‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 137 sur 164 · LE DIMANCHE DE QUASIMODO · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE DE QUASIMODO

Sujet. Il leur dit une seconde fois : La paix soit avec vous.

Voilà le précieux trésor que Jésus-Christ laisse à ses apôtres. Mais d'où vient qu'il ne se contente pas de leur donner une fois la paix , et qu'il leur dit deux fois : Que la paix soit avec vous? c'est ce que je vais vous apprendre, et d'où je tire le sujet de ce discours.

Division. Paix de l'esprit et paix du cœur, double paix que le Sauveur donne à ses apôtres; et voilà pourquoi il leur dit deux fois dans la même apparition : Que la paix soit avec vous. Mais par où arrive-t-on à l'une et à l'autre? par la soumission à la foi, et par l'obéissance à la loi. En deux mots , il faut que la foi gouverne notre esprit, si nous voulons qu'il soit dans le calme : première partie. Il faut que la loi de Dieu règne

dans notre cœur,sinous voulons qu'il jouisse d'un bonheur solide: deuxième partie.

Première partie. Paix de l'esprit dans la soumission à la foi. Hors de cette soumission à la foi, il est impossible que notre esprit trouve jamais le repos. Car donnez-moi un homme déterminé à ne croire que ce qu'il lui plait, sans déférer à la foi , sur quoi s'appuiera-t-il? Ou il vivra dans l'indifférence touchant la religion, où il se fera une religion particulière selon ses vues. S'il vit dans une indifférence entière touchant la religion, c'est-à-dire sans se mettre en peine s'il y a un Dieu et une autre vie , vous voyez assez le malheur de cet état. Quelle paix peut-il goûter , ne sachant ni ce qu'il est ni ce qu'il deviendra, et abandonnant au hasard son bonheur et son malheur éternel ? S'il se fait une religion de sa raison, je veux dire selon ses vues naturelles, il n'y trouvera pas plus de tranquillité : pourquoi? parcequ'un homme sage, pour peu qu'il se connoisse lui-même, doit être convaincu de trois choses touchant sa raison ; savoir, qu'elle est sujette à l'erreur, qu'elle est naturellement curieuse , et que la plupart de ses connoissances ne sont tout au plus que des opinions qui la laissent toujours dans l'incertitude, en lui proposant même la vérité. Or ces trois choses sont absolument incompatibles avec le repos de l'esprit.

Si je suis sage, je ne puis établir ma religion sur ma raison; pourquoi? parceque je sais que ma raison est sujette à mille erreurs , surtout en ce qui concerne la religion. Exemple des païens, des Égyptiens, des Romains, peuples d'ailleurs si poiis, qui sont tombés dans les plus prodigieux égarements sur ce qui regarde le culte de la Divinité. Exemple de tant d'hérétiques : point d'hérésie si extravagante qui n'ait trouvé des sectateurs. De plus , qui ne sait pas que le caractère de notre esprit , dans la plupart des jugements qu'il forme , est un caractère d'incertitude , d'inconstance , d'irrésolution ? autre qualité directement contraire au repos qu'il cherche. Voyez ces prétendus esprits forts du monde, qui, pour avoir peu de religion, raisonnent éternellement sur la religion. Ils raisonnent, mais sans savoir ce qu ils croient et ce qu'Us ne croient pas; incertains de tout, et détruisant aujourd'hui ce qu'ils avoient hier avancé. D'où est venue cette confusion qui a paru de tout temps dans le progrès des hérésies ? de l'orgueil de la raison humaine. Chacun s'érigeoit en maître, et dogmatisoit à sa mode. Quand il n'y auroit que la curiosité de savoir, avec cette insatiable avidité d'acquérir sans cesse de nouvelles connoissances , pourrions-nous espérer de procurer la paix à noire esprit?

Il faut donc, pour mettre notre esprit en possession de cette bienheureuse paix où il aspire, quelque chose de stable, qui arrête et qui borne sa curiosité; quelque chose de certain, qui remédie à ses inconstances; quelque chose d'infaillible, qui corrige ses erreurs. Or ce sont les trois caractères de la foi : car la foi borne notre raison, en réduisant tous ses discours à ce seul principe, C'est Dieu qui l'a dit; la foi remédie à ses inconstances, en nous mettant dans cette sainte disposition d'esprit où nous renoncerions plutôt à toutes les lumières de la nature et à toutes les connoissances des sens, que de ne pas croire ce que nous croyons; enfin la foi assure la raison de l'homme contre le mensonge et l'erreur, parcequ'étant fondée sur la révélation divine , elle est aussi infaillible que Dieu même.

Du reste , notre foi n'est ni une foi ignorante , ni une foi imprudente , ni une foi aveugle en toutes manières. Ce n'est point une foi ignorante , puisque avant que de croire il nous est permis de nous éclaircir si la chose est révélée de Dieu, ou si elle ne l'est pas. Ce n'est point une foi imprudente , puisqu'elle est fondée sur des motifs qui ont convaincu les premiers hommes du monde. Ce n'est point une foi aveugle en toutes manières, puisqu'à l'obscurité des mystères qu'elle nous révèle elle joint une espèce d'évidence , et c'est l'évidence de la révélation de Dieu. Voilà ce qui achève de calmer mon esprit.

Au contraire, si je sors des voies de la foi, je tombe dans un labyrinthe , où je ne fais que tourner, sans trouver jamais d'issue. Il faut , pour y renoncer à cette foi , que je me porte aux plus grandes extrémités : à ne plus reconnoître de Dieu, à ne plus reconnoitre de Sauveur Homme-Dieu , etc. Or pour en venir là et pour y demeurer, quels combats n'y a-t-il pas à soutenir, et de quels flots de pensées un esprit ne doit-il pas être agité ?

Dans cette contrariété de sentiments qui est entre vous et moi , dirois-je encore à

un libertin, qui de nous deux expose davantage, et qui de nous deux doit plus craindre? En croyant ce que je crois , tout ce qui peut m'arriver de plus fâcheux , c'est de me priver inutilement et sans fruit, pendant la vie, de certains plaisirs défendus par la loi que je professe, et défendus même par la raison; mais vous, si ce que vous ne croyez pas ne laisse pas d'être vrai, vous vous mettez dans le danger d'une damnation éternelle.

Concluons. Heureux ceux qui croient et qui n'ont point vu! Notre condition en cela peut être même plus heureuse que celle des apôtres; car ils avoient vu lesmiracles de Jésus-Christ, et nous croyons sans les avoir vus.

Deuxième pàhtie. Paix du cœur dans l'obéissance à la loi. 1° On ne peut résister à Dieu et avoir la paix ; 2° il est aussi comme impossible de n'avoir pas la paix quand on est soumis à Dieu.

\. On ne peut résister à Dieu et avoir la paix. Quis restitit ei, etpacem habuitl Dieu, dit saint Augustin, étant le souverain bien de l'homme et sa Hn dernière, le cœur de l'homme ne peut être en paix qu'autant qu'il est uni à Dieu. Or il n'est uni à Dieu dans cette vie que par un assujettissement volontaire à la loi de Dieu. Le pécheur veut vivre dans l'indépendance, et dès-là il se précipite dans un abimc de malheurs; dès-là sa raison devient son ennemie, sa foi le condamne, sa religion l'effraie, sa conscience le déchire. Cette seule pensée, Je suis l'objet de la haine de Dieu, je suis actuellement exposé aux coups de Dieu, n'est-elle pas capable de faire dans l'ame du pécheur une espèce d'enfer ? Aussi, disoit le Sage en parlante Dieu, vous n'avez, Seigneur, pour punir les pécheurs, qu'à les abandonner à eux-mêmes, sans armer contre eux les créatures.

Consultons l'expérience. Voyons -nous que les pécheurs du siècle jouissent d'une véritable paix? Qu'est-ce que leur vie? un esclavage où leurs passions et leurs vices les dominent; une dépendance perpétuelle du monde et de ses lois; un assujettissement servile à la créature. Qu'est-ce que leur vie? une suite de désordres qui les rendent criminels et malheureux, parceque c'est, par exemple, une ambition qu'ils ne peuvent satisfaire, une avarice qui ne dit jamais : C'est assez, etc.

Mais ces pécheurs ont souvent ce qui fait les hommes heureux dans cette vie; ils sont riches, puissants, élevés. Je prétends, moi, que ce n'est point tout cela qui fait le bonheur de l'homme : car ne voyons-nous pas tous les jours des hommes contents sans tout cela, et des hommes malheureux avec tout cela ? Mais ils passent pour heureux dans l'opinion du monde. Ce qui fait le malheur ou le bonheur, ce n'est pas l'opinion et i'idée d'autrui , mais notre propre idée, notre propre opinion, notre propre sentiment. Mais ils disent qu'ils ont la paix. Ils le disent, j'en conviens; mais, tandis qu'ils le disent débouche, leur cœur les dément.

2. Il est comme impossible de n'avoir pas la paix quand on est soumis à Dieu. Paix inébranlable du côté de Dieu, paix inébranlable du côté du prochain, paix inébranlable de notre part même.

Voilà le bienheureux état des Justes. Tel fut l'état d'un saint Paul, et de tant de martyrs ; tel est celui de tant de chrétiens fidèles à la loi. Le dirai-je, mon Dieu ? tel est l'état où je me suis quelquefois trouvé moi-même, et où je me trouve encore quand je me tourne vers vous.

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