‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 19 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Voulez-vous savoir, Chrétiens, ce que c'est , à proprement parler, qu'une communion faite en état de grâce? Écoutez saint Chysostome ; il va vous l'apprendre. C'est, dit ce Père, une réception solennelle que nous faisons à Jésus-Christ dans nous-mêmes, et une entrée triomphante que Jésus-Christ fait dans nous. Pouvoit ils'en expliquer plus noblement, etn'ai-jepas euraisonde m'attacher d'abord à sa pensée, pour vous dire que le triomphe et l'entrée du Sauveur du monde dans Jérusalem est la plus juste idée d'une bonne communion ?

Mais , afin de mieux comprendre la chose , examinons , Chrétiens , toutes les circonstances particulières marquées dans l'Evangile , et voyez si le dessein de Dieu n'a pas été visiblement de nous proposer le modèle le plus parfait de l'action la plus sainte du christianisme, qui est la communion ? Car, premièrement, cet Homme-Dieu est reçu avec honneur dans Jérusalem; mais par qui? par ses amis, parles sectateurs de sa doctrine , par ceux que l'on distinguoit dans la Judée pour être du nombre des siens; en un mot, par ses disciples, qui, maigré l'envie , ne laissoient pas de faire un parti considérable , puisque saint Luc témoigne qu'ils accoururent en foule : Et cœperunt omnes turbœ discipulorum gaudentes laudare (Luc, 19). En second lieu , ces fervents disciples , transportés de zèle pour la personne de leur maître, n'attendent pas qu'il soit aux portes de la ville pour se disposer à le recevoir : au premier bruit qu'ils entendent de sa venue, ils sortent de leurs maisons, et par respect ils viennent au-devant de lui : Et cum audissent quia venit Jésus, processerunt obviam (Joan., 12). De plus, ils se présentent à lui , les uns portant des branches de palmiers : Acceperunl ramos palmarum (Ibid.) , et les autres avec des branches d'oliviers, qu'ils coupoient sur la montagne, selon la remarque expresse de l'Évangile. Or la palme est le symbole de la victoire, et l'olive le signe de la paix ; ce qui ne fut pas sans mystère , comme je vais vous l'expliquer. Enfin, ils se dépouillent de leurs vêtements ; ils les mettent sous les pieds de Jésus-Christ, en les étendant le long du chemin par où il devoit passer : Plurima autcm turba straverunt vestimentasuain via (Matth., 21). Excellente idée de la communion des Justes, et des saintes dispositions qu'une ame chrétienne doit apporter à la participation du corps de Jésus-Christ et de son adorable sacrement. Mais ce n'est pas assez pour nous d'en avoir l'idée ; Dieu veut que nous nous l'appliquions dans la pratique, et que d'une figure nous en fassions une vérité. Tâchez donc, mes chers auditeurs, à bien entrer dans les saintes leçons que j'ai à vous faire.

11 faut être disciple de Jésus-Christ pour mériter de le recevoir dans son sacrement , et c'est la première disposition : mais ne sommes-nous pas tous ses disciples en qualité de chrétiens ? Il est vrai, mes Frères, et je le sais ; mais je dis que pour participer au divin mystère il ne suffit pas d'être disciple du Sauveur par une profession extérieure, qui souvent ne fait qu'augmenter notre indignité quand elle n'est pas soutenue du reste; et j'ajoute qu'il le faut être en esprit et par un sentiment de religion, puisque sans cela, bien loin que Jésus-Christ nous avoue pour ses disciples, il nous regarde comme ses ennemis. Or il s'est lui-même déclaré qu'il ne vouloit faire la pâque qu'avec ses disciples. Mais il ne parloit alors que de la pâque judaïque, qu'il alloit célébrer selon la loi : Ah ! j'en conviens , répond saint Chrysostome; mais s'il parloit ainsi de l'ancienne pâque, que pensoit-il de la nouvelle, qui devoit être le don des dons , et la plus

excellente de toutes les grâces? et s'il falioit être son disciple pour manger avec lui une pâque qui n'étoit que la figure de son corps, que ne faut-il point être pour manger celle qui n'est rien moins que la substance même de son corps? Enfin , n'est-il pas de la foi que tout ce qui s'observoit dans la pâque des Juifs étoit une leçon pour nous , mais une leçon exacte et précise, de ce qui devoit être accompli dans celle des chrétiens ?

Qu'il n'y ait donc personne assez téméraire, concluoit éloquemment saint Chrysostorne , pour prétendre à cette pâque, en recevant l'agneau véritable qui y est immolé, sans avoir ce caractère particulier de disciple de Jésus-Christ; qu'il ne s'y présente point de Judas, point de pharisiens, c'est-à-dire point de traître, point d'hypocrite, point de simoniaque ni de profanateur des choses saintes : ce sont les paroles de ce Père : Nemo accédât nisi amicus , nullus avarus, nullus fœnerator, nullus impudicus (Chrysos.). Car je vous avertis, ojoutoit ce saint docteur , que cette divine table n'est point pour eux : Nam et taies hœc mensa non suscipil (Ibid). S'il y a un disciple fidèle et sincère , qu'il vienne , parceque c'est lui qui , par le choix de Jésus- Christ même, y doit être admis : Si quis est disciputus, adsil (Ibid). Pour les mondains , pour les sensuels , pour les scandaleux et les impies, ils en sont exclus; et s'ils osoient y paroître, nous qui sommes les prêtres du Seigneur et les dispensateurs de ses mystères , nous ne craindrions point d'user du pouvoir que le Dieu vivant nous a mis en main pour leur en interdire l'usage. Fût-ce le premier conquérant du monde qui s'y présentât, Sive princeps militiœ (Ibid.); fût-ce le premier monarque du monde, Sive imper ator, nous lui ferions entendre les défenses et les menaces du souverain maître dont il viendroit profaner le céleste banquet. C'est ainsi que cet homme de Dieu , s'aequittant du même minis'ère que moi , préparoit le peuple d'Antioclie à la plus importante action du christianisme ; et tel est l'ordre que le grand Apôtre avoit intimé à toutes les Eglises par ces courtes paroles , mais qui, selon le concile de Trente, comprennent en abrégé toutes les dispositions requises pour avoir part au sacrement du Fils de Dieu : Probet autem seipsum homo (1. Cor., 11) : Que l'homme donc s'éprouve lui-même, c'est-à-dire qu'il se consulte lui-même, qu'il interroge son cœur , et que, sans s'aveugler, sans se flatter, il examine devant Dieu s'il est en effet de ceux qui appartiennent à Jésus -Christ, et que Jésus -Christ reconnoît pour ses vrais disciples : car si nos consciences ne nous rendent pas .sur ce point un témoignage favorable , et qu'avec humilité nous ne puissions nous glorifier de ce beau nom , i! ne nous est point permis de faire la pâque, et nous n'y devons pas penser. Je me trompe, Chrétiens; parlons plus correctement, et disons que nous y devons penser, et y penser efficacement pour l'honneur de Jésus-Christ même ; et si, pour n'y avoir pas pensé , nous manquons à le recevoir dans celte pâque

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solennelle, nous commettons un nouveau crime, et nous désobéissons à ses ordres. Quoi donc! Tordre de Jésus-Christ est-il que nous le recevions sans être du nombre de ses disciples? A Dieu ne plaise, Chrétiens , puisque c'est ce qu'il a le plus en horreur ! mais il nous ordonne de nous déclarer ses disciples ; et si nous n'avons pas été jusqu'à présent de ce nombre , il veut que nous commencions à en être , pour satisfaire à l'obligation indispensable où nous sommes de prendre place parmi les conviés qu'il fait appeler. Voilà le précepte non seulement ecclésiastique, mais divin, qui vous est aujourd'hui signifié par les pasteurs de vos âmes, où le Sauveur des hommes, de quelque condition que vous soyez , veut célébrer la pâque avec vous. Vous êtes indignes de cette grâce , mais il veut que vous vous en rendiez dignes; vous êtes pécheurs, mais il veut 'que vous deveniez justes ; vous êtes dans les engagements criminels du monde , mais il veut que vous en sortiez, et que vous vous mettiez en état d'approcher de lui. Point d'excuse , ni de délai ; son ordre presse , et il lui faut obéir. Dans les autres temps de l'année, peut-être auriez- vous droit d'user de remise, et de vous prescrire un terme pour former cette résolution ; mais aujourd'hui il n'est plus question de résoudre, il est temps d'exécuter et d'accomplir. Le terme est échu , et le maître des maîtres vous envoie dire que c'est chez vous que cette pâque se doit faire : Magister dicitiApud te facio pasclia (Matth., 26). Pour cela il faut que votre cœur, qui est comme le domicile et le sanctuaire qu'il a choisi, soit purifié par la pénitence; et le même commandement qui vous engage à l'un vous oblige à l'autre. Par conséquent il faut rompre vos liens , et par de généreux efforts vous détacher une fois de la créature et de vous-mêmes. Et c'est en quoi le précepte du Fils de Dieu est admirable , je veux dire en ce qu'il vous met dans une si heureuse nécessiié. Car il ne s'agit pas moins pour vous que d'être , ou des sacrilèges , ou des excommuniés : des sacrilèges, si vous recevez ce Dieu de sainteté sans vous y être disposés par une contrition sincère; des excommuniés, si, par votre impénitence , vous vous trouvez hors d'état de le recevoir.

Cependant il ne suffit pas d'être disciples du Sauveur pour mériter qu'il vienne à nous ; il faut encore aller au-devant de lui et le prévenir. Vous savez comment ces troupes sorties de Jérusalem s'avancèrent jusque vers la montagne des Olives , n'attendant pas que Jésus- Christ tût arrivé pour commencer les honneurs de l'entrée qu'on devoit lui faire : Ciim audissent quia venit, processerunt obviant ci (Joan., 12). Ainsi , par un mouvement de ferveur, anticiper la venue de ce Dieu-Homme, c'est une seconde disposition nécessaire pour le recevoir selon les règles et l'esprit delà vraie piété. Je m'explique. Car faire ce qui se pratique aujourd'hui, et ce que la lâcheté du siècle n'a rendu que trop commun ; se réserver jusqu'au jour de la communion même pour y penser; différer à la solennité de Pâques les prépara.

tifs que la religion demande ; croire s'être acquitté de son devoir, parcequ'on a pris quelques moments pour se recueillir devant Dieu ; venir à la hâte et dans la foule s'accuser de ses désordres, et immédiatement après se présenter à la sainte table; confondre les exercices de la pénitence avec la communion , et souvent communier sans avoir fait aucun exercice de pénitence : ah ! Chrétiens, c'est une indignité; et quiconque agit de la sorte attire sur soi l'anathème de saint Paul , qui lui reproche de ne pas faire un juste discernement du corps du Sauveur, et qui le menace de manger, avec cette viande céleste, sa propre condamnation. Je parle à vous, mes chers auditeurs , qui, dans la profession que vous faites d'une vie mondaine et dissipée , approchez plus rarement de ces sacrés mystères, et qui vous contentez peut-être une fois dans le cours d'une année de manger ce pain établi par Jésus-Christ pour être le pain de tous les jours : c'est vous que ceci regarde. Car pour les âmes innocentes qui en font leur nourriture ordinaire, quoiqu'elles aient absolument sujet de craindre, elles ont encore plus droit d'espérer. Une communion les dispose à l'autre; la vie régulière qu'elles mènent, les bonnes œuvres qu'elles pratiquent, leur assiduité à fréquenter les autels , tout cela, dans la doctrine des Pères, leur sert de préparation, et d'une préparation continuelle, au divin sacrement.

Mais pour vous qui tenez une conduite directement opposée ; pour vous qui vous faites un devoir non seulement d'être du monde , mais de vivre selon les maximes du monde ; pour vous dont les liaisons, les habitudes, les divertissements, les emplois ne sont qu'un enchaînement de péchés ajoutés sans cesse les uns aux autres ; pour vous qui n'avez aucun usage des choses de Dieu, et qui passez les années entières sans faire peut-être une réflexion sérieuse sur l'affaire de votre salut ; pour vous dont le dernier soin est de veiller sur votre cœur , et qui vous étant formé une conscience libre, disons mieux , une conscience libertine, ne trouvez rien de plus commode que de n'y rentrer jamais et d'ignorer toujours ce qui se passe ; pour vous enfin qui ne communiez que par je ne sais quelle bienséance, et quand le précepte vous y oblige ; attendre à vous y disposer que vous soyez au jour précis où vous devez satisfaire à cette obligation, c'est mépriser votre Dieu et faire outrage à son sacrement; c'est anéantir l'effet de sa venue, c'est vous exposer vous-mêmes à un scandale presque inévitable. Car enfin , mon Frère, dirois-je à un de ces pécheurs, si vous vous adressez à moi dans ces jours de solennité, et que je ne vous trouve pas en état de recevoir cette grâce de réconciliation, sans laquelle il ne vous est pas permis de communier (or qu'y a-t-il déplus ordinaire à des hommes comme vous? ) , que fera i-je alors? Vous accorderai-je la grâce de l'absolution que vous me demandez ? je trahirai donc mon ministère. Ne vous l'accorderai-je pas? il faudra donc que vous ne mangiez point l'agneau avec le reste des fidèles , et que vous soyez absent (le la table de Jésus-

Christ. Si je vous y admets, je suis prévaricateur, et je me damne avec vous : si je vous en exclus, vous scandalisez l'Eglise. Voyez-vous l'extrémité où vous vous jetez, pour n'avoir pas pris les mesures que la loi de Dieu et la prudence chrétienne vous prescrivoient ? Que par considération pour votre personne j'intéresse l'honneur du sacrement qui m'a été confié, c'est à quoi il n'y a pas d'apparence que je me détermine jamais. Je sais trop quelles sont les bornes de mon pouvoir, et l'éclat de votre fortune et de votre dignité ne m' éblouira pas. Qu'arrivera-t-il donc? ce que je dis : qu'il n'y aura ni pâque, ni sacrement, ni culte de religion pour vous, et qu'ensuite on vous remarquera; que celui qui se trouve chargé, comme pasteur, du soin de votre ame, en sera dans l'inquiétude et dans le trouble; que votre mauvais exemple se communiquera, que le libertinage prendra sujet de s'en prévaloir, et que vous serez responsable de l'abus qu'il en fera : pourquoi ? parceque vous n'avez pas usé de la diligence nécessaire pour vous préparer. Si dès l'entrée de ce saint temps, convaincu comme vous l'étiez du désordre de votre conscience, vous eussiez eu recours au remède que l'Eglise vous présentoit, et que, par une prévoyance chrétienne, vous fussiez venu dès-lors vous soumettre à son tribunal, on auroit mis ordre à tout. Vous n'étiez pas encore en état de participer au corps de Jésus-Christ, mais on vous y auroit disposé ; vous étiez trop foible pour manger ce pain de vie, mais on;vous auroit fortifié ; on auroit guéri vos plaies, on vous auroit excité à sortir de vos habitudes, on vous auroit fait passer par les épreuves de la pénitence; et, après les épreuves de la pénitence, revêtu de la robe de noce, on vous recevroit enfin maintenant dans la salle du festin. Aussi est-ce pour cela, Chrétiens, que le carême est institué ; et nous apprenons des anciens conciles que dès les premiers jours de ce jeûne solennel on obligeoit les fidèles à se sanctifier, c'est-à-dire, dans le style de l'Écriture, à se purifier par la confession, et qu'on les préparoit ainsi à célébrer dignement la pûque. S'il y avoit même des pécheurs publics, on les faisoit paroître dès le jour des Cendres couverts decilices, pour les initier, si j'ose parler de la sorte, et les agréger parmi les pénitents. Voilà comment on en usoit; et nous voyons encore dans quelques églises des vestiges d'une discipline si religieuse et si louable. Toutefois ces pécheurs, remarque le docteur angélique saint Thomas, n'étoient pas plus coupables que plusieurs de nous ; et le corps de Jésus-Christ, qu'ils dévoient recevoir, n'étoit pas plus saint ni plus vénérable pour eux que pour nous. Mais aujourd'hui l'on a trouvé moyen d'abréger les choses , et, si je puis me servir de cette expression, d'en être quitte à bien moins de frais. Je ne dis point ceci pour favoriser aucun sentiment particulier, et je n'ai pas même besoin de justification sur cela ; mais en vérité , mes chers auditeurs, avouons-le à notre confusion, nous avons bien dégénéré, et nous dégénérons bien encore tous les jours de la sainteté de notre foi. De tous ceux à qui j'adresse cette instruction, et qui com- B. 2. 7

posent vraisemblablement la plus nombreuse partie de cet auditoire, c'est-à-dire de tant de personnes engagées dans le péché, à peine peut-être y en a-t-il quelques uns qui aient fait le moindre effort pour se disposer à la communion pascale. En dis-jetrop, et serois-je assez heureux pour me tromper ? Cependant à cette fête prochaine on verra des hommes tout corrompus de vices , des Lazares encore ensevelis dans l'iniquité , des morts non pas de quatre jours , mais de quatre mois, mais de quatre années, qui se produiront à la face de l'Église > et qui, pleins d'une confiance présomptueuse, demanderont tout à la fois qu'on les délie, qu'on les ressuscite, et qu'on les fasse asseoir à la table du Seigneur. Ah! mes Frères, s'écrie saint Bernard, il n'appartient qu'au Seigneur lui-même d'opérer de semblables prodiges : notre juridiction et notre puissance ne s'étend point jusque là ; ce miracle est au-dessus de nous. Que faut-il donc faire ? ce que font ces troupes zélées qui sortent de Jérusalem, et qui se mettent en marche, du moment qu'elles apprennent que Jésus-Christ approche : Cùm aadissent, processerunt (Joan., 42). Vous l'apprenez vous-mêmes, Chrétiens, et je vous l'annonce actuellement de sa part : Ecce sponsus venU (Matth., 25) : oui , mes Frères, puis-je vous dire, voici l'époux qui arrive : il est presque aux portes de votre cœur, et dans fort peu de jours il y doit faire son entrée. Ne vous laissez pas surprendre : exile, sortez, pour ainsi dire, hors de vous-mêmes , hors du tumulte de vos passions, hors de l'embarras de vos intrigues malheureuses, hors du trouble et de la dissipation où vous jettent vos affaires temporelles. Ne ressemblez pas à ces vierges folles qui s'endormirent ; mais tenez-vous prêts, et allez au-devant du maître qui vient vous visiter, Exile obviam ei. Si vous avez différé jusqu'à ce jour, après vous en être confondus devant Dieu, appliquez-vous à réparer ce que vous avez perdu de temps. Considérez, et la sainteté de l'action que vous avez à faire, et la grandeur du Dieu que vous avez à recevoir. Pour lui faire un triomphe sorîable et conforme à ses inclinations, n'oubliez pas d'envoyer les pauvres devant vous, chargés de vos libéralités et de vos aumônes. Il y en a d'abandonnés dans les prisons, de languissants dans les hôpitaux, de honteux dans les familles : cherchez-les pour les soulager, et ils se joindront à vous pour vous seconder. Mais surtout souvenez vous de la grande leçon du Prophète, contenue dans ces paroles : Prœoccupemus faciem ejus in confessione (Psal. 94). Avant que ce Dieu de gloire vienne à vous, prévenez-le et gagnez-le par une confession exacte et sincère de tous les dérèglements de votre vie. N'attendez pas jusqu'au moment qu'il faudra lui donner le baiser de paix; votre bouche seroit encore infectée de l'impureté de vos crimes. Dès aujourd'hui, s'il se peut, déchargez-vous de ce fardeau pesant qui vous accable, afin que votre ame libre et dégagée puisse avancer à plus grands pas vers ce Seigneur qui daigne bien descendre pour vous du trône de sa majesté. Eh quoi ! mon Frère, reprend saint Ghryso-

stome, si présentement et à l'heure que je vous parle on vous annonooit que le plus grand roi de la terre vient en personne loger chez vous ; que c'est lui-même qui, par un choix particulier, a voulu vous gratifier de cet honneur, et qu'il ne prétend rien moins par-là que de vous anoblir pour jamais, que d'établir votre fortune et de vous combler de biens, que ne feriez-vous pas? quels soins, quels empressements, quelle activité ï Que ne faites- vous pas même tous les jours pour un ami, et comment en usez-vous? Ces comparaisons sont familières et communes ; mais c'est pour cela même , dit saint Chrysostome, que les prédicateurs de l'Évangile doivent s'en servir, parcequ'elles rendent les choses plus sensibles, et qu'elles font toucher au (loigt les plus essentielles obligations du christianisme.

Je dis plus : pour recevoir Jésus-Christ dans la communion, il faut aller au-devant de lui; mais comment? comme les disciples, avec des branches de palmiers et d'oliviers : troisième circonstance d'où je tire une troisième instruction. Voici ma pensée : Acceperunt ramos palmarum (Joan., 12); Us prirent, dit saint Jean , des palmes dans leurs mains : Atii autem cœdebant frondes de arboribus (Marc, 11 ) ; les autres coupoient des branches d'arbres. Or ces arbres étoient des oliviers, puisque ce fut sur la montagne même qui en portoit le nom que les disciples allèrent trouver le Fils de Dieu : Et cinn appropïnquaret jam ad descensum monlis Oliveli (Luc, 19). Que signifie cela? Rien de plus évident, dit saint Augustin, que ce qui nous est enseigné par le Saint-Esprit, et marqué sous ces deux symboles : c'est que ni vous, ni moi, ne devons point approcher de Jésus-Christ, si nous ne portons la palme en témoignage de la victoire que nous avons remportée sur le péché, et l'olive pour signe de la paix que nous avons conclue avec Dieu. Prenez garde, Chrétiens; saint Augustin ne dit pas que pour bien communier il suffit d'avoir remporté quelque avantage sur l'ennemi, ni que nous devions nous contenter d'avoir fait avec lui une simple trêve, et que ce soit assez de nous être soustraits pour un temps de sa servitude, et d'avoir gagné sur lui, ou plutôt sur nous-mêmes, une réforme de quelques jours : car cet esprit séducteur ne vous la disputera pas, puisqu'il l'accorde aux plus libertins, et que c'est un artifice dont il se sert pour se les attacher encore plus étroitement. ïl y a peu de pécheurs si abandonnés qui, dans ces saints jours, ne se modèrent, ne se contraignent, et n'affectent tout l'extérieur d'un pécheur touché et converti. Mais cela n'est rie», mon cher auditeur , ce n'est point là ce que Jésus-Christ attend de vous, ni le point de pratique que Ton vous prêche. On vous dit que pour recevoir cet Homme- Dieu, il faut que vous vous présentiez à lui avec la palme, c'est-à-dire après avoir vaincu véritablement, efficacement, parfaitement, le péché qui règne en vous. Or vous savez que dans cette guerre spirituelle les trêves et les suspensions d'hostilité n'ont point communément d'autre effet que de fortifier de plus en plus votre ennemi, que d'allumer la

passion, que d'irriter la cupidité. Vous succomberez donc, par des rechutes encore plus dangereuses, à de nouvelles attaques. Après un intervalle de liberté et de fausse paix, vous vous trouverez plus esclave et plus pécheur que vous ne l'aviez jamais été ; et si cela est, vous n'êtes point du nombre de ceux dont Jésus-Christ puisse être reçu en triomphe. 11 faut avoir la palme , et être vainqueur ; autrement vous n'avez point droit de vous joindre aux troupes de ses disciples : pourquoi? parceque vous êtes encore dans les fers et dans la tyrannie du prince du monde. Il s'agit d'en sortir une bonne fois , et de faire le même effort que l'épouse des Cantiques, lorsqu'elle disoit : Ascendam in palmam f et appréhendant fructus ejus ( Cant., 7 ) : Oui, la résolution en est prise; je monterai sur le palmier, et j'en cueillerai les fruits. Quels sont ces fruits ? les fruits d'une salutaire pénitence. Jusqu'à présent, direz-vous, je n'en ai pris que les feuilles; je n'en ai eu que les apparences, que les dehors, que les belles paroles , que les idées , que les désirs inutiles et inefficaces ; mais aujourd'hui je suis déterminé à monter plus haut, et j'en veux prendre les fruits : Ascendam in palmam , et appréhendant fructus ejus. Il y a trop long-temps que Dieu me sollicite, et je ne puis plus lui résister. Ces fruits ne seront pas au goût de la nature ; mais la charité, dont le goût est bien plus exquis, m'y fera trouver des délices qui surpassent tous les plaisirs des sens. C'est ainsi, dis-je, Chrétiens, que vous devez agir, et que vous ferez triompher Jésus-Christ.

Enfin, les disciples se dépouillèrent de leurs vêtements, et les étendirent dans le chemin par où le Fils de Dieu devoit passer : Plurima turba straverunt vestimenta sua (Matth., 21) ; cérémonie dont je voudrois inutilement vous développer le mystère, puisque vous le comprenez déjà; cérémonie qui, par elle-même, vous instruit bien mieux que moi de cette grande vérité , que pour recevoir dignement le Sauveur des hommes dans le sacrement de ses autels, vous devez quitter tout ce qui s'appelle superfluité mondaine, surtout cette superfluité d'habits, d'ajustements, de parures qui, selon la pensée de Tertullien , est comme une idolâtrie et une espèce de culte que vous rendez à votre corps ; que vous devez, dis-je , la quitter, non par des considérations humaines, mais par un respect religieux. On vous l'a dit tant de fois , Mesdames , et personne ne le doit mieux savoir que vous-mêmes ; vous le reconnoissez devant Dieu, combien ce luxe profane est opposé à l'humilité de votre religion, de combien de péchés il est le principe , à combien de scandales il vous expose. Mais ce que je ne puis comprendre , c'est qu'étant aussi portées que vous l'êtes à tout ce qui regarde la vraie piété , on vous engage néanmoins avec tant de peine à la pratique de ce détachement. Ce que je ne puis comprendre , c'est qu'après tant de remontrances que l'on vous a faites ; après les règles que vous a données saint Paul, l'organe et l'interprète du Saint-Esprit; après les exhortations pressantes des Pères del'É-

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glise , qui ont traité ce point de morale comme un des plus essentiels à votre état; après votre propre expérience, plus capable de vous convaincre que tous les discours, vous contestiez encore avec Dieu pour conserver ces restes du monde dont on ne peut vous déprendre. Ce qui m'étonne , c'est qu'après tant de communions on en voie toujours parmi vous d'aussi passionnées pour cette vanité , d'aussi affectées dans leurs personnes, d'aussi curieuses déplaire que les âmes les plus libertines et les plus déréglées. Voilà ce qui me surprend. Mais ce scandale ne cessera-t-il point, et refuserez- vous à Jésus-Christ, je dis à Jésus-Christ entrant dans votre cœur, un sacrifice aussi léger, et néanmoins aussi nécessaire et aussi agréable à ses yeux que celui-là? Ah! mes Frères, conclut saint Ambroise, quel avantage pour vous de pouvoir faire un triomphe à votre Dieu des mêmes choses qui font le sujet de vos désordres ! Quelle consolation de le pouvoir honorer non seulement de vos superfluités , mais de vos vanités mêmes ! il faut mettre sous les pieds de Jésus-Christ tout ce que l'orgueil du monde invente pour se donner un faux éclat et pour se distinguer. C'est ainsi que vous sanctifierez la communion, et que la communion vous sanctifiera : car écoutez ce que Jésus-Christ fera de sa part. Il viendra dans vous comme un roi, mais comme un roi triomphant; et c'est ce qu'il m'ordonne lui-même de vous annoncer : Dicite filiœSion, Eccerex tuus venit (Matth., 21) : Dites à la fille de Sion, Voici votre roi qui vient. Or quelle est cette fille de Sion? Dans le sens même de la prophétie, c'est l'ame juste; et c'est proprement dans la communion que cette prophétie a son effet. Oui, Chrétiens, c'est alors que le Fils de Dieu fera son entrée dans vous en souverain et en roi ; car la foi nous apprend qu'il est roi, et, selon les termes formels de saint Luc, son royaume est au milieu de nous : Regnum Bel intra vos est (Luc, 17). Le ciel et la terre lui sont absolument soumis; mais c'est dans le cœur de l'homme, dit saint Augustin, qu'il se plaît surtout à régner : pourquoi? parcequ'il le regarde, poursuit ce saint docteur, comme un royaume de conquête. Il veut y être reçu, et y établir sa demeure. Or quand je communie en état de grâce , il est vrai de dire non seulement que Jésus- Christ est en moi, mais qu'il y est en souverain ; qu'il y règne , qu'il y commande , qu'il s'y fait obéir, qu'il y tient toutes mes passions sujettes sous la loi de son amour , qu'il y réprime ma colère , qu'il y étouffe mes vengeances, qu'il y domine ma cupidité; en un mot, qu'il est mon roi : Ecce rex tuus.

Si je m'arrêtois à cette première vue , que ma religion me donne , je demeurerois saisi de frayeur ; et , surpris de la présence d'une si haute majesté , je m'écrierois avec saint Pierre : Exi à me , quia homo peccator sum (Luc, 5) : Retirez-vous de moi, Seigneur, parceque je suis un homme rempli de misère et de faiblesse. Mais ce Dieu de gloire , par un artifice et un prodige de sa charité , m'apprend bien à ne pas porter trop loin ce prétexte, quoique spécieux, d'une dé-

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fiance respectueuse : car s'il vient à moi , c'est en qualité de roi débonnaire et plein de douceur : Dicile filiœ Sion, Ecce rex tuus venit libi mansuetus (Matth.,21). Non, non, dit stdnt Chrysostome, sa grandeur n'est point un obstacle qui l'empêche de s'humaniser avec nous, et de s'incarner en quelque sorte dans nous; et nous n'avons pas les premières idées du mystère de son corps et de son sang , si nous ignorons qu'il se fait même une grandeur de cette condescendance infinie. Sa divinité étoit un abîme de lumières, dont nous aurions été éblouis ; pour nous la rendre supportable , il l'a couverte du voile de son humanité. Son humanité auroit eu trop d'éclat; il la cache sous les espèces d'un sacrement qui n'a rien à l'extérieur que de simple et de commun. Ce sacrement, parce qu'il contient , auroit encore pu nous éloigner de lui ; il nous le propose comme un pain et comme une viande qui nous doit nourrir, et que nous devons manger. Tout cela pour nous faire entendre ce qu'il dit dans l'Écriture, que ses délices sont de demeurer , tout Dieu qu'il est , avec les enfants des hommes; et qu'il ne veut être notre roi que pour avoir droit de nous prévenir, et de nous combler des bénédictions de sa douceur : Ecce rex tuus venit libi mansuetus. Quand il entra dans Jérusalem , il n'y avoit autour de lui que pompe et que magnificence , et cette magnificence étoit bien due à un Dieu aussi grand que lui; mais, dans sa personne , ce n'étoit que modestie, que pauvreté, qu'humilité. Ainsi, quand il descend sur l'autel, des millions d'anges y descendent avec lui pour lui faire escorte et pour l'accompagner. Ce n'est point là une de ces pensées pieuses qui ne sont fondées que sur de légères conjectures. Saint Jean Chrysostome n'étoit point un esprit foible , et il nous témoigne lui-même qu'il a vu ces légions célestes, Vidi ipse ; qu'il les a vues, dis-je, s'assembler autour de Jésus-Christ et l'environner : Vidi ipse turbas angelorum è cœlo clescendentium (Chrysost.). Mais, du reste, c'est sur ce même autel que ce Dieu d'amour obscurcit toute sa splendeur ; c'est là qu'il s'abaisse, là qu'il se fait petit et pauvre , afin que nous puissions avoir un plus facile accès auprès de lui; car s'il ne s'étoit humilié, dit saint Augustin, nous n'aurions jamais osé prendre cette divine nourriture et y toucher : Nisi enim esset kumUis, non manducarelur (Aug.). Ah! Seigneur, je le reconnois; et dès a présent je vous rends tous les hommages de respect, d'obéissance, de reconnoissance que je dois vous rendre dans ma communion. Il n'appartient qu'à vous de joindre à une majesté incompréhensible de si profonds abaissements. Si les rois de la terre ne paroissoientque dans l'humiliation et dans un dénuement entier de toutes choses, ils ne pourroient soutenir leur royauté : mais la vôtre se soutient par elle-même, puisque vous êtes roi par vous-même , et que votre souveraine puissance est inséparable de votre être. Dicile fi lue Siun, Ecce rex laus venit tibi mansuetus (Matïh., 21).

Cependant, Chrétiens, prenez-vous garde à cette parole, Venit

tibi? Peut-être n'y pensez-vous pas; mais que ne comprenez- vous le don excellent qu'elle renferme! Elle vous fait connoître que cet Homme-Dieu dans la communion vient non seulement à nous et pour nous, mais pour nous uniquement et singulièrement : en sorte que si nous étions seuls dans ie monde capables de participer à ce mystère, il sortiroit encore du sanctuaire où il réside et des tabernacles où il repose, pour venir, avec toute la plénitude de sa divinité, prendre place dans notre cœur. Et en effet, combien de fois vous a-t-il honoré de cette grâce , sans que nul autre que vous se présentât pour y avoir part? et combien de fois a-ton pu dire que c'étoit pour vous seul qu'il quittoit l'autel, et qu'il étoit porté comme en triomphe par les mains des prêtres : Eccerex tuus venit tibï? De vous apprendre en détail les avantages que vous devez tirer d'une union si intime avec lui, c'est ce qui demanderoit lui discours entier. Mais je manquerois à mon sujet, et à ce qu'il me fournit de plus remarquable pour votre instruction , si je ne vous disois pas que le Sauveur vient à nous pour opérer in visiblement dans nos âmes les mêmes miracles qu'il opéra visiblement sur les corps après son entrée dans Jérusalem. Car l'Évangile ajoute que tout ce qu'il y a voit de malades, d'aveugles, de paralytiques parut devant lui, et qu'il les guérit : Tune accesserunt cieci et claudi, et sanavil eos (Matth., 2-1). Or ce n'est point une conjecture, c'est un point de foi que l'effet propre de la communion, ou plutôt la présence de Jésus-Christ par la communion , est de guérir nos infirmités spirituelles, ces faiblesses, ces langueurs, ces dégoûts pour le bien, ces inclinations au mal à quoi une ame juste et convertie peut encore être sujette. Et pourquoi ne le feroit-il pas? il guérissoil bien les maladies les plus désespérées par le seul attouchement de ses habits : auroit-il moins de vertu quand il nous est substantiellement et si étroitement uni? Oui, Chrétiens, il veut guérir ces restes de corruption que le péché , quoique effacé par la pénitence , auroit laissés dans votre cœur; et si vous ne l'empêchez point d'agir, il fera dans vous des prodiges qui édifieront tome l'Église, et qui vous surprendront vous-mêmes. De violents et de passionnés que vous étiez, il vous rendra doux et modérés; de sensuels et de voluptueux, patients et mortifiés; de vains et d'ambitieux, humbles et soumis; enfin il vous transformera en d'autres hommes. Allons donc à lui , mes Frères ; allons lui découvrir toutes les plaies de nos âmes , et lui dire comme le prophète : Sana nie, Domine, et sanabor (Jerem., 17); Seigneur, vous voyez l'état où je suis : me voilà attaqué de bien des maux. Mais guérissez moi, et je commencerai à jouir d'une santé parfaite : Sana me, Domine, et sanabor. Je suis aveugle, éclairez-moi; je suis inconstant, affermissez-moi; je suis i'oible, fortifiez-moi. 11 n'y a que vous, ô mon Dieu , qui puissiez opérer ce miracle; et toute autre guérison qui ne viendroit pas de votre main ne seroit qu'une guérison apparente ; Sana me , Domine , et sanabor. 11 faut donc que vous

y travailliez vous-même ; mais pour y travailler efficacement , Seigneur, c'est assez que vous disiez une parole. Prononcez -la cette parole de grâce : Tanikm die verbo (Matth., 8). Dites à mon ame que vous êtes son salut , et elle sera sauvée : Die animœ meœ , Salus tua ego sum (Psalm. 34). Il le fera, Chrétiens, il vous sauvera : mais du reste, après vous avoir donné l'idée d'une bonne communion dans la manière dont les disciples reçurent le Fils de Dieu , voici l'idée d'une mauvaise commur;on dans la manière dont il fut reçu des scribes et des pharisiens. C'est la seconde partie.

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