SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE
Dieu dès à présent envoyait à ce pécheur quelque adversité , il se dégoûterait du monde , il rentrerait en lui-même , il ferait des réflexions sérieuses sur la disposition de son âme, il comprendrait que c'est la main de Dieu qui s'est appesantie sur lui , il reconnaîtrait ses égarements , et penserait à se remettre dans Tordre, et à reprendre la bonne voie qu'il a quittée : mais parce que le monde a toujours pour lui les mêmes agréments, parce que tout répond à ses désirs et que tout flatte ses inclinations, de là vient qu'il se plaît dans son péché, qu'il s'y attache sans cesse par de nouveaux liens, qu'il s'y endort si profondément, que, sans un miracle de la grâce , on ne peut plus attendre qu'il se réveille de ce sommeil léthargique.
Vengeance de Dieu d'autant plus funeste , qu'on la ressent moins , et que , bien loin d'en être effrayé , on s'en applaudit , et on la prend pour un bonheur et une félicité. Les plus sages mêmes s'y laissent surprendre, et ont peine de voir des gens sans piété , sans règle, peut-être sans religion et sans foi ; des gens adonnés aux vices les plus honteux , et plongés en toutes sortes de désordres ; des gens à qui rien ne coûte , ou pour leur fortune, ou pour leur plaisir , ni trahisons, ni mensonges, ni fourberies, ni chicanes, ni violences, ni concussions; de les voir, dis-je, en effet s''élever, s'agrandir, s'enrichir, venir à bout de tous leurs projets, quoique les plus iniques, et avoir tout à souhait. Dieu, dit-on quelquefois, est témoin de cela; et comment le souffre-t-il? Ah! mes Frères, comment il le souffre? vous me le demandez, et moi je prétends que c'est par un des plus redoutables arrêts de sa justice. Car je m'imagine l'entendre prononcer, contre ces pécheurs enivrés de leur prospérité prétendue , le même anathème qu'il prononça contre les peuples d'Éphraïm : Vœ coronœ superbiœ, ebriis Ephraïm * : Malheur à ces ambitieux, qui ne font que monter de degrés en degrés ; malheur à ces voluptueux , qui ne font que passer de plaisirs en plaisirs; malheur à ces riches avares et intéressés, qui ne font qu'ajouter héritages à héritages , et qu'entasser trésors sur trésors ! pourquoi? parce que c'est ce qui les entretient dans leur ivresse, c'est-à-dire dans leur attachement à la terre , dans leur insensibilité pour le ciel, dans toutes leurs cupidités. Aussi rien ne les touche, je dis rien de tout ce qui regarde leur éternité ; et n'est-ce pas là l'état de tant de mondains et de mondaines? On a beau leur représenter le péril où ils se trouvent exposés ; ils ont perdu là-dessus toute vue , tout sentiment. Ils marchent toujours du même pas sans s'alarmer, et suivent toujours le même train de vie, jusqu'à ce qu'ils se soient enfin précipités dans l'abîme.
Et en quel abîme ? voilà , Chrétiens , le comble des vengeances divines contre le péché, et voilà le dernier coup de la justice du Seigneur qui le punit : une réprobation éternelle. Voilà le terme fatal où le pécheur se laisse entraîner, et ce qui lui est dû. Vérité incontestable dans la religion que nous professons. Il n'est point ici question de douter, de raisonner, de disputer. Nous sommes chrétiens , et nous ne pouvons l'être que nous ne reconnaissions cette éternité de peines comme le juste salaire du péché ,
■ Isuï., 28.