LE CINQUIÈME DIMANCHE APRÈS PAQUES
Sujet. Jésus parla de cette sorte à ses disciples : Je vous le dis en vérité, si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom , il vous l'accordera. Vous n'avez encore rien demandé en mon nom ; demandez , et vous recevrez.
Voilà une promesse bien authentique et bien étendue : pourquoi n'en profilonsnous pas ? Est-ce que nous n'avons point encore appris à demander et à prier ? Apprenons-le aujourd'hui.
Division. Il y a deux sortes d'oraisons ou de prières : l'oraison ordinaire, qui est celle du commun des chrétiens; et l'oraison extraordinaire, qui est celle de certaines arnes plus élevées. L'indispensable nécessité de l'oraison ordinaire fondée sur les principes de la foi les plus évidents , première partie. L'abus de l'oraison extraordinaire reconnu et découvert par les règles de la foi les plus solides, deuxième partie.
Première partie. L'indispensable nécessité de la prière ou de l'oraison ordinaire. Ceci regarde , eu général , l'action commune de prier. Or cette nécessité de la prière est fondée sur la nécessité de la grâce. Point de salut sans la grâce; donc point de salut sans la prière, puisque hors la première grâce, qui est indépendante de la prière parcequ'elle est le principe delà prière même, il esi de la foi que la prière est le moyen efficace et universel par où Dieu veut que nous obtenions ses grâces. Demandez , dit Jésus-Christ, et vous recevrez. Dieu ne nous doit rien par justice, et n'est-il pas convenable que nous lui adressions au moins nos prières , pour attirer sur nous les dons de sa miséricorde et des grâces si précieuses ? Ce n'est pas qu'indépendamment de nos prières il ne connoisse nos besoins, mais il n'y veut pourvoir qu'autant que nous avons recours à lui.
1 . De là il s'ensuit que dans le cours de la vie chrétienne il nous peut arriver et qu'il nous arrive souvent de manquer, en effet , de certaines grâces pour accomplir le bien auquel nous sommes obligés, et pour éviter le mal que la loi de Dieu nous défend , sans que nous ayons droit d'alléguer notre impuissance pour excuse de nos désordres, sausque nous puissions prétexter devant Dieu nulle impossibilité d'obéir à ses commandements , et sans que sa loi, dans ces occasions, nous devienne impraticable : parceque l'obligation que Dieu s'est faite de nous exaucer autant de fois que nous le
prierons utilement et saintement pour le salut , est alors contre nous une raison invincible qui nous ferme la bouche et qui met à couvert sa providence. Nous avons toujours la grâce de la prière : cela suffit.
2. Il s'ensuit que le plus graud de tous les désordres et en même temps de tous les malheurs où puisse tomber l'homme chrétien, c'est d'ubandouuer la prière; parceque c'est renoncer au plus essentiel et au plus irréparable de tous les moyens du salut. La prière est la dernière ressource qui nous reste : la quitter donc, c'est s'ôter à soimême toute ressource. Tel est néanmoins le désordre du siècle.
5. Il s'ensuit que le comble du malheur pour un chrétien est de perdre absolument l'esprit de la prière , c'est-à-dire une certaine estime de la prière , un certaiu sentiment intérieur du besoin que nous en avons , et un fonds de disposition à l'employer daus les rencontres. Car avoir perdu cetle estime, cette conOance, ce sentiment, cette disposition secrète, c'est avoir perdu jusqu'aux principes les plus éloignés de la vie de l'ame.
Deuxième partie. Abus de l'oraison extraordinaire. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait une manière de prier, ou une oraison extraordinaire et propre des âmes élevées, qui ne soit très sainte et très louable : mais cette oraison est plus sujette aux abus , et en voici surtout quatre dont nous avons à nous préserver.
i . On confond l'oraison extraordinaire avec des choses qui ne sont rien moins qu'oraison, et qui sous ce nom spécieux déshonorent plutôt la religion. Car nous devons regarder comme oraison chimérique celle que Jésus-Christ et saint Paul ne nous ont point enseignée ; celle qui , réduite aux principes , ne se trouve pas à l'épreuve d'une exacte théologie; celle qui choque le bon sens, et contre laquelle la droite raison se révolte d'abord ; celle dont les termes mêmes et les expressious semblent n'être propresqu'à décrier la piété et à la faire tomber dans le mépris : enfin celle qui, de la manière dont on la propose, est absolument inintelligible. Or telles sont tant d'oraisons différentes qu'on a voulu faire valoir dans ces derniers siècles.
2. Ou préfère l'oraison extraordinaire à l'oraison commune ; et cependant l'oraison la plus commune est celle dont Jésus-Christ nous a lui-même prescrit la forme; et cette oraison, quoique la plus commune, est sans contredit la plus parfaite, et la plus capable de sanctifier les hommes et de lis rendre parfaits.
3. On entre dans la voie d'une oraison extraordinaire sans y être appelé de Dieu , et même contre l'ordre de Dieu. On s'adonne d'abord à cette oraison , on se remplit de spécieuses idées, et l'on s'occupe de belles imaginations, au lieu de travailler avaut toute chose , avec le secours de l'oraison ordinaire et selon les vues de Dieu , à inortifler ses passions et à corriger ses défauts.
4. Sous prétexte d'oraison extraordinaire, on méprise et on néglige les règles dont le Saint-Esprit nous a fait des préceptes indispensables pour le saint exercice de la prière. On se présente devant Dieu sans nulle préparation , et Ion y demeure sans rien demander à Dieu. La conclusion est de nous défier communément des routes particulières qu'on voudroit nous faire prendre, et de les bien examiner, afin de ne nous y pas égarer.