PREMIÈRE PARTIE
Pilate était trop éclairé pour ne pas voir la fausseté des accusations cpie formaient les Juifs contre le Fils de Dieu. Après Tavoir interrogé luimême, il ne trouvait rien qui lui parût digne de mort ; et, selon un reste d'équité que son cœur ne pouvait démentir, il pensait aux moyens de sauver le Juste opprimé par la calomnie , et de le délivrer des mains de ses persécuteurs. C'était une coutume depuis longtemps établie et constamment observée, qu'à la solennité de Pâques on élargit un prisonnier, et qu'on en laissât au peuple le choix. Or, entre les autres, il y en avait un plus connu par ses crimes, c'était Barabbas, homme convaincu de meurtre, de sédition, des attentats les plus noirs , et pour cela réservé au dernier supplice. Que l'occasion , ce semble, était favorable au dessein de Pilate ! Il ne la manqua pas. Il s'adresse en particulier aux princes des prêtres et aux anciens de la Synagogue ; il s'adresse en général à tout le peuple assemblé devant lui : Qui des deux, leur dit-il, mettrai-je en liberté à cette fête, et qui voulez-vous que je renvoie , ou de Barabbas , ou de Jésus : Quem vultis vobis de duobus dimitti ^ ? S'il eût eu à traiter avec des esprits moins prévenus et moins possédés de leur barbare envie contre le Sauveur des hommes , y avait-il heu de douter qu'ils ne se déclarassent en sa faveur, et que dans une telle comparaison ils ne prissent au moins des sentiments assez équitables pour ne le pas rabaisser au-dessous d'un scélérat et d'un infâme? Pilate l'espérait, il se l'était promis ; mais que peut-on se promettre d'une populace émue , conjurée , furieuse, surtout quand de faux docteurs secondent ses emportements , et qu'elle se voit autorisée des mêmes chefs qui devaient l'arrêter et la réprimer? Ce n'est donc de toutes parts qu'une même voix , qu'un même cri pour demander le coupable et pour condamner l'innocent : Non hune, sed Barabbam ^ : Ne nous parlez point de cet homme, mais donnez-nous Barabbas ; c'est celui que nous voulons préférablement à l'autre.
Quelle surprise pour Pilate! et une si étrange résolution ne dut-elle pas le troubler et le déconcerter? En vain, pour calmer cette émotion populaire, fait-il de fortes instances , et veut-il , pour les convaincre, entrer en raisonnement avec eux. Dans l'ardeur forcenée qui les transporte , ils sont incapables d'entendre aucune raison et de s'y rendre. S'il leur dit : Que prétendez-vous donc que je fasse de ce Jésus que vous m'avez amené , et qui porte la qualité de Christ? sans hésiter un moment et sans autre procédure, ils prononcent l'arrêt de sa mort, et concluent qu'il le faut crucifier : Défaites-nous-en, et crucifiez-le : Toile, toile, crucifige^. Si, prenant une seconde fois la parole , il exige d'eux qu'ils produisent ce qu'ils ont à déposer, et qu'ils en viennent à la preuve de leurs dépositions : Car quel mal a-t-il fait? Quid enim mali fecit *? ils croient ce détail inutile , et ne daignent pas s'y engager, tant ils sont persuadés de la vérité de leur témoignage : Si ce n'était pas un méchant homme , nous ne l'aurions pas conduit à votre tribunal , ni ne vous l'aurions pas hvré. Sur
' Matth., 27.— » Joan., 18. — ' Lnc,, 23. — « Matlb., 37.