LE DIMANCHE DE LA TROISIÈME SEMAINE
sur l'impureté.
Sujet. Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme, il va par des lieux arides cherchant du repos , et il n'en trouve point. Alors il dit : Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti ; et à son retour, il la trouve vide , balayée et ornée. Il part aussitôt, et il va prendre avec soi sept autres esprits encore plus méchants que lui; ils rentrent dans cette maison , et ils y habitent.
Il y a des démons de plusieurs espèces ; mais entre tous les autres, celui que nous devons avoir particulièrement en horreur, c'est le démon d'impureté dont il est parlé dans notre évangile. Piien de plus ordinaire et de plus pernicieux que le vice qu'il entretient dans les cœurs, et c'est ce vice abominable que j'attaque dans ce discours.
Division. Impureté, signe de la réprobation, et principe delà réprobation. Signe visible de la réprobation, parce que rien ne nous représente mieux dès cette vie l'état des réprouvés après la mort : première partie. Principe efficace de la réprobation, parce que rien ne nous expose à un danger plus certain de tomber dans l'état des réprouvés après la mort : deuxième partie,
Première partie. Impureté, signe de la réprobation. Quatre choses marquées dans l'Ecriture expriment parfaitement l'état des réprouvés dans l'enfer, savoir : les ténèbres, le désordre, l'esclavage, et le ver de la conscience. Or, de tous les péchés, l'impureté est celui, l°qui jette l'homme dans un plus profond aveuglement d'esprit; 2° qui l'engage dans des désordres plus funestes; 5° qui le captive davantage sous l'empire du démon ; 4° qui forme dans son cœur un ver de conscience plus insupportable et plus piquant.
1. Aveuglement ; car l'impureté rend l'homme tout charnel. Or, de prétendre
qu'un homme charnel ait des connaissances raisonnables, c'est vouloir que la chair soit esprit : Animalis liomo non percipit ea quœ Dei saut. En effet, dit saint Bernard, l'impudique se réduit à la condition des bêles, lorsqu'il suit les mouvements d'une passion prédominante dans les bêtes. Par conséquent, il n'a plus ces lumières de l'esprit qui nous distinguent des bêtes, et qui nous font agir en homme. Aussi voyons-nous tant de voluptueux, au moment que la passion les sollicite, fermer les yeux à toutes les considérations divines et humaines. Venons au détail. Ils perdent surtout trois connaissances : la connaissance d'eux-mêmes, la connaissance de leur propre péché, et la connaissance de Dieu.
Ils perdent la connaissance d'eux-mêmes et de ce qu'ils sont. Exemple de ces deux vieillards qui, sans se souvenir de leur dignité et de leur âge, tentèrent la chaste Susanne. Aussi les poètes, selon la remarque de Clément Alexandrin, en décrivant les infâmes commerces de leurs fausses divinités, les représentaient toujours déguisées, et souvent métamorphosées en bêles : pour nous faire entendre que ces dieux prétendus n'avaient pu se porter à de telles extrémités sans se méconnaître. Et certes n'est-il pas surprenant de voir jusques à quel pointée péché abrutit l'homme? On oublie tout. Un père oublie ce qu'il doit à ses enfants, un juge ce qu'il doit au public, un ami ce qu'il doit à son ami, un prêtre ce qu'il doit à Jésus Christ, une femme ce qu'elle doit à son mari, une fille ce qu'elle se doit à elle-même.
Je dis plus. L'impudique perd la connaissance de son péché, ou plutôt de la grièveté de son péché. Dans les règles communes, c'est par l'expérience que nous parvenons à la connaissance des choses; mais dans le péché dont je parle, il arrive tout le contraire. Car nous ne le connaissons jamais mieux que quand nous n'en avons nul usage, et nous n'en perdons la connaissance qu'autant que nous nous licencions à le commettre. Une âme encore innocente et pure le regarde comme un monstre; mais un pécheur par état le traite de galanterie, et s'en applaudit. Aurait-on jamais cru qu'il dût y avoir des chrétiens assez corrompus pour traiter de simple galanterie un péché de cette conséquence? Et qu'est-ce encore que d'entendre des femmes dans le christianisme tenir de semblables discours, et regarder comme des bagatelles de vrais crimes? Ces conversations libres, ces entreliens secrets et familiers, ces amitiés prétendues honnêtes, ces commerces assidus de visites et de lettres, ces arliuces de la vanité humaine, cette détestable ambition d'avoir des adorateurs, ces douceurs vraies ou fausses témoignées à un homme mondain , ces habillements immodestes : tout cela n'est rien, dites-vous; mais la question est de savoir si Dieu en jugera de la sorte, et si vous-mêmes, lorsqu'il faudra comparaître devant son tribunal, vous n'en jugerez pas autrement.
Enfin, ce péché nous fait perdre la connaissance de Dieu. On peut dire que les impudiques sont communément des esprits gâtés en matières de créance, et que le progrès de l'impiété suit presque toujours le progrès du vice. La raison est que la vue d'un Dieu troublant le voluptueux dans son plaisir, pour mieux goûter son plaisir il prend le parti de renoncer Dieu : et ce fut ainsi que Salomon devint idolâtre. Les païens, selon la remarque de saint Augustin , ayant fait eux-mêmes leurs dieux, ils les ont faits selon leur caprice, et tels qu'ils les ont voulus : des dieux passionnés, emportés, adultères. Mais comme notre Dieu est indépendamment des hommes tout ce qu'il est; le voluptueux, désespérant de le changer, et le trouvant toujours contraire à sa passion , le désavoue. Or y a-t-il rien de plus affreux dans les ténèbres de l'enfer que cet aveuglement? Les ténèbres de l'enfer ne sont que des ténèbres extérieures, In lenebras exteriores; au lieu que i'aveuglement de l'impudique est tout intérieur.
2. Désordre et confusion. Dans le désordre même de l'enfer, il y a un ordre supérieur que la justice divine y a établi, puisque c'est là que Dieu punit ce qui est punissable : au lieu que le désordre de l'impureté est un pur désordre, il consiste, selon saint Augustin, en ce que l'esprit se laisse gouverner par les sens. Il consiste, selon saint Chrysostome, en ce que l'impureté porte l'homme à des excès où la sensualité même des bêtes ne se porte pas. Exemple de ces villes
abominables dont il est parle au livre de la Genèse, et sur qui Dieu fit éclater sa colère. Enfin, selon Tertullien, il consiste en ce que l'impureté a une liaison presque nécessaire avec tous les autres vices, et que tous les auires vices sont, pour ainsi parler, à ses gages et à sa solde. De là les guerres et les dissensions, les discordes et les haines irréconciliables, les profanations et les sacrilèges, les empoisonnements et les assassinats, les trahisons et les noires impostures, les injustices et les violences, les dépenses excessives et la ruine des familles. C'est ainsi que l'impureté renverse tout.
L'indigniîé est qu'une femme perdue d'honneur et de conscience, par un renversement autrefois inouï, fasse elle-même les avances les plus criminelles et les plus honteuses. L'excès du désordre est que toutes les bienséances qui servaient de rempart à la pureté soient maintenant bannies comme incommodes. Le comble du désordre est que les devoirs les plus inviolables chez les païens mômes soient parmi nous des sujets de risée. Un mari sensible au déshonneur de sa maison est le personnage qu'on joue sur le théâtre. Quel désordre encore qu'un mari pourvu d'une femme prudente et accomplie, mais entêté d'une passion bizarre, aime avec obstination ce qui souvent n'est point aimable, et ne puisse aimer par raison ce qui mérite tout son amour!
5. Esclavage. Point de péché qui rende l'homme plus esclave du dé:non. Dans les premiers siècles de l'Eglise, remarque saint Augustin, cet ennemi de notre salut attaquait les chrétiens par les persécutions : pourquoi? parce que les chrétiens alors vivaient dans une entière pureté de mœurs, et que, ne pouvant s'en rendre maître par l'amour du plaisir, il tâchait à les vaincre par l'horreur des supplices. Mais depuis qu'il a trouvé moyen de s'introduire par les voluptés sensuelles, toutes les persécutions ont cessé. Car cette voie lui a paru bien plus courte et plus assurée. Triste esclavage, où gémit si longtemps saint Augustin.
4. Ver de la conscience et trouble. Trouble du côté de Dieu, que l'impudique envisage comme le juge de ses actions et de sa vie. Dans les autres péchés, on peut se faire plus aisément une fausse conscience, et le pécheur dans sa fausse conscience trouve une espèce de repos. Mais l'impureté est un vice trop grossier pour servir de sujet aux illusions d'une conscience erronée. Ainsi , pour peu qu'on ait encore de religion , il n'y a point de péché que le remords suive de plus près. Il est vrai que l'impudique perd assez communément la foi : mais en quelles incertitudes le jette alors son infidélité même! et cette infidélité ne l'assurant de rien et lui faisant hasarder tout, de quel secours lui peut-elle être pour avoir la paix ? Trouble encore plus sensible du côté de l'objet qu'il adore. Dans la naissance de cette passion, quel tourment est comparable à celui d'un esprit blessé qui aime, et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ! ou si Ton répond à ses assiduités, quelles craintes au moins qu'on n'y réponde pas également, qu'on n'y réponde pas sincèrement, qu'on n'y réponde pas constamment ! Dans le progrès de cette même passion, que ne faut-il pas essuyer? caprices, fiertés, hauteurs, légèretés de la part de celle dont on a fait son idole. Surtout si la passion se tourne en jalousie, comme il arrive presque immanquablement, quel enfer ! Et quelle issue enfin , quel dénouement ordinaire ont ces criminelles intrigues? La seule vue de l'avenir n'est-elle pas une peine continuelle et toujours présente, quand on se dit à soi-même, et qu'on se le dit avec assurance : Cette passion finira ; et le succès le moins fâcheux que j'en puisse attendre, c'est qu'elle finira par quelque chose de désagréable? Ah ! mon Dieu, nous ne le comprenions pas, mais nous sommes obligés de le reconnaîire, que vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pécheur qu'en le livrant à ses appétits déréglés.
Deuxième partie. Impureté, principe de la réprobation. Opérer la réprobation dans une âme, c'est la conduire à l'impénitence finale. Or il n'y a point de péché qui semble plus éloigné de la pénitence que l'impureté, et qui par conséquent, dans le cours ordinaire, soit plus irrémissible. Je ne dis pas irrémissible dans le sens que Fa entendu Tertullien, lorsqu'il prétendait que ce péché était absolument s *ns remède, et que quelques marques de pénitence que donnât le pécheur, l'Eglise ne le devait et ne le pouvait jamais recevoir; mais j'entends qu'entre les péchés, il n'y en a point de plus difficile à guérir, et que par ses en-
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gagements criminels l'impudique se fait, pour ainsi parler, à lui-même un état d'impénitence, d'où il pourrait et d'où il ne veut presque jamais sortir. Voilà en quoi la vérité que j'établis est différente de l'hérésie de Tertullien. Hérésie qui, tout insoutenable qu'elle est, nous fait toujours connaître de quelle horreur on était alors prévenu contre le péché que je combats, et combien à l'égard de ce crime la discipline de l'Eglise était rigoureuse. Hérésie fondée sur des raisons en elles-mêmes très solides, mais dont rertullicn tira des conséquences outrées.
Sans donc porter la chose si loin, je dis que l'impureté conduit à l'impénitence finale : comment? 1° parce qu'il n'est point de péché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute ; 2° point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir; 5° point de péché qui tienne le pécheur plus étroitement lié par l'habitude.
\. Itechute. Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti, dit l'esprit impur : je reprendrai dans cette âme tous les avantages que j'y ai perdus , et le dernier état où elle se trouvera sera pire que le premier. J'en appelle. Chrétiens, à votre expérience , et n'est-ce pas là ce qui nous rend vos confessions suspectes quand vous avez recours à nous dans le sacré tribunal?
2. ^Désespoir. Desperantes semetipsos tradiderunt impudicitiœ. Mais de quoi surtout désespère l'impudique? il désespère de sa conversion, où il voit des difficultés presque insurmontables. Il désespère de sa persévérance, témoin qu'il est de ses légèretés passées. Il désespère de Dieu, et il désespère de lui-même : de Dieu, parce qu'il a si souvent abusé de sa miséricorde ; de lui-même, parce qu'il a de si sensibles convictions de sa faiblesse.
3. Habitude. Tout y contribue : les occasions beaucoup plus fréquentes , la facilité de commettre le péché beaucoup plus grande, les impressions qu'il laisse beaucoup plus fortes, le penchant beaucoup plus violent. Aussi combien voyonsnous d'impudiques par habitude et par profession qui se convertissent? une Madeleine, un Augustin pénitent, ce sont des espèces de prodiges. Ce n'est pas que ces voluptueux ne se présentent quelquefois au sacrement de la pénitence ; mais de la manière dont ils s'y comportent, c'est plus pour leur condamnation qu'ils s'y présentent, que pour leur justilication. Quand donc ieront-ils pénitence? Dans cette vie? ils ne s'y déterminent jamais. Dans l'autre? elle est inutile. A la mort? c'est le péché qui les quitte, et non pas eux qui quittent le péché.
Cela seul me fait comprendre la vérité de cette terrible parole de Jésus-Christ : Beaucoup d'appelés et peu d'élus. Car l'Apôtre nous apprend que les impudiques ne seront jamais héritiers du royaume de Dieu, et nous voyons d'ailleurs que le inonde est plein de ces hommes sensuels et esclaves de leur plaisir.
C'est à vous, Chrétiens, à y prendre garde tandis qu'il est encore temps : car il est temps encore après tout, et je n'ai point prétendu dans ce discours vous ôter toute espérance , mais vous engager à une vigilance plus exacte , et vous portera faire de nouveaux efforts. Nous avons besoin pour cela, Seigneur, d'une grâce victorieuse et toute-puissante. Grâce que je vous demanderai sans cesse, à laquelle je me disposerai, à laquelle je répondrai, et que je conserverai avec soin.
LE LUNDI DE LA TROISIÈME SEMAINE, i
Sujet. Jésus-Christ dit aux pharisiens : Sans doute que vous m'appliquerez ce proverbe : Médecin , guérissez-vous vous-même.
Autant que ce reproche était faible contre Jésus-Christ, autant aurait-il de force contre nous, si nous voulions nous l'appliquer. Car ne puis-je pas bien vous dire dans le même sens : Chrétiens, n'ayez point tant de zèle pour les autres, que vous n'en ayez encore plus pour vous-mêmes; ou plutôt mesurez le zèle que vous avez pour les autres, sur le zèle que vous devez avoir pour vousmêmes? Telle est la solide leçon que je viens vous faire dans ce discours.
Division. C'est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes et pour notre propre
peFfeciion qui doit autoriser notre zèle pour le prochain : première partie. Rectifier noire zèle pour le prochain : deuxième partie. Adoucir notre zèle pour le prochain : troisième partie.
Première partie. (Test le zèle que nous aurons pour nous-mêmes et pour notre propre perfection, qui doit autoriser notre zèle pour le prochain. Ce zèle et ce ïoin de nous reformer nous-mêmes est le premier de nos devoirs : si donc nous tournons uniquement notre zèle vers le prochain, c'est un zèle chimérique et faux. 1° Zèle alors sans autorité de la part de celui qui l'exerce ; 2° zèle sans elfet de la part cîc ceux envers qui on l'exerce.
1. Zèle sans autorité de la part de celui qui l'exerce : pourquoi? c'est qu'il n'y a que le non exemple que l'on donne, et le témoignage qu'on se rend d'avoir commencé par soi-même, qui puisse autoriser une entreprise aussi délicate que celle de réformer les autres. Vous vous inquiétez ce mille choses que vous prétendez être des abus et des injustices : mais on vous répond que vous avez mauvaise grâce de parler si haut contre des désordres étrangers, et de ne pas corriger certains désordres qu'on remarque dans votre conduite, et que vous y pourriez remarquer. Pourquoi voyez-vous une paille dam l'œil de voire frère, disait le Fils de Dieu, tandis que vous n'apercevez pas une poutre dans le vàlre? Aussi trouva-t-il mauvais que les pharisiens osassent accuser devant lui celle femme surprise en adultère. Et pour les confondre, il se contenta de leur dire : Que celui de vous qui est sans péché jette la première pierre contre elle. Argument plausible et convaincant dont ils se sentirent si vivement pressés , qu'ils se retirèrent sans rien répliquer.
Mais qu'y a-t-il néanmoins de plus commun dans le monde que ce zèle pharisaïque, qui consiste à être régulier pour les autres, et sans régularité pour soi-même? On peut bien appliquer à ces censeurs si zélés ce que Jésus- Christ dit à ces femmes de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous-mêmes. Saint Paul avait peine à comprendre comment celui qui n'a pas soin de sa maison pouvait prendre soin de l'Eglise de Dieu : mais jamais l'Église n'eul tant de sortes de réformateurs. Je sais quel était le zèle des Saints ; je sais combien David et après lui saint Bernard étaient touchés des désordres qu'ils voyaient, et en quels termes ils s'en expliquaient. Mais faisons ce qu'ils ont fait, et nous aurons droit de dire ce qu'ils ont dit.
2. Zèle sans effet de la part de celui envers qui on l'exerce. Car comme nous n'aimons pas à être corrigés, nous nous attachons à examiner ceux qui voudraient sous une apparence de zèle prendre l'ascendant sur nous; et le moindre faible que nous y découvrons nous sert de prétexle pour éluder leurs remontrances. De là vient que ceux qui par olïice sont chargés de répondre des autres et de les conduire, ont une obligation spéciale de travailler d'abord à se réformer eux-mêmes. De là vient que l'Apôtre, parlant des pasteurs des âmes, veut qu'ils soient irrépréhensibles. Non pas qu'on ne dût toujours leur obéir, quand même ils seraient moins réglés, puisque leur caractère est indépendant du mérite de leur vie : mais le commun des hommes n'est ni assez spirituel, ni assez équitable pour faire celle précision. Que ne peut point, pour la gloire de Dieu et pour le bien du prochain, un homme exemplaire et sans reproche? Mais qu'un père violent fasse à son fils des leçons de modération, qu'une mère évaporée et mondaine prêche à sa fille la retraite, quel succès en peut-on attendre?
Deuxième partie. C'est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes et pour notre perfection , qui doit rectifier notre zèle pour le prochain : 1° par rapport à notre raison , parce qu'il se peut faire que ce ne soit pas un zèle selon la science ; 2° par rapport à noire cœur, car il arrive souvent que ce n'est pas un zèle selon la chanté.
1. Par rapport à noire raison. Souvent notre zèle n'est qu'un zèle erroné, un zèle bizarre , un zèle borné. Zèle erroné : tel a élé celui de tant d'hérétiques, qui ont voulu reformer l'Eglise. S'ils avaient eu au même temps un autre zèle, je veux dire le zèle de leur propre sanctification , et s'ils s'étaient d'abord appliqués à réformer leur orgueil et leur opiniâtreté, la passion ne les eut pas fait tomber en de si funestes égarements. Zèle bizarre, qui veut régler
tout le monde par ses idées particulières et quelquefois extravagantes , et qui par là même renverse tout. Le remède serait de se précautionner d'abord contre soi-même, et contre cet esprit de singularité qu'on suit en aveugle, et dont on se fait même un prétendu mérite. De là , zèle borné et limité : ce qu'on a jugé hon et saint , on veut qu'il soit bon et saint pour toutes sortes de personnes ; et hors du plan de réforme qu'on a conçu , tout paraît désordre et relâchement. Mais Dieu n'a-t-il point d'autres idées du bien que celles que vous proposez? Il aurait fallu de bonne heure vous élever l'esprit , et vous faire une plus grande âme, une âme capable d'estimer le bien ptrtout où il est, et de quelque part qu'il vienne.
2. Par rapport à noire cœur. Souvent nous prenons pour zèle ce qui est chagrin , inquiétude , intrigue ; envie , ambition , intérêt. Mais qu'un homme se soit avant toutes choses étudié lui-même pour connaître les plus secrets mouvements de son cœur , et qu'il se soit fait de saintes violences pour les régler, alors il sera en état de distinguer quel esprit l'anime dans son zèle , et de le réduire aux termes de la raison et de l'équité.
Troisième parti 12. C'est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes et pour notre propre perfection, qui doit adoucir notre zèle pour le prochain. Le zèle , s'il n'est tempéré, nous parle à une sévérité outrée; sévériié que le Sauveur du monde condamna dans ces deux disciple^ qui lui demandèrent qu'il fît descendre le feu du ciel sur les Samaritains. L'Apôtre et tous les hommes apostoliques ont donc cru devoir humaniser leur zèle , et lui donner un certain aurait d'où dépend son efficace et sa force. Or, je l'ai dit, le correctif infaillible et sûr d'un zèle trop impétueux et trop vif pour les autres , est le zèle qu'on doit avoir pour soi-même.
Car un homme zélé pour soi-même , quelque bien qu'il envisage hors de soi , a toujours en vue de ne perdre jamais la charité. Or la charité a toutes les qualités qui peuvent modérer et adoucir notre zèle à l'égard du prochain. Le zèle pour le prochain est naturellement impatient : on en voudrait voir d'abord le succès ; mais la charité est patiente , surtout quand on considère avec quelle patience le Dieu de la charité en use lui-même à notre égard.
Comme notre zèle est impatient, il devient dur, fâcheux , mortifiant , plein d'amertume. De vous dire que le zèle du Sauveur du monde n'a point été de cette nature, et que c'est par un zèle tout différent qu'il a gagné les cœurs , ce serait une espèce de démonstration dont il n'y a personne qui ne dût être touché. Mais laissant toute autre preuve, je m'en tiens au même principe : car la charité est douce , surtout quand on pense avec quelle douceur nous voulons qu'on nous traite nous-mêmes , quelle est la faiblesse des malades dont nous entreprenons la guérison , et qu'un zèle enfin sans condescendance et sans ménagement ne sert qu'à leur donner horreur du remède , et qu'à les rebuter.
Cei te charité demande bien des réflexions, et un grand empire sur soi-même ; j'en conviens : mais souvenez-vous qu'il s'agit du salut de votre frère. Allumez, Seigneur, dans nos cœurs ce feu divin , ce saint zèle dont brûlait votre Prophète , et dont vous avez brûlé vous-même sur la terre.