‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 9 sur 164 · XII LETTRE DU P. MA11TINEAU · texte numérisé non relu

XII LETTRE DU P. MA11TINEAU

si énergiques, que l'impression en demeurera longtemps gravée dans le cœur de ceux qui les ont entendus. « Je vois bien (ce sont à peu près ses propres paroles), « je vois bien que je ne puis guérir sans miracle : mais qui suis-je pour que i Dieu daigne faire un miracle en ma faveur?... L'unique ebose que je de- « mande, c'est que sa sainte volonté s'accomplisse aux dépens de ma vie, s'il i l'ordonne ainsi... Qu'il détruise ce corps de péché, j'y consens de grand cœur; « qu'il me sépare de ce monde , où je n'ai été que trop longtemps , et qu'il t m'unisse pour jamais à lui. »

Il demanda, lundi matin, les derniers sacrements de l'Église, beaucoup moins par une nécessité pressante, autant qu'on en pouvait juger alors, que par le désir de les recevoir avec plus d'attention et de présence d'esprit. Aussi les reçut-il d'une manière si édifiante , que tous en furent infiniment touchés.

Tant d'illustres amis, que son mérite lui avait faits, seront peut-être bien aises de savoir qu'il ne les a pas oubliés dans ses derniers moments. Il pria de les assurer que si Dieu lui faisait miséricorde, ainsi qu'il espérait, il se souviendrait d'eux devant lui , et qu'il regardait leur séparation comme une partie du sacrifice qu'il faisait de sa vie au souverain domaine de Dieu.

J'ajouterai, mon révérend Père, qu'après m'avoir entretenu en particulier sur quelques affaires, avec tout le bon esprit que vous lui avez connu, il me demanda ma bénédiction d'une manière qui me fit comprendre que le véritable mérite n'est pas incompatible avec la simplicité qu'inspire l'Évangile , ni avec cette foi qui découvre à l'humble religieux la personne de Jésus-Christ dans celle du supérieur, quelque méprisable qu'il puisse être. Au reste, ce n'est pas la première preuve qu'il m'en a donnée ; car je ne dois pas omettre ici que , pendant toute sa vie, il a aimé la dépendance ; qu'il l'a pratiquée avec exactitude, et qu'il l'a préférée à des emplois qui devaient l'en tirer, et qu'on l'a pressé plusieurs fois d'accepter.

Bien des raisons doivent le faire regretter de la Compagnie ; mais la plus touchante de toutes est le tendre et sincère attachement qu'il avait pour elle. On ne peut dire combien il l'estimait, et jusqu'à quel point cette estime le rendait sensible à ses avantages et à ses disgrâces. En vain s'est-il trouvé des gens qui, pour diminuer l'honneur qu'il lui faisait, ont voulu plus d'une fois persuader le contraire au monde. C'est dans ces occasions qu'on voyait son zèle pour elle prendre une nouvelle vivacité ; avec quelle force d'expression ne protestait-il pas alors qu'il lui devait tout , et que l'une des plus grandes grâces que Dieu lui eût faites étant de l'y avoir appelé , il eût été le plus injuste de tous les hommes s'il eût eu la moindre indifférence pour elle !

Le P, Bourdaloue était né à Bourges, le 20 d'août de l'année 1632, et l'an 1648 il entra dans la Compagnie, le 10 de novembre. Ainsi il a vécu soixantedouze ans, dont il a passé cinquante-six ans dans la Compagnie. Bénissons Dieu de la fidélité qu'il lui a donnée pour fournir tant de distinction une si longue carrière, et prions-le, en même temps, de lui avancer la possession du bonheur éternel, s'il n'en jouit pas encore.

J'ai l'honneur d'être , avec beaucoup de respect , etc.

A Paris, ce 14 de ruai 1704.

Page 1