LE LUNDI DE LA SEMAINE SAINTE
Sujet. Marie-Madeleine prit donc une livre d'huile de parfum qui ètoit d'un grand prix, la répandit sur les pieds de Jésus, et les essuya de ses cheveux.
Je vous ai déjà proposé Madeleine comme un modèle de pénitence : mais peut-être n'y a-t-il eu que trop de pécheurs que cet exemple n'a pas convertis. Mille obstacles les arrêtent; non pas qu'ils renoncent absolument à la pénitence, mais ils la diffèrent. Or je veux vous faire voir les suites malheureuses de ce retardement, et l'affreux danger où il vous expose.
Division. Trois choses sont d'une nécessité absolue pour se convertir à Dieu : le temps, la grâce et la volonté. Or le pécheur qui diffère sa conversion ne peut se répondre dans l'avenir, ni du temps de la pénitence, première partie ; ni de la grâce de la pénitence , seconde partie ; ni de la volonté de faire pénitence, troisième partie.
Première partie. Témérité du pécheur qui diffère sa conversion, et qui s'assure pou=- cela du temps, et du temps de la pénitence. Rien n'est moins dans la disposition de l'homme que le temps futur. S'assurer donc de ce qui n'est nullement eu notre pouvoir, n'est-ce pas une folie? Des trois différences qui partagent le temps, c'est-àdire du passé, du présent et de l'avenir, il n'y a proprement que le présent qui soit à nous, et sur quoi nous puissions compter. Il n'y a donc aussi que le présent où nous puissions nous promettre de nous convertir. C'étoit la belle et importante leçon que faisoit l'Apôtre aux Hébreux, en leur disant : Mes Frères, exhortez-vous les uns les autres, tandis que dure ce temps que l'Écriture appelle aujourd'hui , parceque vous devez être persuadés que cejqui s'appelle aujourd'hui est pour vous le temps d es miséricordes du Seigneur : Donec hodiè cognominatur.
Ainsi le pécheur qui remet sa conversion, outre l'injure qu'il fait à Dieu, trahit st s propres intérêts et se contredit lui-même, puisqu'il ne veut pas se convertir dans lt temps où il le peut, qui est l'heure présente, et qu'il le veut pour un temps où il ne sait s'il le pourra: car tout est incertain dans le futur. Incertain s'il sera; incertain combien il durera ; incertain quelle issue il aura, funeste ou heureuse, subite ou prévue. Hé! mon Frère, conclut saint Jérôme, que vous prenez mal vos mesures, de vouloir faire dans un temps incertain une pénitence certaine ! Vous me répondrez, dit saint Augustin , que Dieu a promis au pécheur pénitent la rémission de son péché : j'en conviens. Mais a-t-il promis au pécheur qui diffère, le lendemain pour faire pénitence? Dans quel prophète trouvez-vous que parceque c'est un Dieu de miséricorde, il doive prolonger votre vie? Ha considéré dans le monde deux sortes de pécheurs : les uns foibles et pusillanimes, et les autres vains et téméraires. 11 a dit aux premiers : Ne craignez point; car quelques crimes que vous ayez commis, au moment que vous les pleurerez, je les oublierai ; mais il a dit aux seconds : Tremblez ; car quelque authentique que soit ma promesse, elle ne s'étend point jusqu'à vous répondre de l'avenir.
Il n'y a donc rien de certain dans le futur, que son incertitude même : il n'y a rien de certain, sinon que nous y serons surpris. Le Sauveur du monde nous l'a dit en termes formels : Quâ hord non putatis. Après une parole si positive, ajouterai-je au désordre de mon péché le désordre de la plus criminelle et de la plus insensée témérité? Combien l'espérance de ce lendemain que j'attends a-t-elle perdu d'ames? Et quand je l'aurois, sera-ce un temps de pénitence et de conversion ? Car tout temps n'est pas un temps de pénitence : autrement le Prophète, et Dieu lui-même, ne nous diroit pas : Cherchez le Seigneur pendant que vous le pouvez trouver; voici le temps favorable, voici le jour de salut.
Si nous sommes attaqués d'une maladie, nous ne remettons pas à faire demain pour notre guérisou ce que nous pouvons faire aujourd'hui : mais s'agit-il de notre ame? J'y mettrai ordre, disons-nous, et j'aurai du temps. Souvenons-nous qu'il y a des temps et des moments que le Père céleste s'est réservés, et dont il ne nous appartient pas de disposer. Souvenons-nous que, comme il ne lui a pas plu d'envoyer eu tout temps un Rédempteur et un Messie pour le salut du monde, il ne lui plaît pas de convertir en particulier chaque pécheur dans tous les temps. Souvenons-nous de ce que dit le Sauveur des hommes en pleurant sur Jérusalem : Parceque tu n'as pas connu la visite du Seigneur, parceque tu n'as pas profité de ce jour marqué pour toi, in hac die tua, tu seras abandonnée. Or nous le connoissons, Chrétiens, ce temps delà visite de notre Dieu, et c'est celui-ci. Mais qu'arrivera-t-il si vous écoutez l'esprit du monde ? Vous sortirez de cette prédication avec quelques bons désirs, mais désirs vagues et sans conséquences : et si votre conscience vous presse, après vous être défendus par mille prétextes, vous renverrez à un autre temps ce qui doit avoir la préférence dans tous les temps, je veux dire votre conversion.
Deuxième partie. Témérité du pécheur qui difière sa conversion, pareequ'il se répond de la grâce. Dieu est fidèle; et pareequ'il est fidèle, nous pouvons compter sur lui et sur sa grâce. Mais il ne s'ensuit pas que nous puissions compter sur lui et nous assurer de sa grâce à son préjudice même. Or se promettre cette grâce pour se maintenir dans l'habitude du péché, \° c'est vouloir que Dieu soit fidèle à celui qui le méprise ; 2° c'est vouloir qu'il soit fidèle aux dépens de tous ses intérêts, et le combattre
par le plus aimable de ses attributs, qui est sa miséricorde ; 5° c'est vouloir que sa fidélité le rende, tout Dieu qu'il est, prévaricateur et fauteur de notre iniquité.
1 . C'est vouloir que Dieu soit fidèle à celui qui le méprise. Car n'est-ce pas le mépriser que de résister actuellement à sa grâce? Mais malheur à vous qui méprisez, dit le Seigneur, parceque vous serez méprisé! Nous voulons nous convertir quand nous serons rebutés du monde, ou que le monde sera rebuté de nous. Nous voulons nous convertir quand la nécessité et une crainte servile nous y forcera. Est-ce traiter Dieu en Dieu, et se contentera-t-il que nous lui doanions les restes du monde, et un cœur infecté de vices et de passions? Non, sans doute ; et, pour l'honneur de sa grâce dont il est jaloux, il saura bien punir nos mépris. Il nous rejettera ; il nous dira, comme à ces Juifs dont il est parlé au premier chapitre d'L>aïe : lletirez-vous; je ne vous connois plus, et vos sacrifices me sont à charge.
2. C'est combattre Dieu par ses propres armes, et se servir du plus aimable de ses attributs, qui est sa miséricorde, contre lui-même. Car si le pécheur ne comptoit pas sur la miséricorde de Dieu, s'il savoitque Dieu fût un maître aussi prompt que terrible dans ses vengeances, il ne tarderoit pas à se convertir. D'où vient donc qu'il remet? c'est qu'il se repose sur l'idée d'un Dieu patient, et toujours prêt à donner sa grâce. Ah ! Seigneur, s'écrie là-dessus saint Ambroise, que n 'éclatez-vous, et que ne prenez-vous votre cause en main? Vous seriez alors servi comme vous devez l'être. Mais que dis-je ? ajoute le même Père ; je parle en homme, Seigneur, et vous agissez en Dieu. Selon mes pensées, il vous seroit plus avantageux de perdre des rebelles ; mais selon les vôtres, il vous est plus glorieux de suspendre vos coups, et d'arrêter votre justice. Vous cependant, pécheur, concluoit ce saint évèque, n'êtes-vous pas bien coupable de vouloir moins faire pour un Dieu bon que pour un Dieu inflexible?
3. C'est vouloir rendre Dieu prévaricateur et fauteur de notre iniquité. Car il le seroit évidemment s'il supportoit les pécheurs avec cette patience qui tient de l'insensibilité, et si, malgré leur rébellion, sa grâce leur étoit toujours promise. Et voilà sur quoi Tertullien se fondoit pour appuyer ses sentiments, quoique erronés, touchant la pénitence. Or tout cela ne doit-il pas engager Dieu à refuser sa grâce au pécheur, qui d'une année à l'autre use toujours de nouveaux délais pour retarder sa conversion?
Troisième partie. Témérité du pécheur qui diffère sa conversion, parcequ'il se répond de sa volonté. De toutes les choses du monde, celle dont nous pouvons le moins nous répondre, c'est notre volonté propre. S'il falloit risquer le salut, disoit saint Bernard, je croirois bien moins hasarder du côté de la grâce de Dieu, qui ne dépend pas de moi, que du côté de ma volonté, qui en dépend. Mais si ma volonté dépend de moi, n'en puis-je pas disposer? Oui, reprend saint Bernard; et c'est justement pour cela même que je dois craindre : car si Dieu m'avoit été ce pouvoir, et qu'il se fût absolument rendu maître de ma volonté, je serois en assurance; mais comme il a voulu que cette volonté dépendit de moi, qui suis la fragilité et l'inconstance même, voilà ce qui me fait trembler.
Le pécheur se flatte qu'après quelques années il aura assez d'empire sur son cœur pour le dégager de l'esclavage du péché, et il reconnoît que dès maintenant il lui est presque impossible d'en sortir : contradiction évidente. Si vous êtes trop foible maintenant pour rompre vos dégagements criminels, comment les romprez-vous quand yous vous serez toujours affoibli davantage ?
Ce qui nous donne encore plus lieu de nous défier de cette pénitence de l'avenir, c'est que ces pécheurs qui diffèrent remettent communément leur conversion jusqu'à la fin de la vie, et souvent jusqu'au jour même de la mort. Or est-on eu état alors de faire une bonne pénitence? A-t onas^ezde présence d'esprit pour y bien penser? Eston assez maître de soi-même pour changer tout-à-coup de sentiments, et pour devenir ce qu'on n'a jamais été?
Attachons- nous plutôt au salutaire conseil de l'Apôtre, et au commandement qu'il nous fait de ne pas recevoir en vain le don do Dieu, qui nous est aujourd'hui présenté. Le temps est favorable, la grâce abondante, la disposition même de nos esprits et de nos cœurs avantageuse. Allons donc, et ménageons des moments si précieux. Disons à Dieu comme David : Dm. nnnc ccppi. C'est, Seigneur, un dessein formé;
je veux être à vous, et sans retardement je vais me mettre en devoir d'exécuter la sainte résolution que vous m'inspirez.