‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 85 sur 164 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

A prendre les choses en elles-mêmes , et dans les termes de ce devoir légitime qui assujettit la créature au Créateur, il ne nous appartient pas de contrôler, ni même d'examiner la loi que Jésus-Christ nous a apportée du ciel , et qu'il est venu publier au monde. Car puisque les souverains de la terre ont le pouvoir de faire des lois , sans être obligés à dire pourquoi ; puisque leur volonté et leur,bon plaisir suffit pour autoriser les ordres qu'ils portent , sans que leurs sujets en puissent demander d'autre raison , il est bien juste que nous accordions au moins le même privilège et que nous rendions le même hommage à celui qui non-seulement est notre législateur et notre maître , mais notre Sauveur et notre Dieu. Ce qui nous regarde donc , c'est de nous soumettre à sa loi , et non point de la soumettre à notre censure ; c'est d'observer sa loi avec une fidélité parfaite , et non point d'en faire la discussion par une curiosité présomptueuse.

Cependant , Chrétiens , il se trouve que jamais loi dans le monde n*a été plus critiquée , et , par une suite nécessaire , plus combattue , ni plus condamnée que la loi de Jésus-Christ ; et l'on peut dire d'elle ce que le Saint-Esprit dans l'Ecclésiaste a dit du monde en général , que Dieu , par un dessein particulier, a voulu , ce semble, l'abandonner aux disputes et aux contestations des hommes : Tradidit mundum disputationi eorum i. Car cette loi, toute sainte et toute vénérable qu'elle est, a été, si j'ose m'exprimer de la sorte , depuis son institution , le problème de tous les siècles. Les païens, et même dans le christianisme les libertins, suivant les lumières de la prudence charnelle, font réprouvée comme trop sublime et trop au-dessus de l'humanité , c'est-à-dire comme affectant une perfection outrée, et bien au delà des bornes que prescrit la droite raison. Et plusieurs , au contraire , parmi les hérétiques , préoccupés de leurs sens font attaquée comme trop naturelle et trop humaine , c'est-à-dire comme laissant encore à l'homme trop de liberté, et ne portant pas assez loin l'obligation étroite et rigoureuse des préceptes qu'elle établit. Les premiers l'ont accusée d'indiscrétion , et les seconds de relâchement. Les uns , au rapport de saint Augustin , se sont plaints qu'elle engageait à un détachement des choses du inonde chimérique et insensé : Visi sunt Us christiani res humanas stultè et supra quam oportet deserere 2 : et les autres, téméraires et prétendus réformateurs , lui ont reproché que sur cela même elle usait de trop d'indulgence, et qu'elle exigeait encore trop peu. Savezvous , Chrétiens , ce que je voudrais d'abord inférer de là ? Sans pénétrer

1 Eccl., 3. — * Aim.

plus avant, ma conclusion serait que la loi chrétienne est donc une loi juste , une loi raisonnable , une loi conforme à la règle universelle de l'esprit de Dieu : pourquoi ? parce qu'elle tient le milieu entre ces deux extrémités. Car comme le caractère de l'esprit de l'homme est de se laisser toujours emporter à l'une ou à l'autre , et que le caractère de l'esprit de Dieu, selon la maxime de saint Grégoire, pape, consiste dans une sage modération , il est d'une conséquence presque infaillible qu'une loi que les hommes ont osé tout à la fois condamner et d'excès et de défaut, est justement celle où se trouve ce tempérament de sagesse et de raison , qui en fait , selon la pensée du Prophète royal , une loi sans tache : Lex Domini immaculata l.

Et certes, ajoute saint Augustin (cette remarque est importante), si la loi de Jésus-Christ avait été parfaitement au gré des païens , dès là elle aurait cessé , pour ainsi dire , d'être raisonnable ; et si les libertins l'approuvaient , dès là elle nous devrait être suspecte , puisqu'elle aurait plu , et qu'elle plairait encore à des hommes vicieux et corrompus. Pour être ce qu'elle doit être, pour être une loi irréprochable , il faut nécessairement qu'elle ne soit pas de leur goût ; et l'excès même qu'ils lui ont imputé est sa justification. Je dis à proportion de même des hérésiarques prévenus d'un faux zèle et enllés d'un vain orgueil ; ils ont voulu la resserrer , cette loi déjà si étroite ; ils ont entrepris de réformer, comme parle Vincent de Lérins , ce qui devait les réformer eux-mêmes ; et il a fallu que la loi chrétienne , pour ne pas aller à une sévérité sans mesure , et pour demeurer dans les limites de ce culte raisonnable qui fait son essentielle différence, et par où saint Paul la distingue, ne se rapportât pas à leurs idées, et qu'ils y trouvassent des défauts, afin qu'il fût vrai qu'elle n'en a aucun.

S'il s'agissait seulement ici de faire une simple apologie des devoirs du christianisme , je pourrais], m'en tenir là ; et sans rien dire de plus , je croirais avoir suffisamment rempli mon dessein ; mais je vais plus loin , et, autant qu'il m'est possible, il faut, Chrétiens, vous mettre en état de rendre désormais sans contradiction , sans résistance , une obéissance entière à ce divin maître , que Dieu nous ordonne d'écouter : Hic est Filins meus dilectus : ipsum audit e. Il faut vous affectionner à sa loi , vous y attacher, et pour cela vous en donner toute la connaissance nécessaire. Attention, s'il vous plaît. J'avoue donc que la loi de Jésus-Christ est une loi sainte et parfaite ; mais je soutiens au même temps que dans sa perfection elle n'a rien d'outré , comme l'esprit du monde se le persuade. J'avoue que c'est une loi modérée, et comme telle, proportionnée à la faiblesse des hommes ; mais je prétends que dans sa modération elle n'a rien de lâche , comme l'esprit de l'hérésie se l'est figuré. Or ces deux vérités bien conçues m'engagent efficacement à la pratiquer, cette loi ; détruisent tous les préjugés que le libertinage ou l'amour-propre pourraient former dans mon esprit contre cette loi ; me déterminent à vivre en chrétien, parce que rien ne me paraît plus raisonnable ni plus droit que la

1 Psalm. 18.

conduite de cette loi. Quel avantage et pour vous et pour moi , si nous étions bien remplis de ces sentiments !

Non , mes Frères , dit saint Ghrysostome traitant le môme sujet , la loi de Jésus-Christ dans sa perfection n'a rien qui doive blesser la prudence humaine la plus délicate ; et la rejeter comme une loi outrée , c'est lui (aire injure et ne la pas connaître. Soit que nous ayons égard aux obligations générales qu'elle impose à tous les états , soit que nous considérions les règles particulières qu'elle trace à chaque condition , partout elle porte avec soi , si je puis user de ce terme , le sceau d'une raison souveraine qui la dirige ; partout elle fait voir qu'elle est émanée du conseil de Dieu , comme de sa source. Car eniin , poursuit saint Chrysostome, qu'y a-t-il de si singulier dans la loi chrétienne, que le bon sens le plus exquis ne doive approuver? Elle oblige l'homme à se renoncer soi-même , à mortifier son esprit, à crucifier sa chair; elle veut qu'il étouffe ses passions , qu'il abandonne ses intérêts , qu'il supporte un outrage sans se venger, qu'il se laisse enlever ses biens sans les redemander ; elle lui commande deux choses en apparence les plus contradictoires , du moins les plus paradoxes, l'une de haïr ses proches et ses amis, l'autre d'aimer ses persécuteurs et ses ennemis ; elle lui fait un crime de rechercher les richesses et les grandeurs, une vertu d'être humble, une béatitude d'être pauvre, un sujet de joie d'être persécuté et affligé : elle règle jusques à ses désirs , jusques à ses pensées ; elle lui ordonne , en telle occasion qui se présente , de s'arracher l'œil , de se couper le bras ; enfin elle le réduit à la nécessité même de verser son sang , de donner sa vie , de souffrir la mort , et la plus cruelle mort , dès que l'honneur de sa religion le demande , et qu'il est question de prouver sa foi. Or, tout cela, mes chers auditeurs , est raisonnable ; et tellement raisonnable , que si la loi évangélique ne l'exigeait pas, tout intéressé que j'y puis être, et quelle que soit la corruption de mon cœur, j'aurais peine à ne la pas condamner. Venons au détail , et reprenons.

Oui , il" est raisonnable que je me renonce moi-même ; c'est de (moi je ne puis douter sans me méconnaître et sans ignorer ce que je suis. Car puisque je ne suis de moi-même que vanité et que mensonge; puisque tout ce qu'il y a de bien en moi n'est pas de moi , et que je ne suis de mon fonds que misère , qu'aveuglement , qu'emportement , que dérèglement ; n'est-il pas juste que me regardant moi-même et me voyant tel, je conçoive de l'horreur pour moi-même, je me haïsse moi-même, je me détache de moi-même? Et voilà le sens de ce grand précepte de Jésus-Christ , Abneget semetipsum. Il ne veut pas que je renonce ni à mes vrais intérêts, ni à la vraie charité que je me dois à moi-même, ni à la vraie justice que je puis me rendre ; mais parce qu'il y a une fausse justice , que je confonds avec la vraie ; parce qu'il y a une fausse charité , qui me flatte et qui me séduit ; parce qu'il y a un faux intérêt , dont je me laisse éblouir et qui me perd , et que ce que j'appelle moi-même n'est rien autre chose que tout cela , il veut que pour me défaire de tout cela , je me défasse de moi-même, en me renonçant moi-même.

Il est raisonnable que je mortifie ma chair, parce qu'autrement ma chair se révoltera contre ma raison et contre Dieu même ; que je captive mes sens , parce qu'autrement la liberté que je leur donnerais m'exposerait à mille tentations ; que je traite rudement mon corps et que je le réduise en servitude , parce qu'autrement , affaibli du joug d'une sainte austérité , je tomberais dans une criminelle et une honteuse mollesse.

Il est raisonnable que la vengeance me soit défendue ; car que serait-ce si chacun était en droit de satisfaire ses ressentiments , et à quels excès nous porterait une aveugle passion ? Raisonnable , non-seulement que j'oublie les injures déjà reçues , mais que je sois prêt à en essuyer encore de nouvelles; et qu'en mille conjonctures où ma faiblesse me ferait perdre la charité , si je m'opiniâtrais à faire valoir dans toute la rigueur mes prétentions , je me relâche de mes prétentions , et je me désiste de mes demandes : pourquoi? parce que la charité est un bien d'un ordre supérieur, et que je ne dois risquer pour nul autre ; parce qu'il n'y a rien que je ne doive sacrifier pour conserver la grâce qui se trouve inséparablement liée à l'amour du prochain. Raisonnable, que cet amour du prochain s'étend jusqu'à mes ennemis même les plus mortels , puisque , sans parler de la grandeur d'âme , de cette grandeur héroïque et chrétienne qui paraît dans l'amour d'un ennemi et dans les services qu'on lui rend , la foi m'enseigne que cet homme , pour être mon ennemi , n'en est pas moins mon frère , et que d'ailleurs j'attendrais moi-même, si j'étais ennemi de Dieu , que Dieu usât envers moi de miséricorde, et qu'il me prévînt de sa grâce. Car pourquoi serais-je plus délicat que lui dans mes sentiments et dans mes affections? Raisonnable, par un retour qui semble d'abord bien surprenant et bien étrange , que je haïsse mes amis, mes proches , ceux même à qui je dois la vie , quand ceux à qui je dois la vie , quand ceux à qui je suis le plus étroitement uni par les liens du sang et de l'amitié , sont des obstacles à mon salut. Car alors la raison veut que je m'en éloigne , que je les fuie , que je les abhorre ; et c'est ainsi qu'il faut entendre cette parole de Jésus-Christ : Si quis venit ad me , et non odit patrem et matrem, non potest meus esse discipulus l ; si quelqu'un veut venir à moi , et ne hait pas son père et sa mère, il ne peut être mon disciple. Parole, dit saint Grégoire , pape , qui n'abolit point le devoir des enfants envers leurs parents , mais qui condamne l'impiété des parents prévaricateurs , lorsqu'ils abusent de leur pouvoir pour servir de démons à leurs enfants , et pour les engager dans la voie de perdition. Eh quoi ! reprend Tertullien , justifiant cette maxime évangélique , il fallait que les soldats romains , pour être incorporés dans la milice , fissent comme une espèce d'abjuration , et de pères et de mères , entre les mains de ceux qui les commandaient ; et l'on estimait cette sévérité de discipline également juste et nécessaire. Si donc Jésus-Christ nous impose cette même loi en certaines conjonctures , savoir, quand l'attachement d'un fils à son père , d'une femme à son mari, est incompatible avec les intérêts de Dieu et l'obéissance qui lui est due , pouvons-nous dire que c'est trop en demander ?

« Luc, 14.

Mais pourquoi s'arracher l'œil ? pourquoi se couper le bras? Répondez vous-même, divin Sauveur ; et sur la dureté de cette expression , satisfaites dans un mot la prudence humaine : C'est qu'il vaut mieux , dit-il, entrer dans la vie n'ayant qu'un œil ou qu'une main , que d'être pour jamais condamné au tourment du feu ; c'est que tous les jours , à la honte des serviteurs de Dieu , un homme du siècle , par une sagesse mondaine , s'arrache l'œil, se coupe le bras, selon que Jésus-Christ l'a entendu, c'est-àdire s'arrache lui-même à ce qu'il a de plus cher, et se sépare de ce qu'il aime plus tendrement, afin d'éviter un scandale dont il craint les suites fâcheuses pour sa fortune ; c'est qu'une femme du monde que la raison conduit encore , ne balance pas à rompre un engagement , quelque flatteur, quelque utile qu'il soit, dès qu'elle en prévoit quelque danger pour sa réputation : comme si Dieu avait voulu que la conduite des enfants du siècle servit de leçon aux enfants de lumière ; ou plutôt comme s'il avait voulu que ce fût une apologie du précepte de l'Évangile : Si oculus tuus scandalizat te, erue eum l.

Ce n'est pas assez : pourquoi faire à l'homme un crime de ses désirs, et traiter d'adultère un regard impur et lascif? Apprenez-le de saint Jérôme : c'est qu'il n'est point permis de désirer ce qu'il n'est pas permis de rechercher; c'est que toute loi qui laisse les désirs dans l'impunité est une loi imparfaite, propre à faire des hypocrites plutôt que des Justes, puisqu'il est impossible de réformer l'homme si l'on ne commence par réformer son cœur. Pourquoi ériger en béatitude un état aussi vil et aussi abject que la pauvreté? Beati pauperes splritiû. Jugez-en par vos propres sentiments : c'est qu'autant qu'on a de mépris pour la pauvreté forcée , autant convient-on que la pauvreté volontaire dont parle Jésus-Christ est respectable ; et d'ailleurs l'expérience nous fait bien voir qu'il n'y a d'heureux sur la terre que les pauvres de cœur , puisque la source la plus ordinaire de nos chagrins est l'attachement aux biens de la vie. Mais enfin, et voici le point capital , pourquoi réduire des hommes faibles à cette affreuse nécessité , ou d'être apostats et anathèmes , ou d'endurer à certains temps de persécution le plus rigoureux martyre? Car c'est là-dessus que la loi de notre Dieu pourrait paraître aux sages du monde d'un caractère plus outré. Elle nous ordonne, et nous l'ordonne sous peine d'une éternelle damnation , d'être habituellement disposés à mourir, plutôt même que de déguiser notre foi. Or cela, dites-vous, est-il raisonnable? Et moi je réponds : En pouvez-vous douter ; et pour s'en convaincre , faut-il autre chose que les premiers principes de la raison? En effet, on demande s'il est raisonnable de s'exposer à la mort , plutôt que de trahir la foi qu'on doit à son Dieu : mais moi je demande s'il n'est pas raisonnable qu'un sujet soit prêt à perdre la vie , plutôt que de trahir la foi qu'il doit à son prince? mais moi je demande s'il n'est pas raisonnable qu'un homme d'honneur soit en disposition de souffrir tout , plutôt que de commettre une lâcheté et une perfidie ? mais moi je demande s'il n'est pas raisonnable qu'un homme de guerre se sacrifie en mille rencontres comme une victime toujours sur le point d'être

« Matih., 18. — 2 Ibid., 5.

immolée et de recevoir le coup mortel , plutôt que de manquer à son devoir. Il ne le trouve pas seulement raisonnable , mais il s'en fait un point d'honneur et une gloire. Quoi donc , mes Frères , reprend saint Augustin , le martyre pour Dieu sera-t-il censé une folie , et le martyre pour le monde une vertu? La raison de l'homme aura-t-elle peine à reconnaître l'obligation de l'un , tandis qu'elle approuve et qu'elle autorise l'obligation de l'autre? Non, non, Chrétiens, rien en cela, rien en tout le reste qui ne soit à Tépreuve de notre censure. Soyons raisonnables , et nous avouerons que la loi de Jésus-Christ l'est encore plus que nous. Soumettons-nous de bonne foi à tout ce que la raison ordonne , la loi évangélique n'aura plus rien qui nous choque. Car si elle nous choque, c'est parce quelle nous assujettit trop à la raison, et qu'elle n'accorde rien à notre passion. Prenez garde, s'il vous plaît : je ne dis pas que la loi chrétienne n'ajoute rien à la raison ; c'est une erreur des pélagiens : mais je dis quelle n'ajoute rien à la raison qui ne la perfectionne , qui ne l'élève , qui ne la purifie , et que la raison elle-même n'eût établi , si par elle-même elle eût été assez éclairée pour en découvrir l'excellence et l'utilité.

Je sais , mes chers auditeurs ( et c'est ainsi que je passe à la seconde vérité, qui , bien loin d'affaiblir la première, va plus solidement encore la confirmer) ; je sais, et j'en conviens , qu'il y a eu de tout temps dans le monde des esprits singuliers, qui , prévenus de leurs idées chimériques, ont porté cette perfection de la loi chrétienne bien au delà de ses bornes. Appliquez-vous à ma pensée ; ceci mérite votre réflexion. Je sais que saint Augustin a observé que la perfection de l'Évangile , mal conçue et soutenue par un faux zèle , a fait naître dans la suite des siècles les hérésies les plus opiniâtres : et pour descendre aux espèces particulières , je sais que dès la naissance de l'Église il s'éleva , comme dit l'Apôtre , des sectes de parfaits et d'illuminés , qui condamnaient , ceux-là le mariage , ceux-ci l'usage des viandes, les uns la pénitence réitérée, les autres la fuite dans les persécutions ; réprouvant de leur autorité propre tout ce qui ne leur semblait pas assez saint , et s'érigeant pour cela non pas en simples réformateurs , mais en souverains et en législateurs. Je sais qu'une des illusions de Pelage fut de confondre les conseils avec les préceptes, et de prétendre, par exemple, que , sans le dépouillement réel et effectif des biens temporels , il n'y avait point de salut ; ne voulant pas qu'un chrétien pût rien posséder , sans tomber dans une espèce d'apostasie, et sans démentir sa profession. Je sais que par ce principe , quelques-uns même en sont venus jusqu'à troubler la société civile , traitant de désordre l'usage établi de poursuivre ses droits en justice , prenant à la lettre ce qui est écrit , Ei autem et qui au fer t quœ tua sunt, ne répétas 1 ; et sans prévoir les funestes conséquences qui suivraient de là, et les avantages qu'en tirerait une injuste cupidité, défendant à un serviteur de Jésus-Christ de redemander jamais son bien , lui fût-il même arraché par violence. Je sais , dis-je, tout cela ; et si vous voulez , je sais encore que ces fausses idées de perfection n'ont communément servi qu'à rendre la loi chrétienne méprisable aux païens, insupportable aux

1 Luc, 6.

libertins , scandaleuse et sujet de chute aux âmes faibles et timorées ; autre remarque de saint Augustin : méprisable aux païens , qui , jugeant par là de notre religion , l'ont rejetée comme une religion extravagante, quoiqu'elle soit l'ouvrage et le chef-d'œuvre de la sagesse d'un Dieu : insupportable aux libertins , qui sont bien aises , en matière d'obligations et de devoirs , qu'on leur exagère les choses , pour avoir droit de n'en rien croire et surtout de n'en rien faire, et qu'on leur en demande trop , pour avoir un prétexte de refuser tout : sujet de scandale et de chute pour les âmes faibles , qui de ces erreurs se sont souvent formé des consciences , et à qui ces fausses consiences ont fait commettre de véritables crimes. Car voilà les effets qu'a produits cette prétendue perfection , quand elle n'a pas été mesurée selon les règles de la vraie foi. Mais tout cela, mes chers auditeurs, n'est point la perfection de la loi chrétienne : pourquoi ? parce qu'il n'y a rien en tout cela que la loi chrétienne n'ait désavoué et qu'elle n'ait même censuré. Gomme elle s'est déclarée contre tous les adoucissements qui pouvaient altérer sa pureté , aussi n'a-t-elle pu souffrir qu'on portât trop loin la sévérité de ses préceptes , pour lui donner une fausse couleur de sainteté. Quelque apparence de réforme qu'elle ait aperçue dans l'.hérésie , elle s'en est tenue inviolablement à cette grande parole, Rationabile obsequium1 ; afin, dit saint Jérôme, que l'infidélité la plus critique n'eût rien à lui opposer , et que la raison la plus sensée n'y trouvât rien qui pût justement la blesser.

Car, encore une fois , étudions bien cette loi , et plus nous l'approfondirons , plus elle nous paraîtra sage ; soit qu'elle contredise nos plaisirs , soit qu'elle nous accorde certains divertissements honnêtes et modérés ; soit qu'elle condamne nos entreprises , soit qu'elle nous permette certains soins convenables et souvent même nécessaires ; soit qu'elle réprime notre ambition , soit qu'elle nous laisse la liberté de penser à nos besoins , et de pourvoir par des voies légitimes à notre établissement ; soit qu'elle réprouve notre luxe , soit qu'elle approuve une bienséance modeste et chrétienne : partout nous découvrirons le même caractère de sagesse. Elle est donc parfaite, mais d'une perfection qui gagne le cœur en persuadant l'esprit : elle est parfaite , mais d'une perfection qui s'accommode à tous les états et à toutes les conditions des hommes : elle est parfaite , mais d'une perfection qui, bien loin de causer du trouble, règle tout, corrige tout, maintient tout dans l'ordre : elle est parfaite, mais de'ce genre de perfection dont parle saint Ambroise, qui inspire une humilité sans bassesse, une générosité sans orgueil , une modestie sans contrainte , une liberté sans épanchement ; retenant comme dans un juste équilibre tous les mouvements et toutes les affections de l'âme : enfin elle est parfaite , mais toujours dans l'étendue de ces deux termes , discrétion et vérité.

J'ajoute que par une disposition d'ailleurs toute divine , comme elle n'a rien d'outré dans sa perfection, elle n'a rien aussi de lâche dans sa modération. Faudrait-il insister sur ce point, si nous ne vivions pas dans un siècle où la parole de Dieu doit servir de préservatif à tout et contre tout? Non, la loi de Jésus-Christ dans sa modération n'a rien de lâche : quelque

' Rom., 12.

effort qu'aient fait les hérésiarques pour la décrier sur cela, elle s'en est hautement défendue, et en a même tiré sa gloire. En vain Tertullien lui a-t-il reproché son indulgence dans le pardon des péchés ; en vain a-t-il déclamé contre les catholiques , et les a-t-il appelés charnels ; en vain a-t-il représenté l'Église de son temps comme un champ ouvert à toute sorte de licence : De campo latissimœ disciplinée1 : ses invectives n'ont servi qu'à marquer l'aigreur et l'amertume de son zèle, et n'ont fait impression que sur quelques esprits faibles. Il est vrai que la loi chrétienne ne désespère pas les pécheurs ; mais sans les désespérer , elle leur inspire une crainte bien plus salutaire que le désespoir ; et sans leur ôter la confiance, elle sait bien rabattre leur présomption. Il est vrai qu'en toutes choses elle ne conclut pas à la damnation ; mais sans y conclure absolument , elle ne manque pas sur mille sujets d'en proposer le danger , d'une manière à saisir de frayeur les Saints mômes. Il est vrai que dans l'ordre des péchés elle ne condamne pas tout comme mortel ; mais à quiconque connaît Dieu , à quiconque veut efficacement son salut , elle donne une grande horreur de tout péché, même du véniel. Il est vrai qu'elle distingue les préceptes des conseils , mais elle déclare au même temps que le mépris des conseils dispose à la transgression des préceptes , et que l'un est une suite presque infaillible de l'autre.

Or j'avoue, Chrétiens, que parmi tous les motifs qui me persuadent la vérité de la sainte religion que je professe , il n'y en a point de plus puissant que celui-là. Saint Augustin disait que mille raisons l'attachaient à la foi , et il en faisait un détail capable d'en convaincre les esprits les plus indociles : Midta me in Ecclesiâjustissimè retinent*. Mais pour moi, je sens que cette sagesse toute pure et toute divine de la loi de Jésus-Christ a je ne sais- quoi de particulier, qui me touche et qui m'entraîne. Car je dis avec l'abbé Rupert : Puisqu'il y a un Dieu , et que les preuves les plus sensibles et les plus évidentes me le démontrent; puisqu'il faut l'honorer, ce Dieu , par un culte propre et par l'exercice d'une religion ; je ne puis manquer en embrassant celle-ci , où je découvre un fonds de sagesse et de sainteté qui ne peut venir que d'en haut , et qui est incontestablement au-dessus de l'homme. Si c'était une sagesse profane, elle pourrait d'abord m'éblouir; mais pour peu que je voulusse m' appliquer à l'approfondir et à la bien connaître, j'y trouverais bientôt quelque faible pour m'en détromper. Il n'y a qu'une religion sage comme la nôtre, c'est-à-dire d'une sagesse toute sainte, d'une sagesse établie sur le fondement de toutes les vertus, à quoi je ne puis refuser de me rendre , parce que c'est sans contredit l'ouvrage de Dieu, et que je n'ai rien à y opposer. Je m'écrie, avec plus de sujet encore que saint Pierre : Domine, bonum est nos hic esse : Ah! Seigneur, c'est un bien pour moi , et un bien que je ne puis assez estimer , d'avoir connu votre loi , et de l'avoir embrassée. C'est là que je dois m'en tenir ; et pour m'y conserver , je dois être prêt , comme vos martyrs , à sacrifier ma fortune et à répandre mon sang : Domine, bonum est nos hic esse. Saint Pierre, dans le transport de sa joie, demandait à demeurer sur le Thabor ;

» Tcrtull. — 2 Aug.

mais parce qu'en le demandant, il ne pensait qu'à une félicité temporelle, et non point à l'éternelle béatitude de l'autre vie , l'évangéliste ajoute qu'il ne savait ce qu'il disait : Nesciens quid diceret1. Pour moi , mon Dieu, je comprends parfaitement ce que je dis , et c'est avec une connaissance entière que je vous demande à demeurer toujours ferme et inébranlable dans l'obéissance et dans la pratique de votre loi : Domine, bonum est nos hic esse. Je ne crains point de m'égarer en la suivant , parce que c'est de toutes les lois la plus raisonnable dans ses maximes et la plus sage , comme elle est encore par son onction la plus aimable et la plus douce. Nous Talions voir dans la seconde partie.

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