‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 20 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Si jamais l'oracle de Siméon s'est accompli dans la personne du Sauveur, en sorte que cet Homme-Dieu , sujet tout ensemble de contradiction et de bénédiction pour les hommes , ait été au même temps la résurrection des uns et la ruine des autres, on peut dire, Chrétiens, que c'est particulièrement dans le mystère de ce jour, ou plutôt dans ce qui nous est signifié par le mystère de ce jour ; savoir, dans l'opposition extrême qui se rencontre entre la communion des Justes et la communion des pécheurs. En effet, que peut-on concevoir de plus saint que ce triomphe où je viens de vous représenter le Fils de Dieu , béni par tout un peuple et bénissant tout un peuple, recevant des honneurs et faisant des grâces , reconnu pour l'envoyé du Seigneur et pour le Seigneur lui-même , agissant en cette double qualité, faisant des miracles, convertissant lésâmes, guérissant les malades, ressuscitant les morts? voilà la première partie de la prédiction vérifiée; et telle est la figure de la communion des fidèles qui dans l'état de la grâce participent au corps de Jésus- Christ. Mais voyez au contraire la triste image d'une communion indigne et sacrilège, dans la réception que les pharisiens et leurs partisans font au même Sauveur, lorsqu'il entre dans Jérusalem ; et par toutes les circonstances que j'y vais remarquer, jugez si l'effet n'a pas pleinement répondu à la prophétie : Ecce positus est hic in ruinam et in resurrectionem multorum, et in signum cuï contradicetur (Luc, 2). Car premièrement les pharisiens et ceux de leur faction ne reçoivent aujourd'hui le Sauveur du monde que par une espèce d'hypocrisie , que par dissimulation, que par je ne sais quelle nécessité qui les y engage , que par crainte et par respect humain. S'il avoit été en leur pouvoir de lui interdire pour jamais l'entrée de leur ville, c'est ce qu'ils auroient souhaité; mais Pévangéliste observe qu'ils craignoient le peuple, Timebant verô plebem (Luc, 20): et voilà pourquoi ils se joignent malgré eux-mêmes aux troupes des disciples, et ils se conforment extérieurement à eux. Secondement , dès que Jésus-Christ paroît dans Jérusalem, ils commencent à former des desseins contre lui, ils conspirent contre sa vie, ils prennent des mesures pour le perdre : car ce fut ce jour-là qu'ils assemblèrent ce conciliabule déiestable, où la mort de Jésus, après bien des délibérations, fut

enfin conclue : Collegerunt pontifices et pharisœi concilium advenus Jesum (Joàn., 14). En troisième lieu, ils contredisent ses miracles, quoique visibles, quoique éclatants: ils s'aveuglent pour ne les pas reconnoître ; bien loin d'en être touchés, ils en témoignent de l'indignation : Videntes autem scribœ mirabilia quœ fecit , indignati sunt (Matth., 21). C'est ainsi qu'ils reçoivent le Fils de Dieu ; et comment est-ce que le Fils de Dieu vient à eux? Ah! Chrétiens, ne perdez pas ceci. Dans la vue de ces infidèles, Jésus-Christ entre pénétré de douleur et versant des larmes : Videns civitatem, flevit super Utam (Luc, 19), car tout cela se trouve dans la suite de ce mystère. Il entre non plus comme un roi bienfaisant à leur égard ; mais parcequ'ils ont méprisé ses grâces, comme un ennemi redoutable, pour être le sujet de leur réprobation et même de la destruction de leur ville. Non relinquent in te lapident super lapident (Ibid.) : Il ne restera pas, leur dit-il, pierre sur pierre ; pourquoi ? parceque vous n'avez pas connu le temps où votre Dieu vous a visités : Eo quod non cognoveris tempus visitationis tuœ (Ibid.). Enfin , il entre pour exercer déjà sur les pharisiens la sévérité de sa justice en les condamnant par avance, et prononçant contre eux ce terrible arrêt : Dico vobis, quia lapides clamaburit (Ibid.): Allez, je vous annonce que ces pierres (c'étoient les pierres du temple) rendront un jour témoignage contre vous. Que de rapports avec la communion des pécheurs ! Souffrez que j'en fasse en peu de mots l'application.

Car ce que firent ces pharisiens et ces ministres de la Synagogue, qui ne reçoivent le Sauveur du monde que par politique, et parcequ'ils craignent le peuple, c'est ce que font encore certains pécheurs du siècle , endurcis dans leur péché et nullement disposés à y renoncer, mais qui néanmoins veulent garder les apparences , et sauver les dehors de la religion ; hommes dans le fond ennemis de Jésus-Christ, mais qui n'osent passe déclarer, et qui s'aveuglent quelquefois jusqu'à se ledissimuleràeux-mêmes. Ils voudraient bien ne communier jamais; mais ils y sont engagés par des bienséances de condition et d'état dont ils ne peuvent pas se dispenser. C'est un magistrat, et le scandale qu'il causeroit retomberoit sur sa personne; c'est un père de famille , qui seroit infailliblement remarqué ; c'est une femme de qualité , qui feroit tort à sa réputation ; c'est un homme d'église , qui se décrieroit et qui passerait pour un libertin. Il faut donc prévenir ces conséquences, et pour cela se présenter, au moins en ce saint temps , comme les autres à la table des fidèles; autrement il se trouveroit un pasteur qui , pour satisfaire à l'obligation de son ministère , s'élèveroit contre eux , qui parleroit, qui agiroit, qui les noteroit ; et c'est, encore une fois, ce qu'ils ne veulent pas s'attirer. Assez hardis pour secouer le joug de la crainte de Dieu, ils le sont trop peu pour s'affranchir de la crainte des hommes. Ainsi ils se déterminent, à quoi? à communier; mais comment? par une espèce de contrainte : Timebant verô plebem (Luc. ,20).

De là vous jugez , Chrétiens, ce qui accompagne ordinairement de semblables communions : c'est qu'au moment même où ces hommes perdus et impies reçoivent le sacrement de Jésus-Christ, ils conjurent contre lui dans le cœur; ils forment des projets pour satisfaire leurs passions brutales, et le jour de la communion devient pour eux un jour d'excès et de débauche. Voilà , mes chers auditeurs , ce qui arrive ; et il vaut mieux vous le dire pour vous en donner de l'horreur, que de s'en taire, tandis que vous êtes exposés à la contagion de cette impiété. On déclame tant tous les jours contre d'autres désordres , et l'on ne parle point de celui-ci; mais c'est celui-ci néanmoins qui attaque directement la religion. On insiste sur de légères imperfections qu'on remarque dans quelques âmes dévotes qui fréquentent les sacrements, et l'on ne dit presque rien des chrétiens sacrilèges qui profanent le corps de Jésus-Christ ; mais c'est contre eux qu'il faudroit employer le zèle évangélique. Si de temps en temps on leur représentoit le malheur de leur état , peut-être enfin y seroient-ils sensibles ; et de vives , mais salutaires remontrances, les réveilleroient de leur profond assoupissement.

Au reste, n'attendez pas que Dieu fasse des miracles en leur faveur, puisqu'ils y mettent un obstacle presque invincible; car, à l'exemple des pharisiens , et par un dernier trait de ressemblance , ils traitent tous ces miracles d'illusions; et quand nous leur disons qu'une communion bien faite est capable de les guérir de toutes leurs foiblesses , ils s'en moquent, et ne nous répondent que par de piquantes et de scandaleuses railleries. Il n'y a qu'un seul miracle que la communion opère dans eux , et qu'ils ne peuvent empêcher. Mais quel est-il ce miracle? Ah ! Chrétiens , c'est que ce sacrement, qui devoit être pour eux une source de lumières, ne sert qu'à les aveugler ; c'est que ce sacrement , qui devoit être pour eux un moyen de conversion , ne sert qu'à les endurcir; c'est que ce sacrement de vie devient pour eux un sacrement de mort, et d'une mort éternelle. Je n'ai donc point de peine à comprendre pourquoi le Fils de Dieu ne vient à eux qu'en pleurant: Videns civitatem, flevit super illam (Luc, 19). Comment ne pleureroit-il pas? Il voit que le même sacrement qu'il a institué pour la sanctification des âmes, va faire leur réprobation ; il voit que ces pécheurs qu'il vouloit sauver, au lieu de profiter du don le plus excellent et de la visite de leur Dieu , vont attirer sur eux , aussi bien que Jérusalem, toute la colère du ciel et ses plus redoutables vengeances. Est-il un sujet plus digne de ses larmes? Videns civitatem, flevit super illam.

Mais si cela est, ne vaudroit-il pas mieux ne point communier du tout que de communier indignement? Autre désordre, et désordre d'autant plus dangereux que le libertinage qui l'a introduit s'en sert comme d'un prétexte pour s'autoriser et se maintenir. Il vaut mieux , dites-vous, ne communier jamais, que de communier indignement; comme s'il pouvoit y avoir du mieux dans une cjiose qui est un scan-

claie, et un des scandales les plus évidents ! Non, mon cher auditeur, l'un ne vaut pas mieux que l'autre ; et cette comparaison, faite par ceux dont je parle , je veux dire par les libertins , marque un principe encore plus mauvais et plus corrompu que n'est la conséquence même d'une communion indigne : car ils ne raisonnent de la sorte que parcequ'ils sont impies , et déterminés à vivre dans leur impiété. Ce n'est point par respect pour Jésus-Christ; ils font bien paroître dans tout le reste qu'ils sont peu touchés de ce moiif ; ce n'est point en vue de la sainteté du sacrement : à peine en croient-ils la vériîé ; ce n'est point dans le dessein d'une prompte conversion : ils en sont bien éloignés, et ils n'y pensent pas; ce n'est donc que par un esprit d'irréligion. Or, dire par un esprit d'irréligion , Il vaut mieux ne point communier du tout que de communier mal, je soutiens que c'est un raisonnement d'athée.

A quoi j'ajoute une proposition que je soumets à votre censure, mais que je croie vraie ; savoir, que de ne point communier du tout par ce principe de libertinage et d'irréligion , est un désordre encore plus abominable devant Dieu que de communier indignement par principe de négligence ou de fragilité. Et en effet, on a toujours cru que de manquer au devoir de la communion pascale , de la manière que je viens de l'expliquer, c'éioit une espèce d'apostasie, parcequ'un des caractères les plus marqués du christianisme, c'est la communion. On a toujours cru que de manquer à ce devoir de pâque, c'étoit s'excommunier soi-même, mais d'une excommunication pi us funeste encore que celle que fulmine l'Église par forme de censure ; car être excommunié par l'Église, c'est une peine que saint Paul même prétend être utile ; mais s'excommunier soi-même, c'est un crime qui va droit à la ruine du salut et à la damnation. On a toujours cru qu'un chrétien qui ne faisoit pas la pâque devoit être considéré comme un païen et comme un publicain, selon la parole du Sauveur même, parctqu'il n'écoute pas la voix de l'Église, et qu'il méprise ses ordres; et moi, non seulement je le regarde comme un publicain et comme un païen , mais il me paroît pire qu'un païen, parceque je suis persuadé qu'un bon païen, je dis bon autant qu'il le peut être dans sa religion , vaut mieux qu'un chréiien de nom , mais au fond sans religion. Tel est le désordre que je combats, et plût au ciel que ce fût un fantôme! mais ce désordre n'est point si rare que vous le pouvez penser ; on ne sait que trop combien il y a de ces libertins , et de ces libertins distingués par leur qualité et par leurs emplois , qui se flattent d'une prétendue bonne foi en ne communiant jamais, parcequ'ils ne veulent pas, disent-ils, se rendre sacrilèges en communiant. Ne les scandalisons pointici, et gardons-nous de les faire connoître ; mais aussi je les conjure de ne pas scandaliser Jesus-Christ leur Sauveur parle mépris de son sacrement ; de ne pas scandaliser l'Église leur mère, par une désobéissance opiniâtre ; de ne pas scandaliser les fidèles leurs frères, par leur exem-

pie pernicieux ; de ne pas se scandaliser eux-mêmes par le dérèglement de leur conduite. Que feront-ils donc? communieront-ils indignement? A Dieu ne plaise ! mais entre ces deux extrémités il y a un milieu : c'est de communier, et de bien communier. Toute dévotion qui porte à ne point communier est une fausse dévotion ; et toute maximequi porteroit à communier en état de péché seroit une abomination. Mais le point solide est d'approcher de la table de Jésus-Christ , et d'en approcher avec des sentiments de religion , de pénitence , de piété, de ferveur, qui sanctifiant uneame, et qui la disposent à manger ce pain céleste qui doit être pour nous le gage d'une éternité bienheureuse, que je vous souhaite, etc.

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