‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 126 sur 164 · LE DIMANCHE DE LA CINQUIÈME SEMAINE DE CARÊME · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE DE LA CINQUIÈME SEMAINE DE CARÊME

Sujet. Celui qui est de Dieu entend la parole de Dieu,

Il n'est rien de plus efficace et de plus fort que la parole de Dieu. Mais puisque c'est par elle que Dieu a opéré tant de miracles dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce , d'où vient qu'elle est aujourd'hui si stérile dans le christianisme ? d'où vient même qu'au lieu de nous être salutaire, elle a tous les jours un effet tout opposé, et que souvent elle est le sujet de notre condamnation? Voilà co que nous avons à examiner dans ce discours.

Division. Si la parole de Dieu ne produit plus présentement les mêmes fruits qu'elle produisoit autrefois , ce n'est ni à cette sainte parole qu'il faut s'en prendre , ni aux prédicateurs qui la débitent, mais aux chrétiens qui l'écoutent. Ce n'est point à la parole de Dieu, puisqu'elle est toujours la même. Ce n'est point aux prédicateurs qui la débitent , puisque son efficace n'est attachée ni à leurs talents , ni à leur sainteté. Par conséquent , c'est aux chrétiens qui l'écoutent et qui lui opposent trois obstacles bien ordinaires, savoir : le dégoût de la parole de Dieu, l'abus de la parole de Dieu , et une résistance volontaire à la parole de Dieu. Sur quoi je fais trois propositions, et je dis : que le dégoût de la parole de Dieu est un des plus terribles châtiments que doive craindre un chrétien : première partie; que l'abus de la parole de Dieu est un des désordres les plus essentiels que puisse commettre un chrétien : deuxième partie; enfin, que la résistance à la parole de Dieu est une des plus prochaines dispositions à l'endurcissement et à la réprobation d'un chrétien : troisième partie.

Première partie. Le dégoût de la parole de Dieu est un des plus terribles châtiments que doive craindre un chrétien. C'est par sa parole que Dieu a sanctifié le monde, et c'est par sa parole encore qu'il le veut sanctifier. Ce que saint Paul a dit de la foi , qu'elle n'est venue que de ce qu'on a entendu, et qu'on n'a entendu que parceque la pa~ rôle de Jésus-Christ a été prêchée, nous pouvons le dire de la pénitence à l'égard des pécheurs, et de la persévérance à l'égard des Justes. On ne se convertit, ou l'on ne persévère dans une vie chrétienne , que parcequ'on se sent touché des vérités éternelles; et ces vérités sont la parole de Dieu que l'on entend. D'où il s'ensuit qu'un des plus grands malheurs pour nous est de tomber dans le dégoût de celte divine parole.

Ceci suftiroit pour établir ma première proposition ; mais je vais plus loin. Si je voulois examiner les principes de ce dégoût, je vous ferois aisément reconnoître qu'il vient dans les uns d'un orgueil secret, dans les autres d'un fonds de libertinage, dans ceux-ci d'uu attachement honteux aux plaisirs des sens, dans ceux-là d'une insatiable cupidité des biens temporels. Mais contentons-nous d'en voir les malheureuses conséquences. Car que fait ce dégoût de la sainte parole? 1° il nous en éloigne ; 2° il nous rend incapables d'en profiter. Double châtiment de Dieu.

\. Ce dégoût nous éloigne de la parole de Dieu, premier châtiment. Figure des Juifs qui se dégoûtèrent de la manne, et qui ne la recueilloient plus qu'avec dédain : elfet de la vengeance du Seigneur, selon la remarque d'Origène et de saint Jérôme. Ainsi la parole de Dieu est la vraie manne ; et quand autrefois nous étions dans l'ordre, nous la goûtions , nous la cherchions: mais maintenant que nous avons engagé Dieu à se tourner contre nous , nous la négligeons et nous refusons de l'entendre.

2. Ce dégoût nous rend incapables de profiter de la parole de Dieu, autre châtiment, Car pour bien profiter d/unç viande, il faut l'aimer et la goûter. Surtout, pour

profiter de la parole de Dieu, il faut que Dieu y ajoute l'onction de sa grâce ; et quand Dieu voit le mépris que nous faisons de sa parole, il nous laisse dans noire indifférence, sans se faire sentir intérieurement à nous.

Vous me direz que ce dégoût n'est point précisément un dégoût de ia parole de Dieu, mais de la parole de Dieu mal annoncée. Et moi je réponds : S'il étoit vrai , comme vous le prétendez, qu'il n'y eût plus de prédicateurs capables de vous bien annoncer la parole de Dieu, cela même ne seroit-il pas une punition visible du ciel? Cependant nous n'en sommes pas là ; et j'ajoute que le châtiment ne consiste pas en ce qu'il n'y ait point de prédicateurs , mais en ce qu'il n'y en ait point selon votre goût dépravé; car c'est à votre égard comme s'il n'y en avoit point du tout. Le comble du malheur est que vous ne comprenez pas là-dessus votre malheur. Vous regardez ce défaut de prédicateurs , tels que vous les demandez, comme une preuve de la finesse et de la justesse de votre esprit; mais Dieu sait bien confondre celte prétendue finesse et cette fausse justesse par elle-même, en permettant qu'elle serve d'obstacle à un nombre infini de grâces dont votre salut dépend. Heureux, mon Dieu, ces cœurs dociles qui goûtent votre parole, et qui l'écoutent et se mettent en état d'en profiter, parcequ'ils la goûtent!

Deuxième partie. L'abus de la parole de Dieu est un des désordres les plus essentiels que puisse commettre un chrétien. A quoi l'apôtre saint Paul réduisoit-il l'abus de la communion ? à ne pas faire un juste discernement du corps de Jésus-Christ, et à manger cette viande céleste comme une viande commune : Non dijudicans corpus Domini. J'applique ceci à mon sujet. Nous commettons mille abus dans l'usage de la parole de Dieu; mais l'abus capital est que nous ne faisons pas le discernement nécessaire de cette adorable parole ; c'est-à-dire que nous ne 1 écoutons pas comme parole de Dieu , mais comme parole des hommes; et voilà ce que j'appelle un désordre : J° désordre par rapport à Dieu; 2° désordre par rapport à nous-mêmes.

\. Désordre par rapport à Dieu. Quand vous ne faites pas un juste discernement du corps de Jésus- Christ, vous le profanez ; et, par la même règle, je dis que vous profanez la parole de Dieu , quand vous ne savez pas la discerner de la parole de l'homme. Écoutez sur cela saint Augustin. La parole de Dieu, dit ce Père, n'est rieu à notre égard de moins précieux que le corps de Jésus-Christ. D'où il tire cette conclusion , que celui-là donc n'est pas dans un sens moins criminel envers Dieu , qui abuse de celte parole et qui la profane , que s'il profanoit le corps du Sauveur. C'est néanmoins ce qui arrive tous les jours. Si l'on entendoit la parole de Dieu comme parole de Dieu, on l'entendroit avec recueillement, avec respect, avec humilité, avec attention , avec un esprit et uu cœur docile : au lieu qu'on l'entend avec des dispositions toutes contraires.

2. Désordre par rapport à nous-mêmes. Comment? c'est qu'en abusant de la parole de Dieu et en la profanant, nous nous la rendons inutile. Car la parole de Dieu, reçue comme parole de l'homme, ne peut produire que des effets proportionnés à la vertu de la parole de l'homme. Or la parole de l'homme n'est d'elle-même pou? le salut qu'un vain instrument. C'est pourquoi saint Paul félicitoitles Thessaloniciens de ce qu'ils avoient reçu la parole de Dieu, non comme parole d'un homme, mais comme parole de Dieu. Voilà, leur disoit-il, la source des bénédictions que Dieu a répandues sur votre Église. Au contraire, dans cette ville de Lycaonie, où saint Barnabe et saint Paul furent écoutés avec tant d'applaudissement qu'on vouloit leur offrir de l'encens, leurs prédications ne firent aucun fruit : pourquoi? parcequ'onécoutoit ces deux apôtres et qu'on les admiroit comme hommes. Ainsi tant de mondains admirent quelquefois le prédicateur, mais ne se convertissent pas. C'est ce que faisoient les Juifs lorsque !e prophète Ézéchiel leur annonçoit les calamités dont Dieu devoit bientôt les affliger. Ils couroient en foule l'entendre, ils lui applaudissoient; mais ils ne praiiquoient rien de ce qu'il leur enseignoit : Audiuni verba tua, et non faciunt eu.

Aussi est-il de l'honneur de Dieu que la conversion des âmes, qui est le grand ouvrage de sa grâce, ne soit pas attribuée à la parole des hommes, ni même à la sienne confondue avec celle des hommes. Pour vous punir, il ne vous laissera de sa parole que ce qu'elle a de spécieux et d'agréable : mais ce qu'elle a de solide et d'avantageux, il le donnera à ces âmes choisies qui ne cherchent dans sa parole que sa parole même.

Et qui sommes-noas, mes Frères, pour mériter que vous vous occupiez de nous? Ce n'est pas que vous ne puissiez choisir tel prédicateur préférablement à l'autre. Mais sur cela voici deui avis importants que vous devez suivre : i° entre les ministres de Jésus-Christ, ne préférez pas tellement l'un que vous méprisiez les autres; car ils sont tous envoyés de Dieu ; 2° n'ayez égard, dans le choix que vous faites, qu'à votre avancement spirituel et à votre perfection.

Troisième partie. La résistance à la parole de Dieu est une des plus prochaines dispositions à l'endurcissement et à la réprobation d'un chrétien. Il y a des choses qui ne peuvent être inutiles sans devenir préjudiciables, et telle est la parole de Dieu. Le Saint-Esprit l'appelle tout à la fois une viande et une épée : une viande, selon la remarque de saint Bernard, pour ceux qui en profitent; et une épée dont les coups sont mortels, pour ceux qui n'en profitent pas. C'est ainsi que cette parole a toujours son effet, ou effet de miséricorde, ou effet de justice : Non revertetur ad me vacunm. Or quels sont ces effets de justice attachés pour nous à la parole de Dieu, quand nous lui résistons? 1° Endurcissement du pécheur ; 2» condamnation du pécheur.

1 . Endurcissement du pécheur. Exemple de Pharaon : il résista à la parole de Dieu en résistant à la parole de Moïse; et Dieu lui endurcit le cœur, ou plutôt il s'endurcit lui-même le cœur, par son opiniâtre résistance.

2. Condamnation du pécheur. Car plus le talent qu'on lui avoit mis dans les mains étoit précieux, plus est-il criminel de n'en avoir fait nul usage. Dieu lui en demandera compte dans son jugement dernier, et deux sortes de personnes s'élèveront contre lui : auditeurs qui auront honoré la divine parole, et prédicateurs qui la lui auront annoncée. Ah! Seigneur, serai -je donc employé à ce triste ministère? Après avoir été le prédicateur de cet auditoire chrétien, en serai-je l'accusateur P Non, mon Dieu ; mais dès maintenant j'aurai recours, et pour eux et pour moi , au tribunal de votre miséricorde. Je vous supplierai de répandre sur nous l'abondance de vos grâces, afin que, par la vertu de votre grâce, votre parole nous soit une parole de sanctification.

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