DEUXIEME PARTIE
11 ne faut pas douter que saint Paul, écrivant à Timothée son disciple, n*eût en vue les derniers siècles de F Église, et en particulier celui où nous vivons, quand, parmi les abus qu'il condamnait et qu'il remarquait même dès lors dans le christianisme , il déplorait surtout l'aveuglement de certaines âmes séduites qui étudiaient sans cesse la religion , et qui ne parvenaient jamais à la science de la religion ; qui en apprenaient tous les jours les maximes et les préceptes, et qui n'en comprenaient jamais l'essentiel ni le fond ; qui s'épuisaient en spéculations pour s'y rendre habiles, mais qui ne l'entendaient jamais, parce que jamais elles n'en venaient à la pratique ; en un mot , qui , cherchant en apparence le royaume de Dieu , ne le trouvaient point en effet , parce qu'elles le cherchaient sans le connaître : toujours éloignées de la solide piété , parce qu'avec toute leur étude elles ne s'étaient jamais formé une juste image de la piété : Semper discentes, et nunquam ad scientiam veritatisjiervenientes^. C'était un des maux dont ce grand apôtre menaçait l'Église de Dieu ; et n'est-ce pas ce que nous voyons aujourd'hui ? Quelque spirituel et quelque raffiné que se pique d'être le siècle où nous sommes nés , avouez-le , mes chers auditeurs, qu'un des abus qui y règne davantage est de se laisser prévenir des erreurs les plus grossières sur ce qui regarde la véritable piété et la sainteté chrétienne. J'en appelle à vos connaissances, et je suis certain que vous en convenez déjà avec moi.
Les uns (ne perdez pas ceci) font consister la sainteté dans ce qui est selon leur sens , et les autres dans ce qui est selon leur goût ; les uns dans des choses extraordinaires et singulières , et les autres dans des choses extrêmes et outrées ; les uns dans ce qui éclate et qui brille , et les autres dans ce qui effraie et qui rebute. Les uns se la figurent hors de leur état , et les autres se la proposent au delà de leurs forces et de leur pouvoir ; les uns l'imaginent contraire aux bienséances et aux règles qu'il faut observer dans le monde , et les autres s'en font des plans opposés à leurs obligations même les plus étroites , et à leurs engagements particuliers par rapport au
' Açoc, 14. — 2 2 Timotb., 3.
monde ; les uns l'attachent à certains moyens auxquels ils se bornent , pendant qu'ils négligent la fin ; et les autres la réduisent à des idées vagues de la fin dont ils se repaissent, pendant qu'ils négligent les moyens. Quel champ, Chrétiens, et quelle matière à nos réflexions !
Or je dis que l'exemple des Saints confond toutes ces erreurs, qu'il nous démontre sensiblement que la sainteté ne consiste point en tout cela, ne dépend point de tout cela, n'est rien moins, ou plutôt est quelque chose de meilleur et de plus raisonnable que tout cela : pourquoi ? parce que les Saints, par leur exemple, nous prêchent aujourd'hui une vérité, mais une vérité touchante , une vérité édifiante , une vérité consolante ; savoir , qu'indépendamment de notre sens ou de notre goût, que sans l'éclat de certaines œuvres ou leur austérité, que sans sortir de notre condition ni quitter les voies communes, que sans prendre des moyens particuliers, ni se proposer une autre fin que celle même qui nous est marquée dans la situation présente où nous nous trouvons , toute la sainteté , la vraie sainteté , est de remplir ses devoirs , et de les remplir dans la vue de Dieu ; d'être parfaitement ce que l'on doit être , et de l'être selon Dieu ; de se conduire d'une manière digne de l'état où l'on est appelé de Dieu. Vérité à laquelle notre raison se soumet d'abord, et qu'il suffit de comprendre pour en être persuadé ; vérité que toutes les Écritures nous ont enseignée , mais dont nous avons encore une preuve plus évidente dans ces grands modèles que Dieu nous présente aujourd'hui.
Car dans ces modèles, qui sont les Saints, détrompé de toute illusion, je vois clairement et distinctement ce que c'est que d'être saint, et je le vois sans effort , sans embarras de préceptes , comme si la sainteté elle-même se découvrait à moi, et devenait sensible pour moi. Et puisqu'il n'est rien hors de Dieu de plus excellent , rien de plus divin qu'une sainteté de ce caractère , c'est-à-dire une sainteté fondée sur les devoirs , réglée par les devoirs, renfermée dans les devoirs, dès que je l'envisage de la sorte , tout révolté que je puis être contre mes devoirs, je me sens forcé à lui donner mon estime ; et cette estime dont je ne puis me défendre m'en fait naître un amour secret dont je me défends encore moins. Je dis: Voilà ce que je devrais être ; voilà ce que ma raison , ce que ma conscience , ce que ma religion me reprocheront toujours de n'être pas. Je le dis, et l'aveu que j'en fais est pour moi un témoignage infaillible que c'est donc là, et là seulement , que se réduit ce que nous appelons sainteté.
Non , Chrétiens , ces bienheureux dont nous solennisons la fête ne sont point précisément devenus saints pour avoir fait dans le monde et pour Dieu des choses extraordinaires et éclatantes. S'ils en ont fait, dit saint Bernard, et si l'histoire de leur vie les rapporte, ces œuvres éclatantes et extraordinaires pouvaient bien être des effets et des écoulements de leur sainteté, mais elles n'en ont jamais été ni le fond, ni la mesure. Ils les ont faites , si vous voulez , parce qu'ils étaient saints; mais ils n'ont jamais été saints parce qu'ils les faisaient : et en effet, ils pouvaient être saints sans cela , comme avec cela ils auraient pu ne l'être pas.
Ils pouvaient être saints sans cela : combien de prédestinés, maintenant
heureux et paisibles possesseurs de la gloire, n'ont jamais rien fait sur la terre qui leur ait attiré l'admiration , ni qui les ait distingués ? Et ils pouvaient avec cela n'être pas saints. Combien de réprouvés , victimes de la justice de Dieu , et livrés au feu éternel , ont fait sur la terre des actions de vertu à quoi les hommes ont applaudi , pendant que Dieu les condamnait , et peut-être , pour ces vertus mêmes prétendues, les rejetait ? Saints sans cela : ainsi Font été des millions d'élus dont les noms sont écrits dans le ciel, quoique inconnus dans l'Eglise même. Dieu, comme remarque saint Augustin, a pris plaisir à les sanctifier dans l'obscurité d'une vie commune, d'une vie cachée ; et quand il les a introduits dans son royaume, il ne leur a point dit : Entrez , serviteurs fidèles , parce que vous avez fait pour moi de grandes choses , mais , parce que vous avez été fidèles dans les plus petites : Quia in pauca fuisti fidelis l. Rien moins que saints, ou plutôt réprouvés avec cela : ainsi doit-il arriver à ces malheureux qui diront à Dieu : Seigneur , n'avons-nous pas prophétisé en votre nom ? n'avonsnous pas chassé les démons ? mais à qui Dieu répondra : Je ne vous ai jamais connus , et je ne vous connais point encore : prophètes et faiseurs de miracles tant qu'il vous plaira , ce n'est point par là que je fais le discernement et le choix de ceux qui m'appartiennent.
Ce que je dis , Chrétiens , est tellement vrai , que Marie , la plus sainte des créatures, est néanmoins celle dont l'Évangile, par un dessein particulier de la Providence , a moins publié de miracles : que dis-je , et fait-il même mention d'un seul? en marque-t-il un seul de Jean-Baptiste, le précurseur de Jésus-Christ ? et n'est-ce pas à lui toutefois que le Sauveur du monde rendit ce glorieux témoignage, qu'entre les enfants des hommes, nul n'avait été devant Dieu ni plus grand , ni plus saint ? Disons-en autant de mille autres choses avec lesquelles on confond tous les jours la sainteté : autant de ces austérités que le monde admire, et qui, selon la judicieuse remarque de l'évêque de Genève , ne sont tout au plus que des moyens pour aller à la sainteté, mais nullement la sainteté même. Il y a dans le ciel des Saints du premier ordre qui n'ont jamais été , par profession, ni solitaires ni austères : le Saint des Saints lui-même, le Fils de Dieu, ne l'a point été, ou du moins ne l'a point paru ; et peut-être l'enfer est-il plein de pénitents, d'anachorètes que la vanité a perdus.
Par où donc les Saints sont-ils devenus saints , et en quoi proprement consiste le fond de leur sainteté ? Ah! Chrétiens, c'est ici qu'il est de votre intérêt de m' écouter ; car voici , en deux mots , votre instruction et votre consolation.
Ils n'ont été saints que parce qu'ils ont rempli leurs devoirs, et ils ont rempli leurs devoirs parce qu'ils étaient saints. Deux choses dont l'enchaînement porte avec soi un caractère déraison et de vérité qui se fait sentir. Saints, parce qu'ils ont rempli leurs devoirs, c'est-à-dire parce qu'ils ont su parfaitement accorder leur condition avec leur religion ; mais en sorte que leur religion a toujours été la règle de leur condition, et que jamais leur condition n'a prévalu aux maximes de leur religion. Saints, parce qu'ils ont
1 Matih., 25.
rendu à chacun ce qui lui était du : l'honneur à qui était du l'honneur, le trihut à qui était dû le tribut, F obéissance à ceux que Dieu leur avait donnés pour maîtres, la complaisance à ceux dont ils devaient entretenir la société, l'assistance à ceux qu'ils devaient secourir, le soin à ceux dont ils devaient répondre ; à tous la justice et la charité, parce que nous en sommes à tous redevables. Saints , parce qu'ils ont honoré par leur conduite les ministères dont ils étaient chargés, les dignités dont ils étaient revêtus, les places où Dieu les avait mis ; parce qu'ils ont sacrifié leur repos , leur santé, leur vie , aux emplois qu'ils avaient à remplir , aux travaux qu'ils avaient à soutenir, aux fatigues qu'ils devaient essuyer, aux chagrins et aux ennuis qu'il leur fallait dévorer. Saints, parce qu'ils ont préféré en toutes choses la conscience à l'intérêt, la probité à la fortune , la vérité à la flatterie ; parce qu'ils ont eu de la sincérité dans leurs paroles , de la droiture dans leurs actions, de l'équité dans leurs jugements, de la bonne foi dans leur commerce. Saints, parce que, soumis à Dieu, ils se sont tenus dans l'ordre où Dieu les voulait, sans s'élever, sans s'ingérer, sans s'inquiéter , sans se plaindre , contents de leur état , né troublant point celui des autres, n'enviant le bonheur de personne, fidèles à leurs amis, généreux envers leurs ennemis, reconnaissants des bienfaits qu'ils recevaient, patients dans les maux, oubliant les injures, supportant les faibles: car tout ce que je dis était renfermé dans l'étendue de leurs devoirs , et il leur fallait tout ce que je dis pour être saints.
Mais j'ajoute que, parce qu'ils étaient saints , ils ont rempli tous ces devoirs. Autre principe d'une vérité incontestable. En effet, il n'y avait que la sainteté qui pût être en eux une disposition générale et efficace au parfait accomplissement de toutes ces obligations. Sans la sainteté, ils auraient succombé en mille rencontres aux tentations humaines ; leur probité et leur droiture, en je ne sais combien de pas glissants, les aurait abandonnés , et en satisfaisant à un devoir ils en auraient violé un autre. Mais parce qu'ils étaient saints , ils ont gardé toute la loi et rempli toute justice; parce qu'ils étaient saints, ils ont allié dans leurs personnes les choses , ce semble , les plus opposées et les plus difficiles à concilier : l'autorité avec la charité, la politique avec la sincérité , les honneurs du siècle avec l'humilité , l'application aux affaires avec la piété; parce qu'ils étaient saints, ils ont maintenu dans le monde leur rang avec modestie, leurs droits avec désintéressement, leur réputation avec un vrai mépris et un entier détachement d'eux-mêmes; parce qu'ils étaient saints, ils ont été humbles sans bassesse, grands sans hauteur, sincères sans imprudence, prudents sans duplicité, zélés sans emportement, courageux sans témérité, doux et pacifiques sans pusillanimité; parce qu'ils étaient saints, ils se sont possédés eux-mêmes , ou plutôt ils se sont défiés d'eux-mêmes ; dans la prospérité ils ont compté sur Dieu , et ils se sont soutenus par la foi dans l'adversité. Je serais infini, si je voulais épuiser cette matière et pousser plus loin ce détail.
Quoi qu'il en soit , mes chers auditeurs , le bonheur de ces glorieux prédestinés est de n'avoir jamais séparé leur perfection de leurs devoirs ,
disons mieux , leur bonheur est de n'avoir jamais connu d'autre perfection que celle qui les attachait à leurs devoirs. Pourquoi saint Louis est-il au nombre de ceux que nous invoquons aujourd'hui ? parce qu'étant roi , il s'est dignement acquitté des devoirs d'un roi : et pourquoi s'est-il dignement acquitté des devoirs d'un roi? parce qu'il a été un saint roi. Il n'y a qu'à consulter son histoire, et vous en conviendrez. Or, ce que je dis de ce saint roi, je puis le dire également et par proportion de tous les autres Saints. Tel est le fondement de leur gloire et de leur béatitude : cette fidélité à leurs devoirs, ce zèle pour leurs devoirs, ce renoncement à tout pour se rendre parfaits dans leurs devoirs , c'est là ce que Dieu a récompensé dans les Justes qu'il a choisis; et Une faut pas s'en étonner, puisque c'est là précisément ce qui leur a coûté , et ce qui a été le sujet des sacrifices qu'ils ont faits à Dieu , et des victoires qu'ils ont remportées sur eux-mêmes. Car, pour ne manquer à aucun de ses devoirs, il faut, en bien des occasions, se mortifier, se renoncer, se faire violence. Toute autre perfection que celle-là n'aurait eu rien pour les Saints de difficile ; aussi toute autre perfection que celle-là n'aurait-elle pas été digne de la couronne que Dieu leur préparait.
Et voilà , Chrétiens , le mystère que nous ne voulons pas comprendre : nous voudrions une sainteté à notre mode , une sainteté selon nos vues , selon nos désirs, c'est-à-dire une sainteté qui ne nous coûtât rien, car une telle sainteté, pour rigoureuse qu'elle paraisse ou qu'elle puisse être d'ailleurs , nous devient dès lors aisée. Mais Dieu veut que notre sainteté consiste dans nos devoirs , et nos devoirs nous coûteront toujours : hors de nos devoirs , ce qui nous semble sainteté n'est qu'un fantôme de sainteté , qui ne peut servir ni à glorifier Dieu , ni à édifier les hommes ; qui souvent même n'est propre qu'à nourrir l'orgueil et à nous enfler. Au lieu que la vraie sainteté , cette sainteté commune dans un sens, mais si rare dans l'autre, porte avec soi une certaine bénédiction dont Dieu tire sa gloire, dont les hommes se sentent touchés, et qui nous tient nousmêmes , sans ostentation , sans faste , dans la règle , et nous préserve de mille abus. J'achève, et, après avoir parlé au libertin et à l'ignorant, il me reste à faire voir au chrétien lâche que , supposé l'exemple des Saints, sa lâcheté est sans prétexte : c'est la dernière partie.
Il fallait i Chrétiens , une aussi grande autorité que celle de Dieu pour commander à des hommes , je dis à des hommes pécheurs , d'être saints et de l'être dès cette vie : Sancti estote, quoniam ego sanctus sum 1; soyez saints, parce que je suis saint. Il fallait toute l'autorité d'un Homme- Dieu pour dire à des hommes mondains : Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait : Estote ergo perfecti, sicut Pater veste?' cœlestis perfectus est 2. C'est ainsi néanmoins que Dieu parlait à son peuple dans l'ancienne loi , et c'est ainsi que Jésus-Christ nous a parlé dans la loi de grâce. Mais ce précepte si sublime et si relevé, ce précepte divin, il s'agit
* Levit., 11. — 'Matlh., 5.
de savoir si nous pouvons l'accomplir , et si , dans la faiblesse extrême où le péché nous a réduits, Dieu n'en demande point trop de nous. Non, mes chers auditeurs ; et je prétends en cela que Dieu n'exige rien qui passe nos forces. Appliquez-vous, car voici une des plus importantes instructions, et le dernier effet de l'exemple que Dieu nous propose dans ses Saints.
Je dis donc que , malgré le relâchement de l'esprit corrompu du siècle, malgré notre fragilité et tous les obstacles qui nous environnent, l'exemple des Saints nous est une preuve convaincante que la sainteté n'a rien d'impraticable pour nous et d'impossible; qu'elle n'a rien même de si difficile et de si rigoureux dont elle ne porte avec soi l'adoucissement, et par une conséquence nécessaire , qu'il ne nous reste aucun prétexte pour colorer notre lâcheté et pour nous disculper devant Dieu , si nous ne travaillons pas à nous sanctifier, et si en effet nous ne nous sanctifions pas : Sancti estote.
Nous mettons la sainteté au rang* des choses impossibles ; dangereux artifice de l' amour-propre , pour nous entretenir dans une vie lâche, dans une vie même déréglée. Nous nous la figurons , cette sainteté chrétienne, dans un degré d'élévation où nous croyons ne pouvoir jamais atteindre, et, par une pusillanimité d'esprit dont nous voulons que Dieu soit responsable , et que nous rejetons sur lui , en la rejetant sur notre faiblesse , nous disons , comme l'Israélite prévaricateur : Quis nostrûm valet ad cœlwn ascendcre l ? qui de nous pourra s'élever jusqu'au ciel? qui de nous pourra parvenir à une telle perfection. Mais Dieu nous apprend bien aujourd'hui à tenir un autre langage , car il nous produit un million de Saints qui ont été dans le monde ce que nous ne voulons pas qu'on y puisse être, qui ont fait dans le monde ce que nous désespérons d'y pouvoir faire , qui ont trouvé la sainteté clans le monde , et qui l'y ont trouvée là même où elle a de plus grands obstacles à surmonter. Or, si par là Dieu nous ferme la bouche d'une part, il nous ouvre le cœur de l'autre : comment? parce qu'il ranime notre espérance, et qu'il nous fait connaître par ces exemples que nous pouvons tout en celui qui nous fortifie , et que si nous sommes pécheurs, il ne tient qu'à nous, tout pécheurs que nous sommes, de devenir saints.
C'est ce qui acheva la conversion de cet incomparable docteur de l'Église* saint Augustin. Une seule chose l'arrêtait, vous le savez; mais cette seule difficulté lui paraissait insurmontable , et suspendait en lui toutes les opérations de la grâce. Dieu lui disait intérieurement qu'il en viendrait à bout ; mais intérieurement il se répondait à lui-même que c'était un effort au-dessus de son pouvoir. Dans cette contestation , si je puis parler de la sorte, dans ce combat entre Dieu et lui, il demeurait toujours ennemi de Dieu , et toujours esclave de lui-même , c'est-à-dire toujours esclave de sa passion et de son péché. Enfin la grâce victorieuse de Jésus-Christ lui livra un dernier assaut , et ce dernier assaut l'emporta. Ce fut dans cette merveilleuse vision que lui-même il nous a décrite. Il crut voir la Sainteté avec un visage majestueux, qui se présentait à lui, qui lui faisait de pressants
' Dent., 30.
reproches, qui lui montrait un nombre presque infini de vierges dont elle était accompagnée , et semblait lui dire , pour exciter son courage et pour réveiller sa confiance : Tu non jwteris quod isti et istœ x? Eh quoi! ne pourrez-vous pas ce que ceux-ci et celles-là ont pu? Cette voix, Chrétiens, fut la voix de Dieu; et comme la voix de Dieu renverse les cèdres et brise les rochers : Vox Dominî confringentis cedros2, Augustin n'y put résister : cet esprit droit qu'il avait conservé jusque dans ses plus grands égarements ne put tenir contre une telle conviction. Il se laissa persuader, il se laissa toucher; il se détermina à vouloir, et à vouloir en effet ce qu'il n'avait encore voulu qu'en apparence ; et désormais il le voulut si parfaitement, si efficacement, que rien dans la suite n'ébranla son cœur et la fermeté de sa résolution .
Or, ce qui n'était pour Augustin qu'une figure est aujourd'hui pour vous, mon cher auditeur, une vérité. Ce n'est pas la sainteté en idée, mais le Dieu môme de la sainteté qui vous parle dans cette fête, et qui vous dit : Regarde, pécheur, et vois ces âmes bienheureuses que j'ai rassemblées de la terre, et dont le nombre surpasse les étoiles du ciel. Regarde ces généreux athlètes qui , pour avoir dignement combattu , pour avoir saintement terminé leur course, possèdent la couronne de justice qu'ils ont méritée. Ce qu'ils ont fait, pourquoi ne le pourras-tu pas? pourquoi ne le feras-tu pas? Et tu non poteris quod isti et istœ?
Je ne sais, Chrétiens, si vous pensez avoir plus de lumières que saint Augustin, ou plus de force d'esprit. Quoi qu'il en soit, voilà ce qui le convertit, et ce qui peut-être ne vous convertira pas. Mais malheur à vous! car ce qui ne fera pas votre conversion fera votre confusion , fera votre condamnation ; et si jamais vous êtes réprouvés de Dieu , rien ne justifiera plus sensiblement à votre égard la sévérité de ses arrêts que la vue de tant de Saints, hommes comme vous , et par conséquent faibles comme vous, mais à qui tout est devenu possible, sans avoir eu toutefois ni plus de moyens, ni plus de secours que vous : Non poteris quod isti et istœ?
Ce n'est pas que j'ignore qu'il y a des devoirs pénibles et laborieux dans la pratique de la sainteté. J'avoue que le chemin qui mène à la perfection évangélique est étroit, et qu'on y trouve des croix; mais, outre que Dieu sait bien nous en tenir compte , il est de la foi que nous avons au delà du nécessaire pour les porter , puisque nous avons môme de quoi les aimer ; et quand le Saint-Esprit ne m'en assurerait pas , l'exemple des Saints en est une démonstration.
Tertullien, parlant de Jésus-Christ, disait que l'exemple de cet Homme- Dieu était la solution universelle de toutes les difficultés d'un chrétien : Solutio totius diffîcultatis Ckristus 3. Et la raison qu'il en apportait, c'est qu'il n'y a point de difficulté dans la vie chrétienne que l'exemple de Jésus-Christ ne nous doive adoucir, ou même que l'exemple de Jésus-Christ ne doive faire évanouir et disparaître : en sorte qu'après cet exemple seul, nous ne pouvons former nulle difficulté contre l'observation de la loi de Dieu, puisque cet exemple seul, si nous raisonnons bien , doit nous rendre tout,
• Atigust. — » Psalra. 28. — Tertull.
non-seulement supportable, mais facile, mais aimable : Solutio totius difficultatis Christus. Toutefois, quoi qu'en ait dit Tertullien, il restait une difficulté bien essentielle, que l'exemple de Jésus-Christ ne détruisait pas, parce qu'elle était prise de Jésus-Christ même : et quoi? c'est que Jésus- Christ ayant été exempt de nos faiblesses , saint par nature , et la toutepuissance même , il était bien plus en état que nous de faire ce qu'il a fait et de souffrir ce qu'il a souffert. Ainsi , malgré l'exemple de ce Dieu-Homme, nous aurions toujours droit, ce semble, de nous retrancher sur notre impuissance et de l'apporter pour excuse : mais à qui était-ce de lever tous nos prétextes? aux Saints.
Car, quand je vois des hommes semblables à moi , de même nature que moi, fragiles comme moi, qui pour Dieu ont tout entrepris, qui pour Dieu ont tout souffert, et tout souffert avec joie , je n'ai plus rien à répondre. En vain je voudrais me plaindre de la pesanteur du joug et de la sévérité de la loi : tant de Saints à qui ce joug a paru doux, et qui ont fait leurs délices de cette loi, arrêtent toutes mes plaintes et condamnent toutes mes lâchetés ; tellement que l'exemple d'un Saint est pour moi ce qu'était, dans la pensée de Tertullien, l'exemple de Jésus-Christ , une conviction entière et sans réplique : Solutio totius difficultatis.
C'est par là même que saint Paul engageait les premiers fidèles à la pratique des plus rigoureux devoirs du christianisme. Sans leur tracer de longs préceptes, il leur proposait de grands exemples. Depuis Abel jusqu'à Moïse, et depuis Moïse jusqu'aux prophètes , il leur mettait devant les yeux tous les Justes de l'ancien Testament : ces Justes, cachés dans des cavernes, errants dans des solitudes; ces Justes exténués de jeûnes, accablés de pénitences; ces Justes, accusés, calomniés, condamnés, tourmentés, morts pour la foi; ces Justes, enfin, dont le monde n'était pas digne : Quibus dignus non erat mundus l. Eh bien! mes Frères, concluait l'Apôtre, qui peut donc maintenant nous retenir? Fortifiés de ces exemples, que ne courons-nous dans la carrière qui nous est ouverte? Et puisque nous sommes les enfants des Saints, à quoi tient-il que nous ne soyons saints comme eux?
Or ce raisonnement de saint Paul doit encore avoir une force particulière et toute nouvelle pour nous , puisque cette infinie multitude de Saints formés dans la religion de Jésus-Christ a bien grossi cette nuée de témoins dont parlait le Maître des Gentils. Car, que pouvons-nous dire, surtout à la vue de tant de martyrs , nous dont la foi n'est plus exposée à la violence des persécutions, nous dont Dieu n'éprouve plus la constance par les tourments , nous , comme dit saint Cyprien , qui pouvons être saints sans effusion de sang? Ne sommes-nous pas (je ne crains point de m 'exprimer de la sorte) , ne sommes-nous pas les plus méprisables des hommes, si les difficultés nous étonnent ? Ne faisons-nous pas outrage à la grâce de notre Dieu , si nous pensons qu'elle ne puisse pas nous soutenir dans des peines souvent très-légères , après qu'elle a fait trouver aux Saints des douceurs sensibles au milieu des plus cruels supplices et de toutes les horreurs de la mort? Solutio totius difficultatis.
1 Hcl.r., II.
Non, mes Frères, nous n'avons plus de prétexte; car, encore une fois, quel prétexte pourrions-nous avoir que l'exemple des Saints ne détruise pas? Nous sommes occupés des soins du monde : les Saints ne l'ont-ils pas été? Nous nous trouvons dans des occasions dangereuses : les Saints ne s'y sont-ils pas trouvés? Le torrent de la coutume nous entraine : les Saints n'y ont-ils pas résisté? Le mauvais exemple nous perd : les Saints ne s'en sont-ils pas préservés? Nous avons des passions : les Saints n'en ont-ils pas eu de plus vives? Nous sommes d'un tempérament délicat : les Saints étaient-ils de fer et de bronze? Dites-moi un obstacle du salut qu'ils n'aient point eu à combattre? Dites-moi une épreuve par où ils n'aient point passé? Dites-moi une tentation qu'ils n'aient point surmontée? Comparons notre état avec leur état , nos devoirs avec leurs devoirs , nos dangers avec leurs dangers ; et , dans l'égalité parfaite qui se trouve là-dessus entre eux et nous, voyons si nous avons de quoi justifier l'énorme contrariété qui se rencontre d'ailleurs entre leur vie et la nôtre , c'est-à-dire entre leur ferveur et nos relâchements , entre leur innocence et nos désordres , entre leurs austérités et notre mollesse. Qu'alléguerons-nous à Dieu pour notre défense , quand il nous les confrontera? Servaient-ils un autre maître que nous? Croyaient-ils un autre Évangile que nous? Attendaient-ils une autre gloire que nous? S'ils l'ont achetée plus cher que nous, c'est sur quoi nous devons trembler, puisqu'il est certain qu'à quelque prix qu'elle leur ait été vendue, elle ne leur a point trop coûté, et que, dans sa juste valeur, elle excède encore infiniment tout ce qu'ils ont fait et tout ce que nous ne faisons pas , mais que nous devrions faire pour l'avoir.
Mais, après tout, dites-vous quelquefois, comment accorder la sainteté chrétienne avec les engagements du monde? Comment être saint et vivre en certains états du monde? Comment? il est bien étrange que vous ne le sachiez pas encore , ayant tant d'intérêt à le savoir ; et il est bien indigne que vous l'ignoriez , ayant dû l'étudier et le méditer tous les jours de votre vie. Mais Dieu veut vous l'apprendre en ce jour, et vous le faire voir dans ses Saints. Vous vous figurez que votre état a de l'opposition , ou qu'il est même absolument incompatible avec la sainteté : erreur. Si cela était, ce que vous appelez votre état deviendrait un crime pour vous ; et , sans autre raison , il faudrait , par un devoir de précepte , le quitter et y renoncer : mais puisque c'est votre état, puisque c'est l'état que Dieu vous a marqué, vous offensez sa providence et vous faites tort à sa sagesse , en le regardant comme un obstacle à votre sanctification. Il n'y a point d'état dans le monde qui ne soit et qui ne doive être un état de sainteté. Tertullien sembla vouloir faire là-dessus une exception, quand il douta si les césars, c'est-à-dire si les empereurs et ceux qui gouvernaient le monde , pouvaient être chrétiens , ou si les chrétiens pouvaient être césars : mais on convient qu'il en douta mal, puisque l'expérience a fait connaître qu'il n'y a point eu dans tous les siècles de sujets plus nés pour l'empire, ni plus propres à commander, que ceux qu'a formés pour cela le christianisme.
Cependant, sans parler des césars ni des empereurs, qui que vous soyez, Dieu vous montre bien dans cette solennité qu'il peut y avoir entre la
sainteté et votre état une alliance parfaite. En voulez-vous être convaincus? Entrez en esprit dans cet auguste temple de la gloire , où régnent avec Dieu tant de bienheureux. Vous y verrez des Saints qui ont tenu dans le monde les mêmes rangs que vous y tenez aujourd'hui ; qui se sont trouvés dans les mêmes engagements, dans les mêmes affaires, dans les mêmes emplois, et qui non-seulement s'y sont sanctifiés, mais, ce que je vous prie de bien remarquer , qui s'en sont servis pour se sanctifier. Parcourez tous les ordres de ces illustres prédestinés ; vous en trouverez qui ont vécu comme vous auprès des princes , et qui n'ont jamais mieux servi leurs princes que quand ils ont été plus attachés à leur religion et à Dieu. Vous en trouverez qui se sont signalés comme vous dans la guerre , et peutêtre plus que vous , parce que la sainteté , bien loin de les affaiblir, n'a fait qu'augmenter en eux la vertu militaire et la vraie bravoure. Vous en trouverez qui ont manié comme vous les affaires ; et si vous n'êtes pas aussi saints qu'eux (ne vous offensez pas de ce que je dis) , qui les ont maniées plus dignement et plus irréprochablement que vous. Vous en trouverez que leur probité seule a maintenus à la cour , qui s'y sont avancés sans avoir recours aux artifices de la politique mondaine , et qui n'ont dû le crédit qu'ils y avaient qu'à leur droiture et à leur piété. En un mot, vous en trouverez qui ont été tout ce que vous êtes , et qui de plus ont été saints.
Oui , Chrétiens , il y en a dans le ciel , et ce sont ceux-là que vous devez spécialement honorer. Voilà vos patrons et tout ensemble vos modèles. Les Saints que la cour n'a point pervertis, et qui ont triomphé jusque dans la cour de l'iniquité du monde , ce sont là ceux dont vous devez étudier la vie , parce que c'est la science de leur vie qui doit réformer la vôtre. Qu'ont-ils fait quand ils étaient à ma place , et que feraient-ils s'ils étaient encore maintenant dans le pas glissant où ma condition m'expose? c'est ce que vous devez vous demander à vous-mêmes , et sur quoi vous devez régler toutes vos démarches. Dans les autres Saints, vous louerez et vous bénirez Dieu ; mais dans ceux-ci vous apprendrez à vous convertir vousmêmes et à vous sauver. C'est en cela que la providence de notre Dieu est également aimable et adorable , de nous avoir donné dans ses élus autant d'idées de sainteté qu'il en fallait pour composer cette variété mystérieuse dont l'épouse de Jésus-Christ, qui est l'Église, tire, selon le Prophète, son plus bel ornement : Circumdata varietate 1. C'est pour cela, ajoute saint Jérôme, que Dieu , donnant sa grâce , et, selon les sujets qui la reçoivent, lui laissant prendre des formes différentes , multiforme gratia Dei 2 , a fait des Saints de tous les caractères , autant que la diversité des conditions, des complexions , des génies , des talents , des inclinations , l'exigeait pour la perfection et pour la sanctification de l'univers. C'est dans cette vue qu'il en a choisi de pauvres et de riches, d'ignorants et de savants, de forts et de faibles , dans le mariage et dans le célibat , clans la robe et dans l'épée , dans le commerce du monde et dans la retraite ; qu'il a pris plaisir à former les plus grands Saints dans les états mêmes où la sainteté paraît
• Psalm, 44. — 2 l Petr., 4.
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avoir plus de difficultés à vaincre ; des prodiges d'humilité jusque sur le trône, d'austérité jusques au milieu des délices, de recueillement et d'attention sur soi-même jusque dans l'embarras et le tumulte des soins temporels ; qu'il leur a fourni à tous des grâces de vocation , des grâces de persévérance, des remèdes contre le péché, des moyens de salut proportionnés à ce qu'ils étaient et au genre de vie qu'ils embrassaient ; et qu'enfin , par un secret de prédestination que nous ne pouvons assez admirer, il n'a pas voulu qu'il y eût une seule profession dans le monde qui n'eût ses Saints glorifiés et reconnus comme Saints : pourquoi ? non-seulement afin qu'il n'y eût personne dans le inonde qui eût droit d'imputer à sa profession les relâchements de sa vie , mais afin qu'il n'y eût personne à qui sa profession même ne présentât un portrait vivant de la sainteté qui lui est propre.
Cette morale regarde généralement tous ceux qui m'écoutent ; mais j'ai la consolation , Sire , en la prêchant devant Votre Majesté , de trouver dans son cœur et dans la grandeur de son âme tout ce que je puis désirer de plus favorable et de plus avantageux pour la lui faire goûter à ellemême. Car je parle à un roi dont le caractère particulier est d'avoir su se rendre tout possible , et même facile , quand il a fallu exécuter des entreprises, ou pour la gloire de sa couronne, ou pour la gloire de sa religion. Je parle à un roi qui , pour triompher des ennemis de son état, a fait des miracles de valeur que la postérité ne croira pas , parce qu'ils sont bien plus vrais que vraisemblables, et qui, pour triompher des ennemis de l'Église, fait aujourd'hui des miracles de zèle qu'à peine croyons-nous en les voyant, tant ils sont au-dessus de nos espérances. Je parle à un roi suscité et choisi de Dieu pour des choses dont ses augustes ancêtres n'ont pas même osé former le dessein , parce que c'était lui qui seul en pouvait être tout à la fois et l'auteur et le consommateur. Ce zèle pour les intérêts de Dieu et pour le vrai culte de Dieu, c'est, Sire , ce qui sanctifie les rois , et ce qui devait être le ternie de votre glorieuse destinée. Car puisque Votre Majesté était au-dessus de tout ce qu'il y a de grand dans le monde , puisqu'elle ne pouvait plus croître selon le monde, puisqu'elle avait comme épuisé la gloire du monde , il était pour elle d'une heureuse nécessité qu'elle consacrât désormais à Dieu , et sa vie , et ses héroïques travaux.
Dieu vous a donné, Sire, par droit de naissance, le plus florissant royaume de la terre ; et il vous en prépare un autre dans le ciel , qui est le royaume de ses élus. C'est entre ces deux royaumes que Votre Majesté se trouve comme partagée ; mais avec cette différence qu'elle doit regarder le premier comme le sujet de ses obligations , et le second comme la récompense de ses vertus. Or elle n'apprendra jamais mieux le secret de les accorder ensemble , je veux dire de bien gouverner l'un , et de mériter l'autre, que dans les maximes de la sainteté chrétienne. Car c'est par elle , dit l'Écriture , que les souverains exercent sur leurs sujets l'absolue puissance que Dieu leur a donnée : Per me reges régnant *. C'est par elle que les souverains s'acquittent envers leurs sujets des devoirs que Dieu leur a imposés. En un mot, c'est par la sainteté chrétienne que les rois sont le»
' Ptoverb,, 8, 5.
images de Dieu , les ministres de Dieu , les hommes de Dieu : et voilà , Sire, ce que Dieu vous dit par ma bouche et ce qu'il vous a dit depuis tant d'années que j'ai l'honneur de vous annoncer sa sainte parole. Votre Majesté Ta reçue ; elle Ta honorée comme la parole du Tout-Puissant et du Roi des rois : ce sera pour elle une parole de vie et de salut éternel , que je vous souhaite , etc.