richesses porteront témoignage contre vous, et où ces trésors d'iniquité seront pour vous des trésors de colère et de vengeance. Mais pour en faire des trésors de justice et de sainteté, partagez-les avec les pauvres. Et vous, pauvres, apprenez à vous consoler dans votre pauvreté , puisqu'elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riches. Ne soyez pas seulement pauvres par nécessité, mais soyez-le de cœur. Car que vous servirait d'être dépourvus de biens, si vous aviez le cœur plein de désirs ? Quid tibi prodest si eges focultate, et ardes cupiditale ?

LE VENDREDI DE Là SECONDE SEMAINE.

Sujet. Or le riche mourut aussi , et il fut enseveli dans l'enfer.

C'est le triste sort d'un riche du monde, dont il était parlé dans l'évangile d'hier. Il mourut, ce riche, comblé de biens dans la vie, et comblé même d'honneurs de la part des boinmes après la mort. Mais son âme, portée devant

le Iribunal do Dieu , y reçut son arrêt, et fut ensevelie dans l'enfer. Que ne puis-je, en vous représentant toute l'horreur de cette damnation éternelle, vous apprendre à la craindre et à l'éviter ! c'est le sujet de ce discours.

Division. Les réprouvés dans l'enfer souffrent en trois manières différentes , savoir : par le souvenir du passé , par la douleur du présent , et par le désespoir d'obtenir jamais grâce dans l'avenir. Etat malheureux du réprouvé , que le passé déchire par les plus mortels regrets : première partie. Etat malheureux du réprouvé, que le présent accable par la plus violente douleur : deuxième partie. Etat malheureux du réprouvé, que l'avenir désole par le plus affreux désespoir : troisième partie.

Première partie. Etat malheureux du réprouvé, que le passé déchire parles plus mortels regrets. Deux vues par rapport au passé le tourmenteront : 1° la vue des biens dont il aura fait un criminel usage; 2° la vue des maux qu'il aura commis : Fili , recordare.

4. La vue des biens dont il aura fait un criminel usage. Biens de fortune , dont il pouvait se servir pour mériter le ciel en assistant les pauvres, et qu'au contraire il aura fait servir à sa damnation par son avarice ou par ses folles dépenses. Biens de fortune, biens périssables et passagers, pour lesquels il aura perdu son vrai bien , son unique bien , un bien éternel : Gusians gustavi paululum mellis, et ecce morior. De plus , biens de la grâce , qui devaient être pour lui des moyens de salut, et qu'il se sera rendus inutiles et même préjudiciables : Recordare.

2. La vue des maux qu'il aura commis. Il ne faudra point de démons , dit saint Chrysostome , point de spectres pour faire de l'enfer un lieu de tourment. Ce que chacun y apportera de crimes , voilà les démons auxquels il sera livré ; et les païens eux-mêmes i'onl reconnu. Mais ces crimes ne seront plus : il est vrai , répond saint Bernard, ils ne seront plus ^ans la réalité de leur être, mais ils seront encore dans la pensée et dans le souvenir, et c'est par le souvenir et par la pensée qu'ils feront souffrir une âme réprouvée de Dieu. Ils ne seront plu*, mais ils auront été, et ils ne tourmentent , ni sur la terre , ni dans l'enfer, que parce qu'ils ont été. Et comme il sera toujours vrai qu'ils auront été, aussi tourmenteront-ils toujours. Jugez de ce tourment par ce que nous voyons quelquefois dans la vie. Cette femme avait de l'honneur, mais dans une mallieurense rencontre elle s'est oubliée : cet homme passait pour homme de bien , et il l'était; mais dans un fâcheux moment la passion l'a transporté, et lui a fait faire un mauvais coup. De quels regrets sont-ils saisis l'un et l'autre , lorsqu'ils viennent à ouvrir lés yeux et à se reconnaître?

Ajoutez que les crimes de la vie se présenteront tous à la fois aux yeux du réprouvé , et tous à la fois le tourmenteront. 11 n'en a goûté la douceur que p*r parties, parce qu'il ne les a commis que par intervalles et par succession : nuis dans son tourment il n'y aura si succession ni partage. Souvenez-vous de ce q'ie nous éprouvons dans ces revues générales qsie nous faisons de nos consciences. Quelle honte quand tout à coup cette mullulide innombrable de péchés se développe devant nous ! Or apprenez de là quelle sera donc la honte et le trouble des réprouvés : Non est pax ossibus meis à facie peccatorum meorum.

Voilà notre leçon. Sans qu'il soit nécessaire que Lazare ni aucun des morts vienne nous instruire, l'exemple du mauvais riche suffît. Mais bien loin d'en profiter, nous ne profitons pas même de notre propre expérience. Car dès celte vie nous avons une expérience sensible du repentir des damnés, et quelle est-elle? le trouble et le remords du péché dès que nous l'avons commis. Mais nous étouffons ce remords , ou plutôt nous tâchons à l'étouffer, en effaçant , autant qu'il est possible , de notre esprit l'idée d'un Dieu vengeur et d'une vie immortelle. Cependant nous avons beau faire des efforls, ce ver du péché ne meurt point pour cela , et il se fait sentir aux souverains mêmes et aux monarques. Au lieu de l'étouffer, ce remords , que fais-je si je suis fidèle à la grâce? je le réveille et je l'excite en moi par de solides réflexions ; je le demande à Dieu ; je l'anticipe même , et je me dis : Quel fruit lirerai-je de ce péché , et pourquoi faire maintenant ce que je voudrai dans la suite n'avoir jamais fait?

Deuxième partie. Elat malheureux du réprouvé , que le présent accable par la plus violenie douleur. Saint Bernard souhaitait que pendant la vie les pécheurs descendissent en esprit dans l'enfer, afin de n'y pas descendre après la mort. Mais pour l'entier accomplissement du souhait de saint Bernard , il faudrait que nous y pussions descendre avec les mêmes connaissances que les damnés. Du moins tâchons de nous former quelque idée de leur état. Double peine. 1° Séparation de Dieu; 2° tourment du feu.

1. Séparation de Dieu. Le mauvais riche, du lieu de son supplice, vit Abraham; mais il ne le vit que de loin, à longé : et s'il était si loin d'Abraham, dit saint Ambroise, il était encore bien plus éloigné de Dieu. Or qu'est-ce que d'être séparé de Dieu? celte peine , répond saint Bernard , est aussi grande par proportion que Dieu est grand. Dès cette vie ce terrible mystère de la perte d'un Dieu commence dans la personne des pécheurs. Dieu et l'âme, par le péché , se séparent , jusqu'à se renoncer l'un l'autre ; mais après tout ils peuvent encore se rejoindre; au lieu que le divorce entre Dieu et le réprouvé est parfait et sans retour. Dieu n'est plus à l'âme réprouvée , et l'âme réprouvée n'est plus à Dieu. Quia vos non populus meus, et ego non ero tester.

Que dis-je ? l'âme réprouvée sera encore à Dieu, et Dieu à elle. Dieu lui sera inséparablement uni , et elle à Dieu : mais c'est cela même qui doit faire son malheur. Car son souverain malheur sera d'être privée de Dieu, en tant que Dieu était l'objet de sa félicité ; et d'être pénétrée de Dieu, en tant que Dieu sera le sujet éternel de ses plus violents transports. Malheureuse d'avoir encore un Dieu, et malheureuse de n'en avoir plus; d'avoir encore nn Dieu conjuré contre elle et ennemi, et de n'avoir plus de Dieu favorable pour elle et ami. Elle estimera Dieu tel qu'elle ne le possédera jamais ; et elle le haïra tel qu'elle l'aura toujours présent.

2. Tourment du feu. Si je vous disais que ce supplice surpasse , non-seulement tout ce que les martyrs ont souffert , mais tout ce qu'il y a dans le monde et tout ce que notre imagination peut se figurer de plus douloureux , je ne vous dirais rien que ce que nous ont dit tous les Pères. Mais je me contente de faire avec vous une réflexion. Car ce qui m'étonne , c'est qu'une vérité si touchante nous touche si peu ; c'est que la même foi qui nous enseigne qu'il y a un enfer où l'on est séparé de Dieu et où l'on brûle , nous dit encore qu'un seul péché nous expose à l'un et à l'autre; et que le péché néanmoins nous soit si ordinaire. Croyons-nous ce point fondamental du christianisme? ne le croyons-nous pas? Si nous le croyons , où est notre sagesse ? si nous ne le croyons pas , où est notre religion? Quand la chose serait seulement douteuse, faudrait-il risquer sur un tel sujet? et d'ailleurs ce que les impies allèguent pour combattre cet article de noire foi est-il comparable à tant de preuves sur quoi nous le trouvons établi?

David disait : Seigneur, vous m'avez éprouvé par le feu; et ce feu m'a tellement purifié, qu'il ne s'est plus trouvé en moi d'iniquité. Eprouvons-nous ainsi nousmêmes par le feu de l'enfer. Que ce feu , reprend saint Augustin , nous serve à exciter dans nous un autre feu , qui est le feu de la charité ; et à y éteindre encore un troisième feu, qui est le feu de la cupidité, Tel est l'usage qu'en ont fait les Saints.

Troisième partie. Elat malheureux du réprouvé , que l'avenir désole par le plus affreux désespoir. C'est un instinct naturel à tous ceux qui souffrent , de chercher dans l'avenir la consolation et le remède du présent. Mais ce qui désole l'âme réprouvée dans l'enfer : 1e c'est qu'elle désespère d'obtenir jamais de Dieu aucune grâce, quand elle le prierait toute l'éternité; 2° c'est qu'elle désespère de fléchir jamais Dieu par la pénitence, quand elle détesterait son péché toute l'éternité ; 3° c'est qu'elle désespère , non-seulement d'acquitter , mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances , quoiqu'elle doive souffrir toute l'éternité.

1. Plus d'espérance d'obtenir jamais par ses prières aucune grâce. Le mauvais riche prie Abraham de lui accorder seulement pour toute grâce une goutte d'eau , et cette goutte d'eau lui est refusée, En vain donc le réprouvé s'écriera-

t-il comme lui : Miserere mei ! Ah ! ciel, un peu de compassion pour moi ! Dieu lui répondra comme à son peuple : Quid clamas ? Pourquoi vous plaignez-vous? Insanabilis dolor tuus : Votre mal est sans remède ; mais ne vous en prenez qu'à vous-même et à vos péchés : Propter dura peccata tua feci hœc tibi. Ainsi s'accomplira celte parole de l'Evangile, que Dieu n'écoute point les pécheurs.

2. Plus d'espérance de fléchir jamais Dieu par la pénitence. Ce n'est pas qu'il n'y ait, selon le mot de la Sagesse , une pénitence dans l'enfer; mais ce n'est plus qu'une pénitence forcée , et par conséquent qu'une pénitence inutile. Le péché donc subsistera toujours ; et tant que le péché subsistera , Dieu haïra le pécheur et le punira. Magnum chaos inter nos et vos firmatum est : Il y a , dit Abraham au riche répronvé, un chaos insurmontable entre nous et vous.

3. Plus d'espérance, non-seulement d'acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances. Origène et d'autres comme lui ont voulu douter de cette éternité malheureuse, fondés sur la bonté et la justice de Dieu. Mais, répond saint Augustin, la bonté n'est pas seulement en Dieu miséricorde, elle est encore sainteté : or la sainteté de Dieu est essentiellement ennemie du péché: donc le châtiment du péché sera éternel , puisque Dieu sera toujours bon , toujours saint, et que le péché durera toujours. Dites-le même de la justice. Le mauvais riche entendra éternellement cette parole foudroyante : Nunc autem cruciaris. Maintenant vous souffrez. Ce maintenant ne finira jamais.

De vous donner une juste idée de cette éternité, c'est ce que je n'entreprends pas: et qui le pourrait? Je me prosterne seulement, Seigneur, devant vous, tandis qu'il est encore temps de vous fléchir. Je parle dans une cour où je vois tant de mondains tout occupés du monde , sans penser à l'éternité. Ne poùrraisje pas , dans une juste indignation , vous presser enfin , Seigneur, de vous faire connaître , et de faire éclater sur eux votre justice ? Mais je sais d'ailleurs que ce sont des âmes précieuses et rachetées de votre sang. Eclairez-les, mon Dieu, et dissipez le charme qui les aveugle. 0 éternité , pensée salutaire dans la vie , mais désespérante dans l'enfer ! Si nous ne voulons pas qu'elle soit le sujet de notre désespoir, faisons-en le motif de notre pénitence.

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