‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 153 sur 164 · LE TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE · texte numérisé non relu

LE TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Sujet. Des publicains et des pécheurs venoïent à Jésus pour l'entendre ; mais les pharisiens et les scribes en murmuroient , disant : Cet homme reçoit les pécheurs, et il mange avec eux.

Fausse sévérité des pharisiens, qui ne vouloient pas que Jésus-Christ reçût les pécheurs. Voyons par rapport à chacun de nous les caractères de la vraie sévérité.

Division. La sévérité chrétienne consiste surtout en deux choses : dans la docilité de l'esprit pour en soumettre les jugements : première partie; et dans la mortification du cœur pour en vaincre les passions : deuxième partie.

Première partie. Dans la docilité de l'esprit pour en soumettre les jugements. Il n'y a rien à quoi nous ayons plus de répugnance , et par conséquent il n'y a rien où nous nous fassions plus de violence, ni où nous soyons plus sévères envers nous-mêmes. Sévérité d'autant plus chrétienne qu'elle humilie plus l'homme; sévérité qui retient toujours l'homme dans les bornes de la religion ; sévérité qui arrête les contestations et qui entretient la charité. Ce n'est point ainsi que les pharisiens étoient sévères ; mais au contraire leur sévérité n'étoit qu'une sévérité présomptueuse. Au lieu de tant d'abstinences , de jeûnes , d'aumônes , ils auroient été bien plus solidement sévères , s'ils avoient appris à fléchir leur jugement propre, qui se roidissoit contre les vérités les plus claires et les plus saintes que leur annonçoit le Sauveur du monde.

Cependant de cette présomption , qu'on joint à une fausse sévérité, suivent deux grands désordres : l'un , qu'abandonné à ses propres idées , on porte la sévérité jusqu'à l'erreur ; l'autre, qu'on se sert même de la sévérité pour accréditer et pour appuyer l'erreur.

1. On porte la sévérité jusqu'à l'erreur. La sévérité a ses bornes, mais on va jusqu'à une sévérité outrée. Exemples de tant de sectes d'abstinents, de pénitents , de flagellants; mêmes exemples de Tertullien , des pélagiens, des vaudois. Voilà l'un des plus subtils stratagèmes de l'ennemi de notre salut. Il ne sait pas moins pervertir les âmes par l'apparence de l'austérité que par les charmes de la volupté, comme s'il vouloit avoir, parmi les chrétiens mêmes, ses confesseurs et ses martyrs. Or qui sont-ils , si ce ne sont pas ces esprits entiers et rebelles dont il est ici question ?

2. On se sert même de la sévérité pour accréditer et pour appuyer l'erreur. C'est le secret dont les hérétiques ont usé de tout temps, et c'est ce qu'on a vu dans l'hérésie du siècle passé, qui s'est introduite sous le nom spécieux de réforme. Si ceux qui se laissoieut séduire par les apparences trompeuses de cette prétendue réforme eussent

bien examiné le caractère des faux réformateurs qui la prêchoient, ne trouvant dans eux que de l'opiniâtreté, ils auroient bientôt découvert l'illusion de leur sévérité. Soyons sévères; mais pour l'être solidement, soyons obéissants et soumis, surtout aux décisions de l'Église.

Deuxième partie. Dans la mortification du cœur pour en vaincre les passions. La sévérité que l'Évangile nous demande est de renoncer à nous-mêmes. Or qu'est-ce que renoncer à soi-même, si ce n'est renoncer à ses passions, à ses inclinations, à ses aversions ? Car qu'est-ce que nous-mêmes dans le langage de l'Écriture, sinon tout cela?

Aussi, pour prendre la chose dans son fond, qui dit sévérité dit opposition à une vo'onté propre, laquelle prétendroit se satisfaire, et qu'on fait plier sous le joug d'une autre volontéquila contredit. Et voilà, selon saint Chrysostome, ce qui nous distingue et ce qui fait le mérite de notre religion. Il y a eu des religions aussi sévères et même plus sévères que la religion chrétienne sur ce qui regarde la mortificaiion du corps ; mais elles abandonnoieut le cœur à toutes les saillies de ses passions, au lieu que la loi évangélique s'attache particulièrement à les dompter. En quoi elle est d'autant plus rigoureuse que cette victoire des passions est plus difficile.

De là nous ne devons point être surpris que le Fils de Dieu se soit tant déclaré contre la sévérité des pharisiens, puisque sous ce voile de sévérité ils cachoient les passions les plus animées et les plus violentes, et qu'ils employoient même leur sévérité à les entretenir et à les contenter. Telle est encore la sévérité de bien des gens, qui croient même rendre eu cela service à Dieu et à l'Église; mais l'Église seroit sans doute mieux servie, si elle étoit mieux édiflée; et elle seroit beaucoup mieux édifiée, si elle étoit remplie de chrétiens mortifiés daos le cœur et modérés dans leurs passions. Appliquons-nous l'avertissement du prophète; ne déchirons point nos habits, mais brisons nos cœurs. Réprimons nos passions, toutes nos passions, surtout la passion qui domine en nous. C'est ainsi que nous marcherons dans la voie étroite du salut.

Page 1