‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 3)Chapitre 129 sur 139 · INSTRUCTION POUR LOCTAVE DU SAINT SACREMENT · texte numérisé non relu

INSTRUCTION POUR LOCTAVE DU SAINT SACREMENT

dans cet adorable mystère, et par cet adorable mystère, que la vraie chair et le vrai sang de Jésus-Christ sont présentés à Dieu, en qualité de victimes : et c'est en ce même sens que saint Augustin appelle l'Eucharistie la victime sainte et le sacrifice du médiateur. Sacrifice d'une valeur inestimable et d'un prix infini, puisque c'est un Dieu qui y est offert, et le même Dieu qui s'offrit sur la croix. Sacrifice de la loi nouvelle, dont tous les sacrifices de f ancienne loi ne furent que les ombres et que les figures. Sacrifice unique dans cette loi de grâce où nous sommes. Tous les autres sacrifices sont abolis, et celui-ci en est la consommation. Car comme le Fils de Dieu disait à son Père , par la bouche de David : Vous n'avez pas voulu , ô mon Père ! du sang des animaux. Il vous fallait une hostie plus pure et plus noble : c'est moimême. Ainsi moi-même je suis venu , et moi-même je me suis sacrifié. Sacrifice non sanglant, puisque le sang de Jésus-Christ n'y est plus répandu comme dans sa passion ; mais sacrifice néanmoins qui renferme toutes les grâces et tous les mérites de cette passion sanglante, puisqu'il s'y fait la même oblation. Sacrifice universel et perpétuel : universel, pour tous les lieux du monde ; perpétuel, pour tous les temps jusques à la fin des siècles. Sacrifice de louange , qui honore Dieu de la manière la plus parfaite dont il puisse être honoré ; d'impétration , qui attire sur nous les bénédictions de Dieu et ses dons les plus précieux; de propitiation, qui nous rend Dieu favorable , et qui apaise sa colère ; d'expiation , qui nous acquitte auprès de Dieu , et communique pour cela sa vertu aux vivants et aux morts. Voilà ce que nous appelons dans l'Église catholique le sacrifice de la messe.

ÏI. Or, par rapport à ce sacrifice, combien est-on coupable, soit en n'y assistant pas, soit en y assistant mal? En n'y assistant pas : tant de chrétiens et de catholiques font profession d'en reconnaître la vérité , la sainteté, la dignité , et cependant n'y assistent presque jamais ! Plusieurs n'y assistent pas, même aux jours ordonnés par l'Église, ou s'en dispensent pour la plus légère incommodité. Mais du moins est-il rien de plus commun dans le monde que de voir des personnes se faire une habitude de n'entendre jamais la messe aux jours non commandés ? comme s'ils n'avaient ces jours-là nul devoir de religion à remplir ; comme s'ils étaient moins catholiques , ou qu'ils dussent moins honorer Dieu ; comme si Jésus- Christ avait moins de quoi les attirer par amour, par piété, par intérêt, à un sacrifice où ce Dieu Sauveur s'immole pour nous , où il agit si efficacement pour nous auprès de son Père, et où il verse si libéralement sur nous ses grâces.

III. Telle est néanmoins la conduite d'une infinité de mondains. La moindre affaire, et souvent, sans nulle affaire, une molle oisiveté les arrête. Telle est surtout la conduite d'une infinité de femmes. Une délicatesse outrée, un mauvais temps, quelques pas qu'il leur en coûterait, quelques moments qu'il y aurait à retrancher de leur sommeil, le soin de s'ajuster et de se parer, en voilà plus qu'il ne faut pour les retenir. L'Eglise a beau faire donner le signal pour appeler les fidèles : les temples sont déserts, et le plus auguste sacrifice est abandonné. Si c'était le signal d'une partie de

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plaisir, d'une partie de jeu, on s'y rendrait bientôt. Si c'était le signal d'une heure marquée pour paraître devant un roi de la terre, ou pour solliciter un juge, on y serait attentif, et l'on ne manquerait pas de diligence. Mais dès qu'il n'est question que d'un exercice chrétien, et en particulier delà messe, on n'y pense pas, et tout sert d'excuse pour s'en exempter. En vérité , n'est-ce pas là un mépris formel de la plus grande action du christianisme, et n'est-ce pas ainsi qu'en jugerait un idolâtre, s'il en était témoin?

IV. D'autres sont plus assidus au sacrifice de la messe : ils y assistent ; mais ils n'en sont guère moins criminels , parce qu'ils y assistent mal. Rappelons dans notre mémoire combien de fois nous y avons assisté sans application, sans rétlexion, sans dévotion, avec une imagination distraite, tout occupés des pensées du monde , et n'y donnant aucune marque de religion. Combien de fois une femme volage et sans retenue a-t-elle fait de ce sacrifice le sujet de ses scandales ; y tenant des postures indécentes , y parlant et s'y entretenant avec la même liberté que dans une assemblée toute mondaine , y satisfaisant sa vanité et son amour-propre par un pompeux étalage de son luxe et de ses parures , y servant peut-être et y voulant servir d'objet à la passion d' autrui? C'est l'usage du monde, je dis du. monde impie et libertin , dont on suit les pernicieuses maximes : mais en même temps, c'est le sacrifice du vrai Dieu, le sacrifice du corps de Jésus- Christ que l'on profane. Quoi donc ! le corps de Jésus-Christ est sacrifié pour nous sur l'autel , et nous lui insultons en quelque sorte par nos impiétés ! Nous devons honorer ce corps vénérable partout où il est présent, mais encore plus dans les sacrés mystères où il achève de consommer l'œuvre de notre rédemption.

V. A tous ces désordres , quel remède et quelle réparation? Comme les contraires se guérissent et se réparent par leurs contraires , après avoir conçu un repentir sincère du passé , et l'avoir témoigné à Dieu , voici les promesses que nous devons lui faire pour l'avenir, et les résolutions où nous devons nous confirmer pendant cette octave. Elles se réduisent à quatre.

1. D'assister tous les jours au sacrifice de la messe , de s'imposer cette loi , de la garder inviolablement , et de s'y assujettir en satisfaction de nos négligences. Mais, dit-on, je n'ai pas le temps : si vous le voulez bien , le temps ne vous manquera pas. Des personnes plus occupées que vous le savent trouver. Jugez-vous vous-même de bonne foi , et voyez si vous ne pourriez pas remettre à une autre heure certaines affaires , si vous ne pourriez pas prendre un peu sur votre repos , qui n'est que trop long et que trop paresseux. Dès que vous entrerez là- dessus dans une sérieuse discussion , et que vous vous donnerez le soin d'arranger l'ordre de votre journée, vous verrez qu'il est très-rare que vous n'ayez pas absolument le loisir d'entendre une messe. Mais ma santé ne me le permet pas : je conviens qu'il y a telle infirmité qui peut être une excuse légitime , mais il est vrai aussi que bien des infirmités, dont on se prévaut, ne sont que de vains prétextes , parce que ce ne sont que de pures délicatesses. Avec cette prétendue infirmité , combien faites-vous d'autres choses plus diffi-

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ciles? Mais c'est une gêne et une peine : je le veux, et c'est justement par là que vous vous en ferez une pénitence , et que ce sera pour vous devant Dieu une espèce de réparation. Étrange mollesse, que celle de la plupart des femmes du siècle ! elles ont auprès d'elles dans un quartier plusieurs églises où elles peuvent en un moment se transporter ; et elles ne daignent pas pour cela sortir de leur maison.

2. D'assister au sacrifice de la messe , non-seulement avec assiduité, mais avec révérence, avec attention , avec dévotion. Avec révérence, pour réparer tant d'immodesties commises durant cet adorable sacrifice. Avec attention , pour réparer tant de dissipations volontaires et de pensées inutiles , peut-être criminelles , où l'on s'est arrêté pendant ce même sacrifice. Avec dévotion , pour réparer tant de lâchetés , tant de froideur et d'indifférence qu'on a apporté à ce sacrifice. Révérence, soit par rapport à l'habillement, qui ne doit être ni trop négligé, ni trop orné (car on tombe sur cela en deux excès condamnables) ; soit par rapport à la vue, qui doit être communément ou baissée vers la terre , ou appliquée sur un livre de prières, ou attachée à l'autel; soit par rapport à la contenance , qui doit toujours être décente, humble, sortable à l'état et aux sentiments d'une âme suppliante. Attention qui recueille l'esprit , qui en bannisse toutes les idées et toutes les affaires du monde , qui le rappelle de ses égarements et de ses évagations, dès qa'il commence à s'en apercevoir ; qui l'applique aux cérémonies et aux différentes parties du sacrifice , qui le porte continuellement à Dieu , ou pour honorer sa souveraine majesté, ou pour implorer sa miséricorde et lui rendre des actions de grâces. Dévotion , laquelle excite sans cesse le cœur à de tendres et pieuses affections, aux actes de toutes les vertus. Il y aura des soins pour cela à prendre, il y aura des obstacles à vaincre, des respects humains à surmonter. Tl faudra mortifier la curiosité naturelle , qui nous fait observer tout ce qui se passe autour de nous. Il faudra captiver le corps, en le tenant dans une situation qui le contraint et qui l'incommode. Il faudra réprimer sa langue et l'envie de parler, en se condamnant à un silence inviolable. Il faudra , pour s'éloigner de foccasion et de la tentation , se retirer de certains lieux, de certaines places, de certaines personnes. Il faudra éviter certaines messes , qui sont comme les rendez-vous d'un certain monde, et où l'on cherchait auparavant à se faire voir et à se distinguer. Des gens viendront vous aborder et vous saluer , ils resteront auprès de vous , ils voudront lier entretien avec vous , et il ne faudra ne leur point répondre , ou ne le faire qu'en peu de paroles, et couper tout à coup le discours. Peut-être en seront-ils surpris, en riront-ils , et il faudra les laisser dans leur surprise, et ne tenir nul compte de leurs railleries. Mais tout cela, tous ces soins que vous prendrez , toutes ces victoires que vous remporterez , seront autant de satisfactions que Dieu acceptera , et dont le mérite pourra compenser en quelque sorte tant de fautes, qui vous rendent également redevable soit à sa justice, puisque ce sont de vrais péchés ; soit à sa suprême grandeur, puisqu'elles regardent le mystère même où vous devez plus la reconnaître, et où il doit recevoir de plus profonds hommages.

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3. D'offrir avec le prêtre le sacrifice de la messe, toutes les fois que nous y assisterons , de Toffrir en esprit de pénitence pour tous les péchés du monde , et en particulier pour les nôtres ; mais surtout de Toffrir en esprit de réparation , pour toutes les messes que nous n'avons pas entendues par notre négligence, ou que nous avons mal entendues. Car tout fidèle peut et doit s'unir ainsi au prêtre , en assistant à la messe , pour offrir avec lui le sacrifice , puisque nous en sommes tous les ministres , quoique d'une manière différente. Et comme ce sacrifice est le même que celui qui s'accomplit sur la croix , et qui y fut offert par le Sauveur des hommes pour la rémission des péchés , une des principales vues que nous devons avoir en l'offrant est d'ohtenir de Dieu le pardon de tous les péchés que notre conscience nous reproche , et d'acquitter par une offrande si sainte et d'un si grand prix toutes les dettes dont nous nous sentons chargés. Mais entre les autres péchés nous pouvons nous proposer d'ahord ceux que nous avons commis à Fégard du sacrifice que nous offrons , et par là nous tirerons de ce qui a été le sujet et foccasion du mal , le moyen le plus efficace et le remède le plus puissant pour le guérir.

4. De communier spirituellement à chaque messe , et de participer ainsi au sacrifice, témoignant à ce Dieu Sauveur, caché sous les apparences du pain et du vin , un désir sincère de le recevoir réellement et en effet , tâchant de se mettre dans les mêmes dispositions que si l'on approchait de la sainte table, et de concevoir les mêmes sentiments. Saint Augustin disait : Croyez , et votre foi sera une espèce de communion , qui honorera Jésus-Christ, qui l'attirera dans vous, qui vous rendra participants de ses mérites : et que sera-ce quand à cette foi nous ajouterons l'humilité , la reconnaissance, l'amour, tout ce qui compose cet exercice que nous appelons communion spirituelle?

Voilà de quoi nous devons nous occuper dans ces jours spécialement consacrés à l'honneur du plus auguste de tous les sacrements et du plus grand de tous les sacrifices. Voilà sur quoi nous devons prendre de justes mesures et former de bons propos pour tous les jours de notre vie. C'est avec Jésus- Christ même que nous en pouvons conférer au pied de son autel ; c'est avec lui que nous pouvons traiter de la manière dont il doit être satisfait, et dont il le veut être. Car à quel autre m'adresserai-je , Seigneur, et qui peut mieux m' éclairer que vous, m'instruire que vous, me faire connaître ce que vous voulez de moi , et me donner les secours nécessaires pour en soutenir la pratique? Je viens donc à vous avec confiance , et j'ose me promettre que vous serez touché du dessein qui m'y amène et de la droiture de mon cœur, aussi bien que de la vivacité de mes regrets. Vous êtes témoin de mes résolutions, vous les voyez; car c'est vous-même qui me les avez inspirées. N'est-ce pas encore assez , et demandez-vous, Seigneur, d'autres réparations? Parlez : que voulez-vous que je fasse? Je n'en ferai jamais trop, et il n'y a rien à quoi je ne me sente disposé. Daignez seulement seconder les désirs de mon âme, daignez les agréer. Hélas! Seigneur, ma faiblesse est telle, que je ne puis guère vous offrir autre chose que des désirs. Mais je me trompe : je puis tout

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VOUS offrir, puisque je puis vous offrir vous-même à vous-même; puisque je puis vous offrir votre corps, votre sang, toute votre adorable personne. Vous ne refuserez point ce sacrifice; et par les mérites infinis de ce sacrifice, j'obtiendrai la grâce de l'honorer toujours et d'en profiter.

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