AVERTISSEMENT
de touchant , et qui est plus à la portée de tout le monde. La diviser, et en faire tellement le partage, que les points; sans se confondre, aient toutefois entre eux assez de rapport pour se réduire à une première vérité et à une proposition générale. Ne rien avancer dont on ne produise les preuves : et non de ces preuves abstraites et subtiles, plus académiques, pour ainsi dire, qu'évangéliques ; mais des preuves sensibles, prises du fond de la religion et des maximes les plus certaines de la théologie. Entrer d'abord dans son sujet et ne s'en écarter jamais , soit par de longs et d'inutiles préludes, soit par des réflexions hors d'oeuvre et d'ennuyeuses digressions. Éclaircir les doutes , prévenir les objections, les questions qui peuvent naître, se les faire à soi-même, et y répondre. De là passer aux mœurs, et, dans un fidèle tableau, les représenter telles qu'elles sont ; évitant l'un et l'autre excès d'un détail trop populaire et trop familier, et d'une peinture trop vague et trop superficielle. Exposer tout avec méthode, avec ordre, et ne se pas contenter d'un amas informe de pensées , qu'on entasse selon qu'elles se présentent, et sans nulle liaison que le hasard qui les place indifféremment les unes auprès des autres. Enfin, en venir à des conclusions pratiques , qui suivent des vérités qu'on a expliquées, et qui en comprennent tout le fruit : voilà à quoi tout prédicateur doit s'étudier, et ce qu'il apprendra du P. Bourdaloue.
Il n'est point précisément nécessaire de s'exprimer comme cet habile maître; d'avoir son feu, son action, son élévation. Ce sont des dons que le ciel départ à qui il lui plaît; et sans ces dons, on peut, avec d'autres qualités, annoncer utilement la parole de Dieu. Mais, de quelque manière qu'on l'annonce, il est toujours nécessaire de faire un bon choix du sujet ,qu'on entreprend de traiter; de l'accommoder, comme le P. Bourdaloue, à l'Évangile, et de ne vouloir pas que l'Evangile , par des applications forcées , s'y accommode ; d'y chercher à instruire et à toucher, plutôt qu'à paroître et à briller; d'en bien distribuer toutes les parties, d'en bien appuyer toutes les propositions, et de les établir sur les solides fondements de la foi et delà raison. Il est toujours d'une égale nécessité de ne se point éloigner de son dessein , et de ne le pas perdre un moment de vue ; de satisfaire aux difficultés qu'on peut opposer, et de les résoudre ; après avoir développé les principes et la doctrine, de descendre à la morale ; et par des inductions fortes, mais sages, de peindre les vices sans noter les personnes ni faire connoître les vicieux ; de donner à chaque chose le rang, l'étendue, tout le jour qu'elle demande; de n'affecter rien dans les expressions, de ne rien outrer dans les décisions ; de lier le discours, et de conduire par degrés l'auditeur à de salutaires conséquences, et aux saintes résolutions qu'il doit remporter pour la réformation de sa vie. Tout cela, encore une fois, est de tous les caractères de prédicateurs ; et en vain, pour disculper un prédicateur qui voudroit s'affranchir de ces règles, et pour l'autoriser, diroiton ce qu'en effet on dit en quelques rencontres, qu'il prêche de talent : dès que ces conditions essentielles lui manqueroient, ce talent prétendu ne seroit qu'un faux talent. Des auditeurs peu pénétrants, et qui ne jugent que par les yeux, en pourroient être éblouis ; mais les esprits d'un certain goût ne s'y tromperoient pas.
Quoi qu'il en soit, le P. Bourdaloue eut dans un point, éminent toutes ces perfections de la vraie éloquence, et c'est ce qu'on doit surtout observer dans ses Sermons. Mais l'erreur est de ne leslire que pour en extraire des passages, des divisions, des figures, des termes, que souvent on applique mal, et à qui Ton ôte , en les déplaçant, toute leur grâce. Au lieu donc d'être disciple
SUR LE DEVOIR DES PÈRES, etc. 199
et imitateur du P. Bourdaloue , on n'en est que mauvais copiste et que plagiaire.
Cependant, s'il ne sert pas toujours à former de parfaits prédicateurs, il servira , par ses enseignements pleins de vérité et de piété , à édifier les fidèles, et à former de parfaits chrétiens. On peut s'égarer en le prenant pour modèle dans le ministère de la prédication; mais on ne s'égarera jamais en le prenant pour guide dans le chemin du salut. C'est ce que tant de personnes ont éprouvé, et ce qu'elles éprouvent tous les jours. Il a plu à Dieu de donner aux Sermons de ce célèbre prédicateur une bénédiction toute nouvelle après sa mort ; et je puis dire, en lui appliquant l'expression de l'Écriture, que, tout mort qu'il est, il ne cesse point de prêcher aussi efficacement, aussi utilement sur le papier, qu'il prêchoit autrefois dans la chaire.