‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 3)Chapitre 113 sur 139 · EN PAVEUR DE BARABBÀS. 5M · texte numérisé non relu

EN PAVEUR DE BARABBÀS. 5M

n'ont rien prédît qui ne se soit accompli , et qui ne s'accomplisse tous les jours.

Cependant, Chrétiens, voyons la chose plus en détail, quoique toujours en abrégé, et par l'application que j'en vais faire, apprenons quels sont les redoutables jugements de Dieu sur les pécheurs , et à quoi nous nous "exposons en profanant par le péché le sang de Jésus-Christ , et en le sus^ 'citant contre nous. Car, prenez garde, s'il vous plaît : en vertu de ce Sang divin si injustement répandu par les Juifs , et si justement retombé •sur cette nation sacrilège. Dieu les a affligés de trois grands maux, ou plutôt Dieu les a affligés de tous les maux , que nous pouvons réduire à '^rois espèces : ruine temporelle , aveuglement spirituel , réprobation éternelle. Je m'explique , et ceci sans doute mérite bien nos réflexions , et doit bien nous faire connaître quelle vengeance le Seigneur sait tirer de ses ennemis , et comment il sait punir les offenses qu'il en reçoit.

Ruine temporelle. Jamais il n'en fut de plus entière ; et en pouvonsnous avoir une peinture plus vive, que celle même qu'en avait tracée le Fils de Dieu avant sa dernière entrée en Jérusalem ? Car il vit dès lors tout ce qui devait arriver à cette ville criminelle ; il en parut touché jusqu'aux larmes : et quelle désolation lui annonça-t-il ? Qu'il viendrait un temps où les étrangers l'assiégeraient, qu'ils en seraient bientôt maîtres, qu'ils la pilleraient, qu'ils la saccageraient, qu'ils la renverseraient de fond en -comble ; qu'ils ne laisseraient pas pierre sur pierre ; que ces calamités s'étendraient sur toute la nation; qu'elle serait séparée, dispersée, et qu'il •ne lui resterait ni empire, ni demeure, ni temple. Or personne n'ignore ■comment tout cela de point en point s'est vérifié. Nous en sommes témoins ; et si nous voulons remonter à la cause , le même Sauveur a pris soin de la marquer : parce que ce peuple malheureux n'a pas connu la visite du Seigneur ; parce que , n'écoutant ni reproches intérieurs de la cdiiBcience , ni remontrances tant de fois réitérées de la part de Pilate , ni droit , ni équité , ils n'ont suivi que leur passion et que la haine qui les transportait; parce que, depuis tant de siècles qu'ils ont trempé leurs mains parricides dans le sang d'un Dieu, ce sang adorable n'a point cessé, ni jamais ne cessera , dans tous les siècles , de crier au ciel vengeance contre eux. De sorte que ce même sang , qui devait être la ressource de tout Israël et leur rédemption, est devenu, selon qu'ils s'y étaient euxmêmes condamnés , leur perte et leur destruction : Sanguis ejus super nos et super filios nostros.

Aveuglement spirituel. C'est ce voile dont a parlé saint Paul; ce voile qu'ils ont sur les yeux, et qui jusques à présent les a empêchés d'apercevoir la lumière qui les environne de toutes parts , et se montre à eux dans toute sa clarté. Et n'est-il pas étrange qu'après tant de témoignages les plus sensibles et les plus évidents de la justice divine qui les poursuit, et qui voudrait leur faire enfin reconnaître la grièveté de leur crime , ils 'ne se rendent point encore; que toujours également obstinés et endurcis, ils conservent le même ressentiment contre le vrai Messie qu'ils ont renoncé , et s'en promettent un autre qu'ils ne verront jamais; que, de génération

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en génération , cette inflexible dureté de cœur et cette impénitence se perpétue comme un héritage ; que par là ils irritent toujours de plus en plus la colère du Seigneur, et qu'ils achèvent, ainsi qu'il est dit dans l'Évangile, de remplir la mesure de leurs pères? A quoi devons-nous attribuer ce mortel assoupissement , et d'où a-t-il pu venir ? C'est qu'ils se sont retirés de Dieu , et que Dieu s'est retiré d'eux ; c'est qu'ils ont abandonné Dieu , et que Dieu les a abandonnés. Car c'est en ce sens que le Seigneur disait à son prophète : Aveuglez-les, et rendez-les sourds, afin qu'ils voient comme s'ils ne voyaient point , et qu'ils entendent comme s'ils n'entendaient point. Ils ont méconnu leur libérateur ; et son sang , qu'ils ont fait couler , est encore tout fumant. Au lieu d'être pour eux une source inépuisable de grâces, comme il pourrait l'être, après tout, s'ils en voulaient profiter , c'est lui qui en détourne le cours et qui les arrête. Au Heu de servir à leur guérison, c'est lui qui aigrit leurs plaies et qui les envenime. Suites funestes de cet arrêt qu'ils ont porté contre eux-mêmes , et qui s'exécute dans toute son étendue et toute sa force : Sanguis ejus super nos et super filios nostros.

Réprobation éternelle. Je ne dis pas que ce soit dès la vie une réprobation déjà parfaite et consommée : mais je veux dire que Dieu les ayant livrés à leur sens réprouvé, il arrive de là qu'ils marchent dans la voie de perdition , et qu'il est d'une difficulté extrême de les en faire jamais revenir. On gagnerait à Jésus-Christ des millions de païens et d'idolâtres, plutôt qu'on ne lui ramènerait un seul de ce peuple perverti , et marqué du plus visible caractère de la damnation. C'est le triste sort où ils sont réservés. Au jugement de Dieu, à ce jugement où Jésus-Christ présidera en personne , ils paraîtront devant lui tout couverts , ou pour mieux dire, tout souillés de son sang. La tache alors en sera ineffaçable : tous les feux de l'enfer ne la purifieront pas ; sans cesse elle se présentera à leurs yeux , et sans cesse ils s'écrieront pendant toute l'éternité, non plus en insultant à ce Dieu Sauveur , mais en se désespérant : Sanguis ejus super nos et super filios nostros.

Or, mes Frères , pour en venir à nous-mêmes , pour tirer de là une instruction qui nous retienne dans le devoir, ou qui nous engage fortement et promptement à y rentrer , il est certain , et c'est l'expresse doctrine du grand Apôtre , que par le péché nous faisons outrage au sang de Jésus- Christ, comme si nous le répandions tout de nouveau et nous le foulions aux pieds. D'où il s'ensuit que nous l'attirons contre nous-mêmes, ce sang précieux ; que nous le faisons retomber sur nous-mêmes , et que par proportion nous nous exposons aux mêmes châtiments que les Juifs , et aux mêmes vengeances du ciel.

Je n'exagère point, et ce que j'avance ici n'est que trop vrai et que trop solidement fondé. Car , quoique nous ne soyons plus à ces temps où Dieu, gouvernant un peuple grossier et tout charnel, faisait plus communément éclater contre lui sa justice par des maux temporels, comme il le récompensait par des prospérités humaines, nous ne pouvons néanmoins douter qu'il ne punisse encore de la même sorte bien des pécheurs, et

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qu'il ne les afflige des mômes misères. Tant de malheurs publics qui désolent les états, tant de fléaux qui y portent le ravage, guerres, pestes, famines, ne sont-ce pas souvent les effets de la licence des peuples et de la corruption de leurs mœurs? Tant d'accidents particuliers et de revers qui renversent des familles, qui en dissipent les biens, qui en ternissent l'éclat, qui en troublent la paix, qui font échouer les desseins les mieux concertés , qui font évanouir les espérances les mieux établies , qui empêchent que rien n'avance , que rien ne réussisse et ne succède heureusement, ne sont-ce pas souvent de justes punitions , ou des injustices d'un père , de ses fraudes et de ses mauvais tours , de ses excès et de ses débauches ; ou des mondanités d'une mère, de son faste et de son orgueil, de ses intrigues et de ses scandales ; ou de la conduite déréglée des enfants , les uns mal élevés et maîtres d'eux-mêmes, les autres rebelles à toutes les leçons qu'on leur fait , et emportés par le feu d'une jeunesse hbertine et passionnée? Combien de décadences, de chutes, de disgrâces; combien d'humiliations, d'afflictions, de chagrins; combien de contre-temps fâcheux, de traverses, de contradictions; combien d'infirmités, de maladies, de morts subites ; combien d'infortunes , et de toutes les espèces, que nous imputons , ou à la malice des hommes , ou aux caprices du hasard , sont des coups de Dieu et de secrètes malédictions dont il nous frappe ?

On ne le voit pas, on n'y pense pas, parce qu'on s'accoutume à regarder toutes choses avec les yeux de la chair , sans ouvrir jamais les yeux de la foi. On prend bien des mesures, on imagine bien des moyens pour se rétablir dans un meilleur état ; mais le plus sûr, ce serait celui que donnait le Prophète à Jérusalem : Lavamim , mundi estote^ : Purifiez-vous , et lavez- vous de tant d'iniquités; Auferte malum cogitationum vestrarum ab oculis rneis^ : Bannissez de votre cœur le péché qui l'infecte, et qui blesse la vue de votre Dieu ; Quiescite agere perverse , discite bene facere ^ : Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien. Alors vous commencerez à jouir d'un sort plus heureux, même selon le monde. Dieu bénira vos entreprises, il adoucira vos peines, vous verrez votre maison se relever , vos affaires prospérer ; tout ira selon vos vœux , et vous connaîtrez de quel avantage il est, non-seulement par rapport au salut, mais par rapport à la vie présente, d'avoir pour vous le Seigneur, et de vivre dans sa grâce : Si volueritis et audieritis me, bona terrœ comedetis *.

Je sais ce que vous me direz : Que cette règle n'est pas générale. J'en conviens ; on voit des pécheurs dans l'opulence , on en voit dans la splendeur, on en voit qui passent leurs jours dans le plaisir, et qui goûtent ou semblent goûter toutes les douceurs de la vie. Mais écoutez la réponse de saint Augustin : C'est que s'ils sont exempts de toute peine temporelle , ils n'en sont que plus rigoureusement punis, et que le plus grand de tous les châtiments est que Dieu maintenant les épargne, et ne prenne pas soin de les châtier : pourquoi ? parce qu'il les laisse par là tomber dans un aveuglement d'esprit et un endurcissement de cœur qui leur ôtent presque toute espérance de retour, et qui les conduisent à l'impénitence finale. Si

« Iwï,, 1. — » Ibid. -- ï Ibid, — 4 Ibid,

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