LE MERCREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
Sujet. Des docteurs et des pharisiens venus de Jérusalem s'adressèrent à Jésus-Christ, et lui dirent : Pourquoi vos disciples violent-ils les traditions des anciens? Mais il leur répondit : Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commandement de Dieu pour suivre votre tradition?
Nous tombons dans un désordre tout opposé à celui des pharisiens. Car le
dé>" °, des pharisiens était de s'attacher aux petites choses et de négliger les
et le nôtre est de nous borner quelquefois tellement aux grandes , que
ms pouvoir impunément mépriser les petites. Or , sans parler des
mais de nous-mêmes , j'entreprends de vous faire voir dans ce dis-
^ manquer volontairement et habiiuellcmenl aux moindres devoirs,
c'est s'exposer à violer bientôt et en mille rencontres les plus grands préceptes de la loi. Compliment à la reine.
Division. L'homme est orgueilleux , et il est aveugle. Son orgueil le porte à l'indépendance, et lui donne un penchant secret à s'affranchir de la loi. Son aveuglement l'empêche de bien connaître ses devoirs , et de bien discerner ce qu'il y a de plus ou de moins essentiel dans la loi. Or je dis que de s'assujettir aux moindres obligations de la loi , c'est un préservatif nécessaire , et pour réprimer l'orgueil de notre cœur : première partie ; et pour corriger les erreurs de notre esprit , ou pour en prévenir les suites funestes : deuxième partie.
Prrmière partie. Fidélité aux moindres obligations de la loi, préservatif nécessaire conire l'orgueil de notre cœur. A remonter jusqu'à la source de la cor-' ruption de l'homme , il est évident que le premier de tous les désordres, c'est l'orgueil ; et que le premier effet de l'orgueil , c'est l'amour de l'indépendance et de la liberté. Cependant il y a des lois d'une autorité si vénérable et d'une obligation si bien fondée dans les principes de la raison , que quelque passion que nous ayons pour la liherlé , nous ne pouvons presque nous départir de l'attachement respectueux et de la soumission qu'elles exigent de nous ; et ces lois sont celles de la religion et de la conscience. Voilà donc comme une espèce de. combat dans l'homme entre son orgueil et sa raison : sa raison , qui veut qu'il se soumette ; et son orgueil , qui ne le veut pas. Qui l'emporte des deux? ni l'un ni l'autre, si nous avons égard aux commencements , parce que d'abord ils sont presque l'un et l'autre d'égale force. Mais voici ce qui arrive quand l'homme commence à quitter Dieu : c'est qu'il observe les grandes choses avec quelque fidélité, et qu'il ne se fait plus une règle de garder les petites. Pour ne pas absolument se soustraire à la loi de Dieu , il se soumet aux premières ; et pour ne pas aussi captiver entièrement sa liberté , il néglige les autres. De là que s'ensuit-il ? c'est que par cette liberté présomptueuse, ou pour mieux dire par ce libertinage qui lui fait négliger certaines obligations moins importantes et moins étroites, il vient entin à tout entreprendre conire la loi de Dieu.
En effet, dit saint Bernard , le Juste par état et le pécheur par état marchent de telle sorte dans ie chemin ou du vice ou de la vertu , qu'ils n'en sont pas même fatigués. Mais il y en a qui souffrent , et ce sont ces chrétiens imparfait qui voudraient tenir le miiieu , c'est-à-dire qui voudraient secouer le joug de la conscience et de la religion dans les petites choses, et qui ne voudraient pas le rompre dans les grandes. Car ils ont à souffrir de tous les côtés : du côté de la grâce, à laquelle ils résistent; et du côté de la passion, qu'ils ne satisfont pas pleinement. Or, prenez garde , poursuit saint Bernard : comme cet état est un état de violence , il ne peut pas durer. Bientôt la passion et l'amour de la liberté prévaut ; et voilà d'où sont venus presque tous les scandales et tous les désordres qui ont éclaté dans le monde.
De là, les grands attentats de rhérésie. Exemple de Luther. Son obstination à refuser de se soumettre sur un point qui du reste n'était pas essentiel dans la religion , et qui regardait les indulgences , lit dans la suite , de ce catholique et de ce religieux , un apostat et un hérésiarque.
De là, les prodigieux égarements de l'impiété. Par où tant d'impies ont-ils commencé à perdre la foi? par quelques railleries de certaines dévolions populaires , ou par quelque autre principe qui leur semblait aussi léger , et qui pouvait l'être.
De là , Tes affreux relâchements de la discipline de l'Eglise. Ils ne se sont pas introduits tout à coup par un soulèvement subit et général des iidèles, et par une rébellion formée contre les saintes lois que l'Eglise leur prescrivait ; mais suivant la remarque de saint Bernard, par des exemptions en apparence respectueuses, que chacun sous divers préiextes a voulu s'accorder, ou même a su obtenir des puissances supérieures au préjudice du droit commun. Dispenses dont le même Père se plaignait si bautement dans une lettre qu'il en écrivit à un grand pape.
De là , la ruine particulière de tant d'âmes. Car on ne se pervertit pas dans un moment ; mais il y a , dit saint Grégoire pape , un apprentissage pour le vice
comme pour la verlu , et c'est par la vanité que nous nous laissons conduire à l'iniquité : A vanitaîe ad iniquitalem. Une parure immodeste , une lecture agréable, mais dangereuse, une conversation libre, un commerce honnête en apparence avec telle personne, voilà la vanité : mais c'est ce qui vous remplira de l'amour de vous-même et de l'amour du monde, ce qui vous retracera dans l'esprit les plus sales idées , ce qui fera naître dans votre cœur les désirs les plus criminels , enfin ce qui allumera dans vous une passion dont vous ne serez presque plus le maître , et qui vous emportera aux derniers excès.
C'est à quoi vous ne pouvez trop prendre garde. Il est vrai que pour observer jusques aux moindres devoirs, il en doit coûter bien des violences; mais l'Evangile ne nous enseigne point d'autre voie du salut que la voie étroite , et Jésus-Christ nous avertit qu'il faut l'aire effort pour entrer dans le royaume des cieux. N'espérons pas d'en élargir la porte ; mais disons plutôt : Le chemin du salut est étroit , je dois donc aussi resserrer ma conscience. Car il n'y a point de danger pour moi à me restreindre dans les bornes de mon devoir, au lieu que je dois tout craindre si je viens jamais à les franchir. Je ne puis être trop soumis à Dieu ; mais je cours risque de me perdre, si je ne le suis pas assez. Ah ! Chrétiens , on cherchait autrefois des remèdes pour bannir les scrupules du monde ; et moi je voudrais que ce qui s'appelle le monde lût aujourd'hui rempli de scrupules.
Deuxième partie. Fidélité aux moindres obligations de la loi , préservatif nécessaire contre l'aveuglement de notre esprit. Hien où les hommes soient plus sujets à se tromper qu'en ce qui regarde la conscience et la religion. Si donc nous n'apportons un soin extrême à nous préserver des illusions où notre aveuglement peut nous conduire, il est immanquable que nous nous y tromperons. Et comment? non pas, dit saint Dernard , en supposant pour grandes les fautes qui sont légères de leur nature ; car il est rare que nos erreurs nous mènent là : mais en supposant pour légères celles qui sont en effet grièves et importantes. Illusion très-commune. Et parce que celle ignorance ne nous justifie pas, et que c'est un aveuglement, ou affecté par malice, ou formé par négligence, on se précipite, sans y penser , dans l'abîme de perdilion.
Mais qu'un homme se fasse une loi de ne rien négliger, jusqu'aux plus petits devoirs, cette loi le met. à couvert de tout : et quand il serait du reste rempli d'erreurs, il ne s'égarera jamais, parce que la loi qu'il s'est prescrite lui servira de guide.
Nous n'avons que trop d'exemples qui nous montrent que le relâchement sur certains poinls estimés peu nécessaires, est un des pièges les plus dangereux pour nous surprendre, et pour nous faire tomber dans les plus grands désordre*.
que la mouche n avait pas l'autre, lui fit enfin avouer que Dieu n'était pas le créateur de l'homme. Exemple de l'hérésie arienne. Sur quoi roulait alors tout le schisme du monde chrétien? sur un seul mot, savoir : si le Verbe devait être appelé consubstantiel h son Père, ou semblable en substance. Qu'importe? disaient les uns, peu éclairés; une différence si légère doit-elle troubler le repos de l'Eglise? Mais saint Athanasc , mieux instruit , leur faisait voir qu'en négligeant un seul mol , ils ruinaient tout le fondement de la religion chrétienne. Et n'est-ce pas ainsi qu'en mille rencontres les ennemis de l'Eglise, pour éluder ses décisions sur certain articles, les ont traités de questions vaines cl inuliles?
Que n'ai-je le temps d'appliquer aux uœurs ce que j'ai dit de la foi ! Combien de péchés toujours griefs dès qu'ils sont volontaires, l'ignorance nous fait-elle mettre au nombre des petits péchés? Combien d'autres donl nous mesurons la grièvelé ou la légèreté , non suivant ce qu'ils sont en effet dans les conjonctures présentes, mais selon nos idées et les désirs de notre cœur? Exemples de ces deux genres de péchés.
Le remède, ô Dieu, c'est de ne me permettre jamais quoi que ce soit qui puisse en quelque sorte blesser votre loi. Auuemen! ma perte est inévitable. Car pour
me garantir des chutes fatales dont je suis menacé, il faudrait, ou que je ne fusse plus exposé aux erreurs de mon esprit, ou qu'une étude constante et assidue suppléât aux lumières qui me manquent. Or je ne puis espérer l'un, ni compter sur l'autre. Le plus court et le plus sûr est de m'interdire tout péché. Alors je n'aurai plus besoin, quand il s'agira de votre loi, de l'examiner de si près. Je pourrai compter sur vous et sur moi-même : sur vous , parce que vous n'abandonnez point une Ame fidèle , sur moi-même, parce que j'aurai le plus assuré préservatif contre la fragilité et le penchant de mon eœur.
Heureux, mes Frères, si vous entiez dans ces sentiments ! Mettez-vous en état par là d'entendre de la bouche de Jésus-Christ cette consolante parole : Bon serviteur , vous avez été fidèle en peu de choses, prenez possession de mon royaume céleste, et goûtez-y une félicité éternelle.